Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Sur le vif - Page 236

  • Et les tombeaux des morts, offerts au ciel qui pleure

     
    Sur le vif - Mercredi 29.09.21 - 15.48h
     
     
    La France décline. Elle perd de son influence dans le monde, et - ce qui est beaucoup plus grave - en Europe. Sur le continent, en cet automne 2021, elle est totalement larguée par l'Allemagne. La vitalité économique de cette dernière est tout simplement époustouflante, celle de la France est à la peine.
     
    Ca n'est pas tout, hélas. La France a perdu le pouvoir d'arbitrage qui était le sien à l'international, elle survit par de beaux éclats, des reliques étincelantes de sa puissance de naguère, mais elle vieillit, elle s'essouffle, elle se mire dans son passé, en effet prestigieux, elle se raconte son Histoire, assurément incomparable, les plus cultivés revivent les guerres de la Révolution et de l'Empire, les ploucs et les crétins se contentent de déboulonner les statues.
     
    La France est morte, c'était en mai-juin 1940. Cette défaite-là, elle ne s'en est jamais remise. Elle s'est arrangée avec l'Histoire, croit sincèrement avoir été dans le camp des vainqueurs en 1945, elle n'y usait que de vieux strapontins claudicants.
     
    La France est morte, elle a revécu avec de Gaulle. Et puis, comme tous les morts, elle a mis son génie à hanter nos nuits, nourrir nos rêves, surexciter nos passions, halluciner nos mémoires. Car la mémoire, c'est l'imagination, exercée sur le passé. Les plus cultivés ont vu resurgir quarante Rois, puis la République, la Nation en masse, Valmy, Arcole et Rivoli. Les ploucs et les crétins se contentent de hausser les épaules, sous le merveilleux prétexte "qu'ils n'étaient pas nés", donc cela ne les intéresse pas.
     
    La France est morte, elle se relève parfois, elle retrouvera sans doute un jour sa grandeur. Mais aujourd'hui, le jeu de miroirs nauséabond des chaînes en continu, avec la valse des chroniqueurs parisiens qui s'invitent entre eux, se haïssent, se lacèrent, est une danse au pays des morts. Déjà, ils sont de l'autre côté, feignent de l'ignorer, ils croient vivre, déjà pourtant ils ne sont plus.
     
    La France est morte, l'Allemagne vit. C'est aussi simple, aussi terrible que cela. La France se mire, l'Allemagne produit, invente, imagine. La France se hante. L'Allemagne se projette. Terrible déséquilibre, comme l'un des deux piliers d'une Cathédrale qui serait, face à l'autre, en voie d'effondrement.
     
    Reste la nef, à ciel ouvert. Et les tombeaux des morts, offerts au ciel qui pleure.
     
     
    Pascal Décaillet
     

  • A l'Est, depuis vingt ans, l'Allemagne joue sa carte nationale

     
    Sur le vif - Mardi 28.09.21 - 15.41h
     
     
    "L'élargissement" de l'Union européenne aux pays de l'Europe de l'Est, au début des années 2000, n'est qu'une appellation de paravent. Elle cache une réalité : l'extension massive de l'économie allemande sur ses Marches historiquement traditionnelles d'Europe centrale et orientale. Dans ce périmètre, d'une redoutable précision, les vingt dernières années ont permis à une Allemagne réunifiée, en pleine santé, de réimplanter ses pions dans des territoires désertés par elle, sous la pression des armées soviétiques, depuis 1944-1945.
     
    Il s'agit pas - il ne s'est JAMAIS agi - pour l'Allemagne de conquérir le monde. Nous avons affaire à un espace de langue et de civilisation éminemment continentales, aux frontières politiques fluctuantes depuis mille ans, gagnant ou perdant du terrain au fil des victoires ou des défaites, longtemps militaires, aujourd'hui économiques et financières. Le théâtre d'opération des appétits allemands en Europe demeure, depuis mille ans, très exactement le même. Les neuf dixièmes se situent en Europe centrale et orientale. L'idée de l'Ostpolitik, de Willy Brandt, était de placer ce tropisme économique sous une tutelle humaniste et ouverte, c'était une très grande idée, d'une autre altitude que la gloutonnerie de M. Kohl.
     
    Une chose est sûre : sous prétexte "européen", l'Allemagne joue depuis vingt ans sa carte économique nationale. Elle implante ses marchés en Pologne, en Tchéquie, en Slovaquie, en Hongrie, dans les Pays Baltes. Elle multiplie ses participations dans les capitaux des entreprises de ces pays. Elle commerce avec eux par camions, en quelques heures, alors qu'il faut des semaines à un cargo international pour relier Hambourg aux marchés asiatiques. L'Allemagne ne perd pas son temps à faire du mondialisme : elle joue la proximité, dans des pays avec lesquels elle fait commerce depuis des siècles, c'était un peu ça, l'idée du Saint-Empire.
     
    Depuis 1957 et le Traité de Rome, l'Allemagne utilise l'idée européenne. Les premières décennies, pour se refaire une santé, une respectabilité en Europe. Pour se réconcilier avec la France, ce qui fut un grand et noble dessein. Depuis la chute du Mur, l'Allemagne utilise les mots européens, comme "élargissement", comme couvertures d'une réalité qui lui est profondément nationale : la conquête des marchés de l'Est. Sans un seul coup de canon. Mais avec sa capacité de travail, son inventivité, son aptitude à créer avec ses voisins un espace économique. A deux conditions : qu'elle en soit l'inspiratrice, et qu'elle en tienne les rênes.
     
