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Liberté - Page 966

  • Argile, silex, passion

     

    Sur le vif - Mardi 04.04.17 - 14.12h

     

    Ce qui compte, en journalisme, ça n'est pas le support. C'est la qualité de l'acte journalistique, sa pertinence, sa valeur ajoutée.

     

    A partir de là, qu'on s'exprime sur papier, par radio, par TV, sur un site internet, un blog, un réseau social, peu importe. Nous devons, nous les journalistes, nous adapter à l'évolution des supports. J'ai rédigé mes premiers articles, au Journal de Genève, des piges, à 18 ans, en automne 1976, première année d'Uni. Je rendais mes papiers pour minuit ou une heure du matin, sur une vieille machine à écrire, dans un local en bois, rue du Général-Dufour, que j'adorais. Bref, le dix-neuvième siècle !

     

    Quarante ans après, j'interviens à tout moment, comme vous, ici ou ailleurs, en direct. Lecture immédiate, pour ceux qui sont intéressés par mes point de vue.

     

    Et encore ! Nous ne savons rien de ce que l'avenir nous réserve. A chaque nouveauté technique, nous avons l'impression que c'est la dernière, que les choses vont se stabiliser. En fait, pas du tout : nous aurons, demain, d'autres supports, totalement imprévisibles aujourd'hui. Nous ne sommes même pas en mesure de les imaginer.

     

    Je suis, vous l'aurez évidemment noté, un fervent adepte du réseau social. Non comme but en soi, mais comme outil, comme ORGANON (c'est le mot utilisé par Aristote pour dire outil), comme vecteur de mon activité journalistique, ou éditoriale. Pour moi, tout est bon à pratiquer le journalisme, je saisis les moyens là où ils sont, les supports ne sont pas essentiels. Je crois que je pourrais faire du journalisme avec de l'argile et des silex, s'il le fallait.

     

    Le réseau social est l'avenir du journalisme. Il est même, à bien des égards déjà, son présent. Je suis persuadé que ces réseaux vont, dans les années qui viennent, s'expurger eux-mêmes de l'armada des commentateurs anonymes ou nauséabonds qui, hélas, les discréditent encore aujourd'hui. Il le faut, en tout cas. Une fois ce travail accompli, les réseaux pourront devenir des vecteurs journalistiques parmi d'autres, sans doute en toute première ligne. De cette mise en commun du savoir, de cette interactivité, qui se plaindra ? En tout cas pas moi.

     

    Voilà pourquoi j'utilise le réseau social comme l'un de mes outils professionnels. J'y fais d'excellentes rencontres : vous tous qui me lisez ! J'y découvre plein de choses. Je serai bien le dernier, dans ma corporation, à considérer avec mépris ce qui m'apparaît, au contraire, comme une chance de communication réinventée, entre les humains.

     

    Pascal Décaillet

     

     
  • A propos de l'entretien politique

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    Sur le vif - Dimanche 02.04.17 - 15.43h

     

    L'entretien politique doit s'articuler autour des idées et des projets, des réalisations ou des ratés, des engagements tenus ou trahis. Il doit s'appuyer sur des faits. Il exige, de la part de celui qui pose les questions, une connaissance des dossiers aussi vaste, voire davantage, que celle de la personne interrogée. Il doit avoir pour champ la vie publique, la Cité, l'intérêt supérieur de l'Etat, en aucun cas la vie privée du politique interrogé.

     

    Le questionneur ne doit pas seulement maîtriser la photographie du présent, mais la chaîne diachronique, entendez le jeu, complexe et puissant, d'antécédents, de causes et d'effets qui ont, au fil de l'Histoire, amené à une situation politique. C'est ce qui a tant manqué lors des guerres balkaniques des années 1990. Alors, faute de comprendre historiquement de quels enjeux on parlait, on a rejoint le camp des moralistes et des indignés, toujours dans le même sens.

     

    Au fond, dans l'entretien politique, le questionneur et l'interviewé crapahutent, depuis des décennies, dans le même terrain. L'un comme géomètre, connaisseur, familier du cadastre. L'autre, comme acteur, tout aussi rompu au relief, aux aspérités, à la connaissance des hommes et des réseaux.

