Ils sont là depuis l'aube des temps, l'Egypte ancienne, Byzance la complexe, la Russie tsariste, la Suisse de la culture: ils sont assis, sûrs d'eux, conscients de leur éternité, ils ont l'arrogante tranquillité des espèces qui auraient précédé l'humanité et seraient pénétrées par la génétique certitude, le jour venu, post-apocalyptique, de lui survivre. Pour les désigner, il faut rendre hommage à la langue russe, sonore et métalliquement charnelle, qui a su leur inventer un nom: les apparatchiks.
Ils existent évidemment partout, dans toutes les sociétés, toutes les entreprises, les grands corps de l'Etat, les médias, les réseaux associatifs, les syndicats d'enseignants, les suppôts professionnels du patronat, les Offices fédéraux, et tout autant dans le privé, ce qui est encore plus surréaliste, comme si tout groupement humain sécrétait son quota, peut-être invariant d'ailleurs, d'Abyssinie à la Prusse orientale, d'apparatchiks.
Un apparatchik n'est pas nécessairement un inutile. Il doit bien avoir une fonction, puisqu'il existe, jusque dans les firmes les plus sélectives, et qui ne sont pas spécialement enclines, en ces périodes difficiles, à faire des cadeaux. L'apparatchik, généralement, ne s'intéresse que très peu, et de très loin, au produit fabriqué par l'entreprise. Il n'est pas un créatif, encore moins un imaginatif, son enthousiasme est gris comme un stratus d'automne, et pourtant il est là, comme un meuble. L'entreprise le garde.
Car la fonction première de l'apparatchik, et nul n'est besoin d'être spécialiste de Pouchkine pour le saisir, c'est la conservation, l'entretien jaloux, opiniâtre, de l'appareil. Chez Fiat, côtoyant sans les voir les meilleurs dessinateurs de prototypes, l'apparatchik s'occuperait sans doute du journal d'entreprise, ou du cahier de doléances des mécontents, ou du rayon végétarien de la cafétéria, ou de la collecte pour la baignade de bureau sur les bords du Pô, toutes choses éminemment respectables, mais d'un rapport assez lointain, vous en conviendrez, avec la fabrication de voitures. Laquelle me semble tout de même, pour Fiat, une activité assez importante.
Les apparatchiks sont souvent sociables, attachent de l'importance à la bonne ambiance de l'entreprise, n'oublient pas les anniversaires de leurs collègues, les pressent de rester au lit et de ne surtout pas venir travailler au-delà de 37,5 de température corporelle. Comme ils sont là pour l'éternité, ils prennent le temps. Les apparatchiks marchent lentement. Certains d'entre eux fument la pipe, qu'ils ont soin, d'ailleurs, de bourrer avec application et minutie, car, un être humain n'étant jamais totalement imparfait, un apparatchik peut s'avérer d'un rare et appréciable perfectionnisme. Les apparatchiks sont des horlogers, avec juste un point un peu gênant: ils ne produisent jamais la moindre montre. D'ailleurs qu'importe de savoir l'heure, quand on est soi-même éternel?
Les apparatchiks s'associent et s'assemblent. Ils aiment évoquer leurs problèmes, ensemble, devant une tisane, si possible pas trop chaude. Chez Fiat, à Turin, ils ne parleraient jamais du tout dernier modèle, le dernier cri, la voiture de rêve pour tous les Italiens et toute la planète, celle qui partirait à la conquête du monde et ferait exploser les parts de marché. Non. Ils auraient des soucis plus intérieurs: le prochain repas du comité d'entreprise, par exemple. Ou la demande d'un meilleur équilibre nutritif dans les menus de la cantine. Car un apparatchik est très soucieux, toujours, du rapport chiffré entre protéines et glucides, et, si les lipides s'y mettent aussi, il sort immédiatement sa calculette. Dans la poche extérieure gauche. A côté du tabac pour pipe. On est éternel, mais on se conserve, tout de même.
