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Liberté - Page 982

  • A propos de l'art et de "l'alternatif"

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    Sur le vif - Lundi 21.12.15 - 15.42h

     

    « Culture alternative » : que signifient ces deux mots ? La culture n’est-elle pas, par essence, le lieu d’une alternance, d’une transgression du convenable ? On saccage le Grand Théâtre, parce qu’il serait le temple de la culture bourgeoise, chouchouté par ceux qui stipendient, épargné par ceux qui coupent. On s’en prend à ses murs, on les peinturlure, on les profane. Bref, on défèque sur l’institution. Mais quid de l’essentiel, les œuvres ?

     

    Entre Wagner composant la Walkyrie, ou Strauss travaillant sur un livret d’Hofmannsthal, ou Britten, ou Bartók, dans l’incroyable aventure de leur invention formelle, quel point commun ? Lequel, si ce n’est d’avoir, chacun face à l’ordre de son temps, face au registre du convenable dans sa génération, permis l’éclatement d’une forme, son évolution vers « autre chose ». Nous invitant au voyage vers l’alternance, ne sont-ils pas ontologiquement « alternatifs » ?

     

    Alors, les casseurs s’attaquent aux murs, les profanent. On prouve quoi ? Sa colère, son dégoût, sa révolte. On se met à dos l’ensemble du corps social, modérément porté sur ce genre d’éruption. On n’aura réussi qu’à salir des édifices, se faire haïr du badaud, retourner contre soi la violence engendrée. Mais on n’aura touché ni à Wagner, ni à Bartók, ni à Britten. Dans l’ordre de « l’alternance », cette irruption de l’inattendu dans les matrices, on ne se sera signalé que par la capacité à salir. C’est peu.

     

    Que fait la bourgeoisie, depuis deux siècles ? Elle a tendance à rejeter, de leur vivant, les créateurs qui font vraiment évoluer la forme. Puis, ces derniers disparus, ayant pris conscience avec une ou deux générations de retard de leur génie, elle brille dans l’art de les récupérer. Alors, dans des écrins de luxe, elle les enferme, les illumine, tente une œuvre de résurrection. Les saccageurs, samedi soir à la Place Neuve, ont attaqué l’écrin. Rien d’autre. C’est peu. C’est dérisoire.

     

    Oui, la bourgeoisie récupère. On lit maintenant Genet, Koltès, Heiner Müller, Paul Celan, avec les élèves, on ne les lisait pas tant de leur vivant. On emmène des classes écouter les ultimes Quatuors de Beethoven, considérés comme dissonants par ses contemporains. On lit Rimbaud dans toutes les écoles francophones du monde, on ne le lisait guère entre 1870 (ses premiers poèmes) et sa mort, en 1891.

     

    Et les lieux officiellement intitulés « alternatifs » ? Nous préparent-ils ce qui, demain, par d’autres qui aujourd’hui les méprisent et les rejettent, sera mis en écrin ? C’est possible. Pour ma part, en tout cas, je leur en donne volontiers crédit. Mais ne soyons pas dupes : la transgression, dans l’ordre de l’art, ne provient ni de l’étiquette « alternative » d’un local, ni d’une ambition révolutionnaire sociale, ni d’ailleurs conservatrice : elle ne surgit que d’un travail sur la forme, puissant, ancré, propre à chaque destin de créateur. La matrice politique, sur ces enjeux-là, n’a qu’une influence modeste, pour peu qu’elle en ait une.

     

    Alors, si « l’alternatif » ne se démarque pas sur son efficacité dans la transgression formelle, quel sens peut-il avoir ? Ne pas dépendre des forces de l’Argent ? Noble ambition. Mais dans ce cas, pourquoi s’en aller quérir les fonds publics ? Si on se met à devoir sa survie, peu ou prou, à ces derniers, on doit aussi accepter les obligations qui en découlent : celui qui paye commande, c’était valable au temps des mécènes, ça le demeure en celui de la citoyenneté bourgeoise, celle qui redistribue l’impôt.