     

    Leur terrain d'action est le même. Mais leurs fonctions sont radicalement différentes. Le questionneur tente de comprendre, survit grâce à sa lucidité, mûrit dans l'intensité d'une solitude. Le politique, lui, passe son temps dans l'immersion du réseau, ses soirées dans des assemblées ou comités. Il tutoie, trinque, arpente.

     

    Et, de temps à autre, ces deux destins se rencontrent. Cela dure quelques minutes, ou dizaines de minutes. Cela s'appelle un entretien politique. Je milite pour le maintien de cet exercice, dans les conditions exactes que j'édicte plus haut, sans concession sur le fond mais avec courtoisie, respect mutuel, échange de la parole.

     

    C'est autour de la parole vive, improvisée, inattendue, autour du choc, comme des silex, de deux paroles sincères, au service de deux fonctions différentes, qu'un entretien politique a des chances de devenir une réussite. Non pour le paraître. Mais pour un peu plus de lumière sur le champ commun.

     

    Pascal Décaillet

     

  • Plafond de verre, ou Ligne Maginot ?

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    Sur le vif - Jeudi 30.03.17 - 16.57h
     
     
    Je ne crois pas une seule seconde à la théorie du "plafond de verre" concernant Marine Le Pen à l'élection présidentielle française.
     
     
    Cette théorie part d'un principe : Marine Le Pen serait qualifiée pour le second tour, puis, comme en 2002, il y aurait, dans tous les cas, face à elle, un "regroupement de forces républicaines", comme en avril 2002, pour soutenir Chirac II contre Le Pen Père.
     
     
    Passons sur le mot "forces républicaines", que je récuse absolument. Le Front National, qu'on l'aime ou non, fait partie du champ républicain. Sinon, qu'on essaye de l'interdire. Bonne chance.
     
     
    L'idée du "plafond de verre", c'est qu'en vertu de ce "regroupement républicain", qui avait bien marché en 2002, Mme Le Pen ne pourrait en aucun cas accéder à l’Élysée.
     
     
    Je conteste absolument cette thèse. Parce qu'elle ne relève que de la simple arithmétique, et pas des dynamiques telluriques potentielles que le champ politique, parfois, peut libérer.
     
     
    La thèse du "plafond de verre" me rappelle une époque que j'ai étudiée de très près : la très grande confiance de l'état-major français, à l'approche de la Guerre de 40, dans la Ligne Maginot.
     
     
    J'ai lu les textes : les officiers généraux les plus célèbres expliquaient que le système de défense mis en place, de Bâle à la frontière belge, fortifié comme jamais depuis Vauban, était de nature à empêcher mathématiquement les Allemands de pénétrer sur territoire français. Tout l'effort militaire, depuis la fin des années vingt, avait été investi dans cette colossale stratégie défensive : la Ligne Maginot.
     
     
    La suite, on la connaît. Le 10 mai 1940, les Allemands déclenchent l'offensive. Ils se désintéressent totalement de la Ligne Maginot, et réussissent une percée absolument géniale dans les Ardennes, avec franchissement de la Meuse. Ils ont opté pour la guerre de mouvement, la stratégie de l'offensive-éclair, alors que les Français raisonnaient encore avec les critères de guerre de position, de tranchées, de 14-18.
     
     
    Le rapport avec la théorie du "plafond de verre" ? C'est que cette dernière s'inscrit dans une trop grande confiance par rapport à un événement passé (le second tour de 2002), comme l'état-major français était incapable de sortir intellectuellement du modèle de la Grande Guerre.
     
     
     
    Je ne crois pas au "plafond de verre". Ce qui va se passer, je suis incapable de le prévoir. Ou bien Mme Le Pen bénéficie d'une dynamique puissante en sa faveur, et tout est possible. Ou bien ce n'est pas le cas, et son résultat sera bien plus bas qu'on ne l'imagine. Dans les deux cas, nul modèle mathématique ne fonctionnera. Mais de surgissantes verticalités venues d'en bas, dans les tout derniers jours. Ou non.
     
     
     
    Une présidentielle française demeure totalement imprévisible jusqu'au dernier moment. Mme Le Pen peut faire un très bon résultat, ou au contraire très décevant. A ce jour, personne n'en sait rien. Et les critères de ce qui se produira ne sont aucunement à chercher dans des modèles calqués sur le passé. Mais justement dans la puissance démoniaque de l'imprévisible.
     
     
     
     
    Pascal Décaillet