Un apparatchik, prenons toujours notre Turinois de chez Fiat, déteste généralement le cambouis des chaînes de montage. C'est vrai, ces ateliers salissants et bruyants, ces milliers de voitures en devenir, toujours désespérément les mêmes, le bleu de travail de ces prolétaires piémontais, tout cela, se demande l'apparatchik, est-il bien nécessaire à l'entreprise? Car notre apparatchik de chez Fiat a ceci de particulier qu'il n'aime guère les voitures. Il se déplace d'ailleurs toujours en tram, ce qui lui permet d'apprécier plus sereinement les richesses architecturales de Turin. Il éprouve, de plus, un souverain mépris pour la légendaire fascination exercée par la bagnole sur ses compatriotes italiens. Au fond de lui, il en veut à la Fiat de fabriquer des voitures, de caresser, dans le sens du poil, l'égoïsme automobile de la Péninsule.
Car l'apparatchik n'est pas une brute. Il aimerait bien, du haut de ses sandales, une humanité changée. Plus douce. Voluptueuse comme peut l'être la dernière volute de la dernière pipe d'une journée d'été. Le soir, sur les rives du Pô. Loin de ces brutes épaisses, pleines de cambouis, qui s'obstinent, allez savoir pourquoi, à construire des voitures.
Pascal Décaillet
Liberté - Page 1564
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Les apparatchiks 2009
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Le Conseil fédéral dort-il?
Lundi 29.12.08 - 17.35h
Gaza, la mer Rouge, Kadhafi : trois mirages d’Orient, trois présents de l’actualité pour illustrer l’inaptitude de l’actuel Conseil fédéral à délivrer des messages clairs, stratégiquement concertés, en matière de politique étrangère. Dans un cas, le silence. Dans l’autre, l’incongruité. Dans le troisième, le désaveu inadmissible de l’une des 26 polices cantonales suisses, pour éviter de froisser un dictateur. Le tout, véhiculé par des messages disparates, où chaque ministre, par presse dominicale interposée, joue son propre jeu, sans souci de l’ensemble. La différence entre ce gouvernement et les bateaux qui passent le canal de Suez, c’est que ces derniers, au moins, ont un pilote.
Sur Gaza, depuis plus de 48 heures, les bombes israéliennes pleuvent, multipliant les victimes civiles. Qu’en pense le gouvernement de la Suisse ? Soutient-il, sans réserve, l’action d’Israël ? L’estime-t-il disproportionnée ? Invite-t-il ce pays à se concentrer sur des cibles militaires ? A-t-il des pistes, même à la modeste mesure de notre petit pays, pour la paix ? À ces questions, la seule réponse, pour l’heure, est le silence. Désintérêt ? Dos rond ? Désaccords internes ? Nul ne sait.
Sur la mer Rouge, voilà un président de la Confédération, à quelques jours de l’expiration de son mandat, qui vient lancer une idée dont on peut certes discuter, mais dont le tout nouveau ministre de la Défense (il a pris possession de son bureau aujourd’hui) ne semble même pas avoir été informé. On aurait voulu lui couper l’herbe sous les pieds avec la dernière des goujateries, ou lui signifier un état de tutelle dans sa marge de manœuvre, on ne s’y serait pas pris autrement. Imaginez un président UDC agissant de la même manière, face à Pascal Couchepin, sur une question majeure touchant à l’avenir de nos assurances sociales.
Le troisième exemple est le plus édifiant. Le désaveu très clair, par Micheline Calmy-Rey, de l’action de la police genevoise dans l’affaire Hannibal Kadhafi, donne un sentiment pâteux de lâchage interne et de concession devant les exigences exorbitantes d’un régime dont je ne sache pas qu’il ait jamais brillé dans la défense des droits de l’homme. Pire : dans cette affaire où on aurait pu attendre la voix présidentielle (ou celle de Madame Widmer-Schlumpf), c’est la ministre des Affaires étrangères seule qui lance le pavé dans la mare. Dissonances. Cacophonie. Feux éparts. Absence cruelle de cohérence.
Outre les questions de personnes, ou de signaux internes dans les rapports de pouvoir, ces trois exemples illustrent à l’extrême à quel point l’ère des ministres disparates, qui arrivent à la faveur d’une vacance et peuvent partir quand ils veulent, est révolue. D’une manière ou d’une autre, ce sont véritablement des équipes de concordance, avec des fonctions claires et des règles de primauté interne, qu’il va falloir mettre en place dans l’avenir. Hélas, on s’échinera encore des années en vaines empoignades avant d’y parvenir. Ce qui est sûr, c’est que le système actuel, celui du hasard et des fausses notes, n’est simplement plus supportable.