     

    Au final, si « l’altérité » ne se révèle que comme une duperie dans l’ordre de la forme, et une illusion d’indépendance dans celui du financement, on peine à percevoir en elle autre chose qu’une singularité auto-proclamée. Ce que chacun d’entre nous, après tout, a bien le droit de faire, si ça l’amuse. Celui qu’il n’a pas, c’est de prendre en otage cette cause pour s’en aller saccager les édifices et les vitrines d’une ville. Cette transgression-là n’appelle qu’une réponse : celle de la loi, dans sa rigueur.

     

    Pascal Décaillet

     

  • Motion de censure

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    Sur le vif - Samedi 19.12.15 - 18.35h

     

    D’abord, l’inculture politique de certains commentateurs : il faut vraiment ne rien entendre de l’organisation de la République, n’avoir lu aucun livre d’Histoire, pour venir parler de « crise institutionnelle » à Genève, sous le seul prétexte que le Parlement a refusé l’entrée en matière sur le budget.

     

    En quoi y aurait-il une crise des institutions ? Le gouvernement a proposé un projet de budget. Le législatif cantonal, après un débat parfaitement démocratique, où tous ont pu s’exprimer, a choisi de lui renvoyer sa copie, il refuse l’entrée en matière, c’est son droit le plus strict. Si on soumet aux parlementaires la question « Acceptez-vous l’entrée en matière », ces derniers ont parfaitement le droit de répondre « oui », ou de répondre « non ». Ou alors, autant dissoudre le Parlement.

     

    Il n’y a eu au Grand Conseil nul Colonel Tejero, nul Lucien Bonaparte pour troubler les débats : nous sommes dans une situation certes inconfortable, difficile, tendue, mais l’ordre institutionnel n’est absolument pas touché. Prétendre qu’il le serait, c’est confondre « les institutions » avec son confort personnel, celui de son parti, de sa majorité. Ou alors, vouloir que le Parlement ne soit qu’une Chambre d’enregistrement.

     

    La tension, même très vive, entre un exécutif et un législatif, celui-ci ayant pour mission de contrôler celui-là, n’a rien d’une « crise institutionnelle » : elle serait même, au contraire, un gage de fonctionnement plutôt sain des institutions. En quoi la vivacité dialectique des antagonismes serait-elle néfaste, sauf à vouloir installer un gentil système de type corporatiste où tout serait mis au point, par accord entre élites, hors de tout contrôle de la représentation populaire ?

     

    A cela s’ajoute le mépris de la mission même du premier pouvoir, de la part du président du Conseil d’Etat : « Je relève que la fonction existentielle d’un Parlement est de voter un accord budgétaire, et que celui-ci en est visiblement incapable », ose déclarer François Longchamp à la Tribune de Genève. Et personne, tant le canton est habitué à courber l’échine plutôt que lui dire son fait, ne se lève pour lui rappeler que la fonction première d’un Parlement est de faire des lois, en toute indépendance et en toute séparation de l’exécutif, et aussi de contrôler l’activité – ou l’inactivité – du gouvernement. Ministre par ministre, mais aussi en considérant le collège, dans son ensemble .Le Grand Conseil est le premier pouvoir, il n’est pas la Chambre d’enregistrement de M. Longchamp.

     

    Alors oui, à Genève il y a tension. Oui, il y aura des douzièmes en 2016. Peut-être même faudra-t-il passer directement au budget 2017, sur des bases politiques à assainir (on peut rêver) dans les mois qui viennent. Mais il n’y a nulle crise des institutions. Tout au plus pourrions-nous regretter l’absence, à Genève, de ce mécanisme qui aurait, face à un tel vote de défiance du Parlement, été enclenché à peu près sous n’importe quelle autre latitude au monde, et qui tient en trois mots : motion de censure.

     

     

    Pascal Décaillet

     

  • Culture en Ville : des priorités, SVP !

