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Sur le vif - Page 10

  • Dugerdil, face au carnaval des trahisons

     
     
    Sur le vif - Mardi 17.06.25 - 10.11h
     
     
    Bon, c'est plié. A moins d'un miracle, Nicolas Walder sera le prochain Conseiller d'Etat. Oh, c'est un homme compétent, intelligent, avec vision globale, six ans d'expérience à l'exécutif de Carouge, trois fois Maire. Genève survivra très bien avec M. Walder à la Tour Baudet, il n'y a pas péril en la demeure, ni même pour la majorité de droite, puisqu'elle demeurera à 4/3 si le candidat Vert est élu, ou passera à 5/2 si la droite l'emporte.
     
    Et c'est bien là le problème de cette complémentaire : il n'y a guère d'enjeu ! La majorité 2023-2028 est, dans tous les cas, assurée. Alors, dans les états-majors politiques, on peut se permettre de jouer. Le MCG lance M. Gerzner, en sachant qu'il n'a aucune chance, c'est juste pour assurer la visibilité du parti, et lui assurer un vent de fraîcheur avec un homme nouveau qui pourrait prendre date pour d'autres échéances. Beaucoup plus grave : le Marais centriste oublie (mais disons qu'il a l'omission facile) ses engagements de 2023, et lance Xavier Magnin, là aussi un homme d'expérience et de qualité.
     
    Soyons clairs : ni M. Gerzner, ni M. Magnin ne sont en cause. Chaque parti a le droit de lancer des candidats, chaque citoyen peut même tenter l'aventure. Ils auront évidemment toute leur place dans les débats de la campagne.
     
    Mais il faut maintenant parler franc. L'homme qui fait peur à la bonne droite libérale qui tient le Conseil d'Etat, représentée au premier plan par Mmes Fontanet et Bachmann (une vraie libérale, sur le plan économique), ça n'est aucun des spadassins ou francs-tireurs du MCG ou du Centre, mais évidemment Lionel Dugerdil. Il est l'homme à abattre par la gauche, mais ça c'est de bonne guerre. Et - osons le dire - il est l'homme à abattre par la droite libérale, la droite libre-échangiste, la droite en perpétuelle génuflexion devant les puissants de la finance mondialisée, devant les multinationales, devant les grandes banques.
     
    Osons en dire un peu plus. Depuis deux ans, la révélation politique à Genève, c'est Lionel Dugerdil. Parce qu'il incarne une autre droite. Protectionniste. Souverainiste. Agricole, mais il est aussi un ardent défenseur de l'industrie nationale suisse. Une droite environnementale, aussi, avec un discours de pointe sur l'aménagement du territoire, la protection des zones rurales, l'agriculture de proximité, les circuits courts, la production bio. On est loin, tellement loin, de l'UDC zurichoise des années Blocher, ultra-libérale en matière économique et financière.
     
    Alors, quoi ? Alors, dans cette majorité de droite de l'actuel Conseil d'Etat dominée par le dogme libéral et l'Arche Sainte du libre-échange, la perspective de voir débarquer le bulldozer protectionniste Dugerdil fait peur. Comme elle fait peur à un certain patronat, plus sensible aux dividendes et aux spéculations boursières qu'à nos magnifiques valeurs suisses, construites autour du travail et du mérite.
     
    Dugerdil fait peur, alors on organise le grand carnaval, la grande fête foraine, chacun peut prendre sa carabine, tirer dans une roulotte joyeusement colorée, tenter la peluche tellement affriolante octroyée à celui qui fait le meilleur carton. Et la cible, c'est Dugerdil. Alors, on lance Gerzner, alors on lance Magnin, on se détend un bon coup, on se laisse aller, on lâche les champions pour occuper le terrain, mais au fond on sait très bien qu'on roule pour Walder. On ne risque rien : la majorité de droite est acquise, jusqu'en 2028.
     
    Reste le pire. Non pas les ennemis de Dugerdil à droite, mais ceux qui, au sein même de son parti, depuis son avènement à la présidence, ont juré sa perte. Ca n'est pas une question de personne. C'est une affaire de ligne politique, et surtout économique. La branche libérale de l'UDC genevoise se fait progressivement minoriser par l'aile souverainiste, protectionniste, populaire, sociale et joyeuse. Et l'homme qui incarne cette tendance montante, c'est Dugerdil.
     