Pascal Décaillet
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Gaza : la disproportion
Samedi 27.12.08 - 19.25h
A chaque flambée de violence au Proche-Orient, me remontent en mémoire les souvenirs de mes reportages dans cette partie du monde, fondatrice de tant de nos valeurs, et dont on aimerait tellement qu’elle puisse un jour connaître la paix. Visages, regards, sourires, chaleur de présences humaines, bien entendu de tous horizons, arabes comme israéliens. La Suisse est une amie d’Israël, mais elle l’est tout autant du peuple palestinien, de sa légitime aspiration à un Etat. Le peuple palestinien, oui, celui de Cisjordanie, de Ramallah, comme celui de Gaza. À chacun de ses commentaires officiels sur les drames de cette région, Berne doit évidemment soupeser la moindre de ses syllabes, ce qui n’a, ces dernières années, pas toujours été fait de façon équitable. On pensera à certains propos de Micheline Calmy-Rey sur le Hezbollah, qui avaient légitimement fâché les Israéliens, et de nombreux Juifs de Suisse.
Dans l’affaire de ce qui vient de se passer à Gaza, cette riposte à 200 morts, la petite Suisse, certes bien impuissante, doit faire entendre une voix. Elle ne changera évidemment pas la face du monde, mais les liens de notre pays avec les différents antagonistes sont trop importants pour que l’officialité bernoise se contente de faire le dos rond. Et cette voix, sans remettre en question la qualité de nos relations avec Israël, comment pourra-t-elle faire l’économie d’un constat de disproportion ?
Oh, certes, nul de sensé ne contestera à Israël le droit de se défendre, qui serions-nous pour le faire ? Nul, non plus, ne peut fermer les yeux sur la récente reprise des tirs de roquettes sur le sud d’Israël, par le Hamas. Ce pays, depuis sa création en 1948, n’a au fond jamais connu la sécurité, il a dû se battre pour survivre, il est indispensable, de notre Suisse, de le comprendre. Certes, encore, il était notoire que les bases logistiques de ces attaques se situaient dans la bande de Gaza, zone très dense et très peuplée, soumise au blocus qu’on sait. La riposte israélienne était prévisible. Une certaine constellation, autant de politique intérieure israélienne (élections législatives le 10 février prochain) que de fin de règne à Washington, nous amenait en effet à la possibilité d’une opération d’envergure ces jours-ci.
Opération, oui. Carnage, non. Tous les reportages sur place, à Gaza, diffusés aujourd’hui par les radios et les télévisions, font état de nombreuses victimes civiles, femmes, enfants, emportés par le feu d’une attaque prétendument circonscrite aux cibles opérationnelles. Gaza, c’est un tissu urbain, très serré, où tout s’entremêle. Israël, qui dispose de moyens de reconnaissance au centimètre carré, le sait parfaitement. Elle savait, dès le départ, que les dégâts collatéraux pouvaient être terribles.
Dans les actuels décideurs d’Israël, tous sont candidats le 10 février prochain : autant la ministre des Affaires étrangères, Tzipi Livni (Kadima), que celui de la Défense, le travailliste Ehud Barak. Et, bien sûr, le favori des sondages, Benjamin Netanyahu (Likoud). L’opération de représailles sur Gaza doit aussi être lue, comme toujours en Israël, dans une grille de politique intérieure, de signaux à l’opinion publique. Mais au-delà des frontières d’Israël, au-delà même du Proche-Orient, il y a le vaste monde. Avec, quelque part, un petit pays qui s’appelle la Suisse. Constater la disproportion, comme vient de le faire Nicolas Sarkozy, apparaît comme une nécessité. À quoi doit s’ajouter l’effort humanitaire pour les hôpitaux de Gaza. Être un petit pays n’empêche en rien d’avoir une voix. Oui, juste une voix. Parmi tant d’autres. Mais une voix, tout de même.
Pascal Décaillet