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    Sur le vif - Dimanche 13.12.15 - 17.26h

     

    « Gouverner, c’est choisir », avait dit le seul véritable homme d’Etat de la Quatrième République, Pierre Mendès France. Et choisir, c’est se faire des ennemis. Par exemple, lorsqu’on est magistrat, responsable de la Culture, dans une ville comme Genève, et qu’on tient les cordons de la bourse. L’offre est impressionnante, c’est vrai, mais au fond pourquoi l’est-elle ? Parce que nous serions, à Genève, plus naturellement disposés aux choses de l’art et de l’esprit ? Ou, plus prosaïquement, dans la logique de l’œuf et de la poule, parce que la manne y est répartie plus généreusement qu’ailleurs ? Un peu à tous. La politique de l’arrosoir.

     

    Prenez la peine d’observer de près le projet de budget 2016 de la Ville de Genève. Il y règne une grande générosité dans l’ordre de la subvention culturelle. Mais surtout, à l’intérieur de l’enveloppe globale, on est frappé par la multiplication des petits postes. Quelques milliers, voire quelques dizaines de milliers de francs, à chaque fois. Cela n’est certes rien à côté, par exemple, du coût du Grand Théâtre, mais enfin, le tout additionné, on arrive à des sommes importantes. Reconduites d’année en année, sous le lobbying pressant des principaux intéressés, et parce qu’il est préférable de ne pas trop se faire d’ennemis, conserver une clientèle électorale.

     

    Cette politique n’est pas la bonne. Gouverner, c’est choisir. Non pas, bien sûr, choisir les programmations à la place des directeurs de théâtres, ni les politiques d’expositions à la place des patrons des musées. Mais établir des choix politiques clairs entre ce que la Ville entend soutenir, et ce que, ma foi, l’enveloppe étant limitée, elle doit se résoudre à laisser au privé. Dans cette optique, il faut accepter de renoncer à des politiques de soutien, pour en favoriser d’autres. Cela fera des jaloux ? Oui. Cela créera des ennemis, des ruminations, des vengeances, des biffages au moment de la réélection ? Oui. Mais gouverner, c’est choisir. Et en assumer les conséquences.

     

    Gouverner, c’est choisir. Et pas seulement administrer. Choisir, et pas seulement saupoudrer. Choisir, et parfois déplaire. A cet égard, le magistrat en poste depuis bientôt cinq ans, Sami Kanaan, malgré ses éminentes qualités et sa maîtrise des dossiers, donne l’impression de ne pas suffisamment choisir. On ne peut pas donner à tout le monde, on ne peut pas plaire à tous. Dans la jungle des petites subventions, il n’est pas exclu qu’un ménage s’impose. Opérer des priorités : si le politique s’y dérobe, qui le fera à sa place ?

     

    A cela s’ajoute une étrange attitude, hier samedi, face au délibératif. Oh certes, le magistrat avait face à lui une droite élargie (PDC-PLR-UDC-MCG) qui n’était pas disposée à lui faire de cadeaux. Pour l’exécutif, c’est assurément pénible. Mais enfin, c’est le jeu. Et surtout, c’est le reflet de la volonté populaire, au printemps dernier. Dans ces conditions, se braquer constamment face aux élus du peuple, leur faire la morale, leurs asséner de grandes leçons sur leur œuvre de démantèlement, tout cela fait sans doute plaisir au camp du magistrat, qui ne manque pas de l’applaudir, mais ne sert strictement à rien en termes d’efficacité. On a pu avoir l’impression d’un choc frontal mal préparé en amont : en politique, un minimum de ductilité, dans les relations avec l’adversaire, n’est pas inutile.

     

    D’un homme qui venait de la haute administration municipale, où il avait, admirablement d’ailleurs, servi un élu princier dans l’art de la politique, on savait que le risque de « rester haut fonctionnaire dans l’âme » existait. Après une première législature d’essai, on s’est dit que la deuxième devait maintenant être celle des choix politiques. Elle ne l’est pas encore clairement. C’est dommage. Pour l’intéressé. Et pour la Ville de Genève.

     

    Pascal Décaillet