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Commentaires GHI - Page 12

  • La peste soit des ratiocineurs!

     

    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 03.09.25

     

    Il y a des gens qui adorent la discussion. S’asseoir avec d’autres humains, de préférence autour d’un verre, et pérorer à n’en plus finir sur des thèmes à la mode. Il faut, à tout prix, qu’émerge la parole. En général, on n’écoute l’autre que distraitement, on rumine sa contre-attaque, et puis, au bon moment, on la sort, on la déploie, tout fier, tout sonore à l’idée d’avoir marqué des points. A ce petit jeu, personne ne convertit personne, chacun campe sur ses positions, on a juste passé un peu de temps à déglutir du langage. On a roté des arguments. On s’est pavané de mots. On se quitte bons amis. On se promet de se revoir. Eh oui, l’humain est un être de langage. Il a besoin de sortir des mots, comme le dragon crache du feu.

     

    Les plus prétentieux, ceux qui se piquent de philosophie, vous établiront bien sûr une hiérarchie dans l’échelle des discussions. Ils condamneront celles du café du commerce, vous inciteront à vous élever vers la discussion organisée, le « débat », la fructueuse « disputatio » dont doit absolument surgir une conclusion, bienfaitrice à l’entendement humain. Je vais vous faire une confidence : j’ai lu, en grec, une quantité de Dialogues de Platon. Ils mettent en scène, dans une écriture magnifique et subtile, les discussions reconstituées de Socrate avec ses disciples. Socrate en est le personnage principal, mais un personnage quand même, comme au théâtre : il questionne, tend des perches, ou des pièges, il réplique, et finalement met en boîte l’imprudent au raisonnement mal posé.

     

    L’écrivain, c’est Platon, pas Socrate. Platon fait parler le grand philosophe, comme l’évangéliste fait parler Jésus. Socrate, le Christ : deux figures absolument majeures de notre civilisation, n’ayant jamais écrit eux-mêmes, mais figurés peu après leur passage sur terre par des auteurs ayant été leurs disciples. Deux millénaires que les plus grands penseurs s’interrogent sur cet effet d’écho, de reconstitution, en effet fascinant. Les étudiants en philosophie lisent tous Platon, et c’est très bien. Hélas certains d’entre eux, dans les plus arrogants, se prennent pour Socrate : rien ne les ravit davantage que prendre l’interlocuteur pour un disciple, le laisser s’avancer dans un raisonnement, surgir à la première faille, reprendre ses mots pour enfin le confondre. Ils se prennent pour Socrate, comme l’apprenti-dessinateur se prend pour Le Caravage.

     

    Ils sont tout fiers d’être de la race des raisonneurs. Ceux qui ont de la méthode. Ceux qui savent poser un problème, induire, déduire, poser un syllogisme, brandir une conclusion. Pour ma part, ami lecteur, je préfère encore le joyeux désordre, avec toutes ses impasses sémantiques, de la bonne vielle discussion de bistrot, où on se harponne à mesure qu’on trinque, sans trop se prendre au sérieux, à la sécheresse démonstrative de tous ces ratiocineurs. Ils se piquent d’aimer le sens. Mais aiment-ils le verbe, sa puissance de feu, de joie, ses vertus musicales, son humaine animalité, à la fois viscérale, allusive et souriante ?

     

    Pascal Décaillet

  • Ouvrons nos âmes !

     

    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 27.08.25

     

    Libérer son esprit, c’est commencer par se tourner vers les langues du monde. La place occupée par l’anglais, en Suisse et notamment à Genève, est tout simplement hallucinante. Elle ne surgit pas du hasard, elle est le produit d’un système hégémonique mondial, qui impose une langue pour survivre économiquement. Nous sommes, linguistiquement, les vassaux du monde anglo-saxon.

     

    La langue n’est pas neutre. Elle est matrice de pensée, de vision du monde. Nous, Suisses, pays justement polyglotte parlant quatre merveilleuses langues de notre continent européen, avons mieux à faire que nous aligner comme de petits soldats sur la langue anglaise. Parlons déjà nos langues nationales, le français, l’allemand, l’italien, et pourquoi pas le romanche ! Tournons-nous vers le grec ancien, puis moderne, vers l’arabe, le copte, le russe, le persan. Soyons ouverts. Soyons fous. Ouvrons-nous aux langues du monde !

