Sur le vif - Dimanche 26.09.21 - 10.54h
Il y a exactement 23 ans, à l'occasion des élections allemandes, je faisais une émission spéciale en direct de Francfort sur l'Oder, à la frontière germano-polonaise. Je retrouvais cette ex-DDR qui avait marqué ma jeunesse, je vivais dans ma tête les combats dévastateurs du 23 avril 1945, la prise par les Soviétiques, qui déverrouille la route de Berlin, je me pénétrais de l'Histoire incomparable, à la fois militaire et culturelle, de cette ville de garnison, d'Université, où souffle depuis toujours l'âme des vieilles valeurs prussiennes : austérité, forces de l'esprit, science, aptitude au combat.
Mais surtout, y compris en passant quelques heures à me promener dans la ville polonaise de Slubice, je pensais à la puissance du génie de Kleist, natif de Francfort sur l'Oder, Kleist l'un des auteurs phares de mes jeunes années, Kleist et ses textes de feu sur les passions humaines, Kleist orfèvre de la langue allemande dans ce qu'elle a de plus incandescent.
Je contemplais les reliques de la ville ancienne, pulvérisée par les combats de 1945, avec ici et là quelques miracles de survie. Je pensais à Kleist, de toutes les forces de mon esprit. Je pensais à la naissance de l'idée allemande, dans la Prusse occupée par les Français, entre 1806 et 1813. Je pensais à Fichte. Je pensais à Hölderlin, à la puissance du mouvement dans la musique de Beethoven.
Je me disais, au milieu de cette autre Francfort, à quel point cette Allemagne-là, aux confins du monde slave, marquée par la grande idée prussienne et les vertus de Frédéric II, cette Allemagne orientale, austère, intellectuelle, si sensible à la langue, cette Allemagne qu'on a pendant 40 ans appelée DDR, était centrale dans mon coeur, dans mes passions, dans mes désirs les plus profonds. J'aime ce pays, simple et terriblement élevé, dans ses horizons spirituels, artistiques et cérébraux.
Pascal Décaillet