     
    Pascal Décaillet

  • L'Allemagne face à son destin : puissance et fragilité

     
     
     
    *** Dissertation historique sur le cataclysme de l'imprévisible - Lundi 27.09.21 - 13.56h ***
     
     
    Terrible, le conformisme intellectuel de tant d'éditorialistes sur l'Allemagne. A les lire, on dirait que l'Histoire de ce pays n'aurait commencé qu'avec Angela Merkel, en 2005, au mieux avec la chute du Mur, en 1989. Dans leurs regards, où est l'Histoire ? Où est la profondeur du champ diachronique ? Où est la connaissance des réalités sociales, économiques et surtout culturelles de ce pays fascinant ?
     
    Parce que Mme Merkel est là depuis seize ans, parce qu'elle fut - c'est vrai - un gage de stabilité, parce qu'elle a inspiré confiance, il faudrait idéaliser sa période, sanctifier sa famille politique, "faire exactement comme elle" dans l'avenir. Méconnaissance de l'Histoire, application de schémas, mépris pour le roulis de l'inconnu, cet "événement", par nature imprévisible, qui, à tout moment, peut faire basculer le destin des peuples.
     
    Je suis un connaisseur de l'Histoire allemande, qui me passionne depuis l'enfance : eh bien figurez-vous que le plus grand événement de l'après-guerre, la chute du Mur, 9 novembre 1989, je ne l'avais absolument pas vu venir. On ne connaît pas plus le lot des peuples que le destin d'une vie humaine, "avant qu'elle ne soit achevée", lisez Sophocle, Œdipe Roi, derniers vers.
     
    Ceux qui voudraient l'éternité de l'ère Merkel sont les mêmes que ceux qui, à la fin des années 90, nous annonçaient la fin de l'Histoire, la victoire finale du libéralisme, l'inutilité des nations, le triomphe de l'Europe. Libéraux, libertaires, ils se sont trompés sur toute la ligne. Il convenait, à l'époque, de leur résister intellectuellement. J'ai eu l'honneur d'appartenir à ce camp.
     
    D'abord, l'alternance. Le SPD, le parti de Willy Brandt, le plus ancien parti d'Allemagne, celui qui a pensé l'Ostpolitik au tournant de 1970, est absolument légitime pour gouverner le pays. Si c'est lui, avec une coalition, il n'y aura absolument pas, une seule seconde, à regretter la CDU-CSU. Cette dernière, en 72 ans d'Allemagne fédérale, a régné 52 ans, le SPD seulement 20 ans. C'est pourtant lui, avec des hommes comme Willy Brandt et Helmut Schmidt (je serai moins affirmatif sur Schröder), qui a écrit de grandes pages de l'Histoire allemande. A l'inverse, l'Histoire revisitera un jour le rôle d'Helmut Kohl dans la "Réunification", entendez le phagocytage pur et simple de la DDR par le capitalisme glouton de l'Ouest. La Prusse, la Saxe, la Thuringe, porteuses des plus grandes heures de l'Histoire allemande, méritaient mieux que cet humiliant statut de dominion.
     
    Et maintenant, le destin. L'Allemagne d'aujourd'hui est la quatrième puissance économique du monde, son industrie est florissante, elle n'a pas - comme la France - saccagé ses hauts lieux de production. La vitalité économique allemande, aujourd'hui, je le constate à chacun de mes voyages, est tout simplement époustouflante. Seulement voilà : la puissance de l'Allemagne n'a jamais puisé ses sources dans le libéralisme, ni dans un libre-échange débridé, encore moins dans l'oubli de sa cohésion sociale.
     
    Depuis Bismarck, ce pays en constante mutation a compris l'impérieuse nécessité d'associer le grand nombre à sa prospérité. Intelligence du partenariat social, syndicats constructifs, à des années-lumière de la brutalité française, concertation, désir commun de (re)construire le pays. Parce que l'Allemagne, à deux reprises (1648, 1945), a connu l'anéantissement, à deux reprises elle a appris à se relever du néant. Ca forge un caractère national.
     
    La fragilité ? Elle réside dans le défaut de cohésion sociale, depuis la "Réunification" ! Allez dans les Länder de l'ex-DDR, vous le verrez physiquement, ce sentiment d'abandon. Là se niche la fragilité du colosse. Là sont les urgences. Une sensibilité sociale-démocrate, au plus haut niveau fédéral, ne sera de loin pas la plus mal placée pour traiter le mal par ses racines.
     
    L'Allemagne est un grand pays, une grande nation, la puissance d'un destin entamé sous Frédéric II de Prusse, l'homme qui, un siècle après la Guerre de Trente Ans, avait rendu aux peuples germaniques la conscience de jouer un rôle déterminant en Europe, et non de paillasson sous les bottes d'armées étrangères. L'Allemagne est un espace culturel, littéraire, théâtral, et surtout musical, incomparable. L'Histoire même de la langue allemande, de Luther à nos jours, en passant par les Frères Grimm et les fulgurances verbales de Bertolt Brecht ou Heiner Müller, résume à elle seule la richesse de l'âme de ce peuple. Sa richesse, mais aussi sa complexité, ses fragilités, ses incertitudes.
     
    L'Allemagne de 2021 est en mouvement. Elle n'a pas besoin de reproduire les schémas de l'ère Merkel pour survivre. Non, elle doit créer, surgir, se réinventer, ne jamais accepter l'immobile, fuir le conforme. Et elle continuera, pour longtemps, d'illuminer l'Europe.
     
     
    Pascal Décaillet