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Liberté - Page 1560

  • Le chômage monte, donc tout va bien

    Un communiqué de presse sur les chiffres du chômage, c’est toujours un exercice de style. L’avaler, le reproduire comme tel, sans en décortiquer la sémantique, c’est benoîtement porter la parole du pouvoir.

    Dernier exemple, la prose commise aujourd’hui par l’Office cantonal de l’emploi nous annonce que le taux de chômage est passé, à Genève, de 5,9% à 6,2% entre décembre et janvier. C’est une hausse importante. Ce sont les faits. Et cela devrait être le titre.

    Le titre ? Lisez celui du communiqué officiel : « Hausse du chômage en janvier : Genève suit la tendance nationale ». Certes. Mais voilà diluée, par une adorable pirouette aussi gracile qu’un petit rat de l’opéra, la réalité intrinsèque de Genève.

    Manipulation ? Le mot serait trop fort. Disons astuce. Laquelle tourne presque à l’ubuesque lorsqu’on nous explique, quelques lignes plus tard, que le nombre de chômeurs progresse moins à Genève qu’au niveau suisse. Juste en omettant de nous rappeler qu’en valeur absolue, le chômage genevois demeure au double de la moyenne nationale.

    Pirouettes ? Cacahouètes ! Peanuts. Juste un petit apéritif avant les votations, et n’ayant – bien entendu – strictement aucun rapport avec le menu électoral de ce week-end.

     

    Pascal Décaillet

  • Le grand frisson

    A trois jours d’un scrutin historique, la Suisse retient son souffle. Les derniers sondages, certes, veulent encore murmurer une victoire du oui, mais avec une sourde et singulière progression du non, cette marge d’incertitude qui dilate les vaisseaux, sécrète les sueurs. La crise financière mondiale, dont les habitants de notre pays guettent avec angoisse les effets sur l’économie réelle, mais aussi la montée du chômage, l’incroyable nervosité des milieux économiques dans cette campagne, autant de signes pour nous persuader que rien n’est joué. Bref, le grand frisson.

    Résultat des courses dimanche, sans doute dès les flashes radio de 12h pile, grâce aux projections nationales des instituts de sondage. La majorité requise étant simple, la cause, sur le plan national, pourrait être entendue assez tôt dans l’après-midi. Passionnante, alors, sera la carte des cantons : on sait à quoi on peut s’attendre au Tessin. Mais Genève ? De cette Suisse du 8 février 2009, quelles seront les lignes de fracture ? C’est tout cela, au fur et à mesure des résultats, que nous verrons apparaître, doucement, dans l’après-midi de dimanche, comme la révélation d’une photographie.

    Pour les opposants, pourtant, la campagne avait mal commencé. Une UDC divisée, un leader historique qui tourne sa veste, un Ueli Maurer condamné par sa nouvelle fonction à la castration du silence, l’aile économique du parti qui prône le oui, de pesantes leçons de casuistique sur les effets néfastes du « paquet », climat de brouillard déroutant pour un parti habitué à la cristalline clarté du bien.

    A l’inverse, les partisans du oui étaient partis en campagne la fleur au fusil. Fanfan la Tulipe ! Ils avaient pour eux la quasi-totalité de la classe politique suisse, des leaders d’opinion, des médias, se prévalaient de la Raison pure et triomphante, rejetant dans l’encre noire des passions inavouables les motifs de voter non. Ils avaient pour eux le Progrès et la modernité, l’Histoire qui serait en marche contre les sables mouvants du conservatisme. Une fois de plus, comme dans la campagne du 6 décembre 1992, ou celle sur le Traité européen, en France, le 29 mai 2005, on a cru bon de faire passer les partisans du non pour de gros balourds mal dégrossis, incarcérés dans leurs mythes, insensibles aux flammes éclairantes du logos. Le résultat, on l’a vu.

    Hallucinants, dans cette campagne, auront été les moyens mis en œuvre par les milieux économiques, la récurrence métronomique, mille fois recommencée, de leur argumentaire : « Un franc sur deux gagné à l’étranger », «  clause guillotine », « pas de plan B ». Toutes choses peut-être vraies, sans doute même. Mais dont la prosaïque répétition, qu’on imagine macérée dans quelque officine de media-training patronal, n’est pas de nature à emporter les foules. Ni d’une nature sémantique (le coup de l’Apocalypse nous a déjà été fait en 1992), ni surtout rhétorique : on n’arrache pas un oui du peuple avec des syllabes de notaires. A cet égard, on notera la pauvreté d’invention verbale du camp du oui, qu’on imagine toujours en costard cravate, établissant un décompte d’exportations dans l’arrière-cour d’un port-franc.

    Voilà. Ultime croquis de campagne avant le verdict du peuple. Les arguments, jusqu’au dernier instant, iront s’entrechoquant. Et dimanche, dans un sens ou dans l’autre, nous tenterons de comprendre.

     

    Pascal Décaillet

  • Simone Weil, cendre et lumière

    Il y a les livres qui vous informent, ceux qui vous forment, ceux qui vous façonnent, et ceux, tellement plus rares, dont la braise, au-dedans de vous, demeure. Pour ma part, de nombreux poètes, à commencer par Rimbaud. En une dame, une petite dame toute frêle emportée à 34 ans par la tuberculose, Simone Weil.

     

    Chaleur, lumière, vigilance au profond de l’obscur, état de veille, verticale tension de l’esprit, je crois qu’on peut dire tétanisation. Et ce livre, donc, parmi les autres mais au-delà des autres, « La Pesanteur et la Grâce ». A lire, à dévorer, à caresser des yeux et de l’esprit, à embrasser de joie. A s’y agripper, parfois, aussi, de désespérance, tant le doute s’y mêle à la foi, le présent à l’absence, le vide à la plénitude. Un livre sur Dieu ou sur l’absence de Dieu, je n’ai jamais su.

     

    Bachelière à 15 ans, agrégée de philosophie à 22, ouvrière volontaire en usine, née juive pour mourir chrétienne, sauvage rétive à l’institution ecclésiale, Simone Weil aurait eu cent ans aujourd’hui. A ceux qui ne l’ont pas lue, je dis : « Lisez la Pesanteur et la Grâce », j’ai presque envie d’ajouter : « S’il vous plaît ».

     

    Philosophe ? Oui, bien sûr. Mais allégée du poids de la démonstration. Poète ? Par l’éclat de certaines formules, le choc des contraires. Philosophe et poète, au fond, à l’image des présocratiques. « De même, écrit-elle justement dans la Pesanteur et la Grâce, il faut aimer beaucoup la vie pour aimer encore davantage la mort ».

     

    Simone Weil, vous êtes là. Vous nous accompagnez.

     

     

    Pascal Décaillet