     

    N'attendons pas d’une langue qu’elle soit seulement un sésame pour commercer. Une langue charrie autres choses que cet utilitarisme, imposé par un impérialisme économique et commercial. Elle charrie une musique, du désir, des rêves, des représentations du monde. Lisez les Romantiques allemands, dans le texte, vous commencerez à saisir le réveil germanique il y a deux siècles. Lisez, en italien, les poèmes de Pasolini. Ouvrons-nous. Ouvrons nos yeux. Ouvrons nos oreilles. Ouvrons nos âmes !

     

    Pascal Décaillet

     

  • L'Oncle Sam ? Non, merci !

     

     

    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 27.08.25

     

    Oh, j’ai eu, moi aussi, ma période américaine. C’était il y a 62 ans. En juin 1963, pour mes cinq ans, j’ai reçu une tenue complète de cow-boy, qui m’avait comblé de joie. Il doit exister encore quelque part, dans un carton, sous un fatras d’archives non-classées, une photo, prise à l’angle du 107, rue de Lausanne et de l’avenue de France. Quelques mois plus tard, le 22 novembre, Kennedy était assassiné, je m’en souviens comme si c’était hier, nous écoutions en famille le grand poste de radio de la salle à manger (il portait encore les noms des stations, Prague, Belgrade, Bratislava), ma mère était très émue. J’ignorais qui était ce défunt tant pleuré, mais c’est sûr, quelque chose se brisait.

     

    L’image des Etats-Unis qu’allait donner à mon enfance son successeur, le Président Johnson, avec la guerre du Vietnam, était déjà nettement moins de nature à capter mon enthousiasme. Dès les années 64, 65, dans mon esprit d’enfant, le rêve américain s’était déjà dissipé. Il sera survenu bien tôt dans ma vie. Et aura été de fort courte durée ! Mais enfin, je tenais quand même à cet aveu initial, pour montrer que je n’ai pas été toute ma vie une brute anti-Yankee.

     

    Les Américains sont arrivés sur sol européen le 6 juin 1944, sur les côtes de Normandie, à vrai dire déjà un peu avant en Sicile, puis sur la péninsule italienne. Ils ont contribué à libérer l’Europe du nazisme, c’est certain, même si la Seconde Guerre mondiale s’est principalement, et de loin, jouée sur le Front de l’Est. Bref, ils ont véhiculé une image de libérateurs, n’ont pas manqué de l’entretenir eux-mêmes les décennies suivantes, avec des films comme « Le Jour le plus long », où le Débarquement est célébré avec les accents d’un western. Libérateurs ? Ils l’étaient, c’est incontestable. Disons juste qu’il eût fallu, symétriquement, parler au moins autant, à l’époque, des 25 millions de Soviétiques tombés pour repousser, puis finalement vaincre les Allemands à l’Est. Pour ma part, j’ai passé l’été 1972 au Nord de l’Allemagne, chez un ancien combattant de l’Est, qui m’a raconté avec d’incroyables détails ce qu’il avait vécu entre le 22 juin 1941 et le 8 mai 1945.

     

    J’ai eu cette chance, celle de l’équilibre entre les récits. C’est le principe même de la démarche historique : demeurer totalement ouvert à la polyphonie des témoignages, ceux de l’Est, ceux de l’Ouest, ceux des colons, ceux des colonisés, ceux des gentils, ceux des méchants, ceux des sanctifiés, ceux des maudits. Le cinéma américain, auquel je voue un culte total, le grand cinéma, est justement riche, comme leur littérature de rebelles, de cette réhabilitation constante des oubliés. Ce qui est insupportable, c’est un système impérialiste, né de la Seconde Guerre mondiale où ils ont gagné sur tous les fronts (Europe, mais aussi Pacifique), un système qui a trop régenté nos consciences, trop manipulé notre vision de l’Histoire. Le problème, là encore, c’est le pouvoir. Et sa dérive illimitée, lorsqu’on commence à se croire les maîtres du monde.

     

    Pascal Décaillet