    Lionel Dugerdil fait peur à la gauche, incapable de comprendre qu'un homme de droite puisse être habité par une pensée sociale, dont elle revendique le monopole. Il fait peur à la droite libérale, accrochée au vent ultra, mondialiste et libre-échangiste qui souffle depuis 35 ans. Alors, on préfère Walder. Alors, on ouvre la chasse, avant la saison.
     
    Tels sont les enjeux de la complémentaire du 28 septembre. Internes à la galaxie de la droite genevoise. Internes, même, à l'UDC cantonale. Et surtout, profondément économiques et financiers. Une campagne à analyser avec, dans la méthode, un regard marxiste : ne pas trop s'attacher aux figurants, chercher les lames de fond, elles sont toujours dans les enjeux de pouvoir, de domination et d'intérêts économiques.
     
    Un électorat, enfin, détient la clef de l'avenir : celui du PLR genevois, qui doit être, lui, salué pour sa loyauté aux engagements de 2023. Regardez l'exemplaire Cyril Aellen : il est libéral, il n'est pas protectionniste, malgré cela il défend Dugerdil et le pacte signé. Un vote massif du PLR pour Dugerdil ne suffira peut-être pas à lui apporter la victoire. Mais il prendra date, pour l'avenir, et renforcera l'idée de droite unie pour d'autres échéances. La loyauté d'un Cyril Aellen, la fidélité à la parole donnée, voilà qui vaut tellement plus, devant l'Histoire, que le tournicotant carnaval des trahisons.
     
     
    Pascal Décaillet

  • La Perse : étudiez-la, avant de recracher la propagande américaine !

     
     
    Sur le vif - Vendredi 13.06.25 - 16.40h
     
     
    16.40h - Plusieurs fois millénaire, jamais asservie, brillant de tous les feux de la langue et de la science, la vieille Perse, avec toute la complexité interne de ses composantes, est depuis si longtemps l'arbitre du Moyen-Orient. Elle l'a toujours été. Elle le demeurera.
     
    C'est elle qu'il faut voir, je le dis depuis 46 ans, elle comme continuité historique, nationale, au-delà des régimes, et quelle que soit la sympathie ou la révulsion que nous inspire tel ou tel pouvoir d'un moment, celui du Shah ou celui des mollahs.
     
    Depuis 46 ans, l'image de la vieille Perse, en Occident, est conditionnée par plusieurs propagandes, dont celle, au premier plan, des Etats-Unis d'Amérique. Leur humiliation, subie sous Carter lors de l'échec à libérer les otages, ils ne l'ont jamais digérée.
     
    Cette vieille Perse, elle était là il y a des millénaires, déjà puissante. Elle est là aujourd'hui. Elle le sera dans des milliers d'années.
     
    Cette continuité, que nous impose-t-elle ? Non pas d'approuver le régime des mollahs, bien sûr. Mais de lire les rapports de forces, les chaînes entre les causes et les effets, avec la parfaite froideur de ceux qui cherchent à comprendre. Et surtout, avec la prise en compte de la dimension diachronique.
     
    Elle nous impose autre chose, aussi, et j'y tiens plus que tout. Ne pas articuler le moindre mot sur la civilisation persane, ses antagonismes internes, les rapports entre villes et campagnes, les relations entre chiisme et sunnisme, sans avoir profondément étudié, de l'intérieur, les éléments de langue, de culture, de religion, et bien sûr de rapports de domination entre classes sociales.
     
    Idéalement, on devrait s'interdire de parler d'un pays dont on ignore la langue. Quand j'entends encore, y compris dans des milieux prétendument autorisés, d'improbables escogriffes, chez nous, ranger la civilisation persane dans le monde arabe, je me dis que l'ignorance, dans notre "Occident", est au pouvoir.
     
    Je termine avec une remarque. Quoi qu'on pense du nucléaire iranien, il est tout de même assez piquant de trouver, au premier rang de ses contempteurs, la première puissance mondiale, la mieux armée sur le plan nucléaire. Et, au passage, encore la seule, à l'heure (bien fragile) où j'écris ces lignes, à avoir fait usage de l'arme atomique. C'était pour détruire deux villes japonaises, à quelques jours d'intervalle, en août 1945.
     
    Je ne sache pas que la "justice internationale" ait cru bon, au cours de ces 80 dernières années, de se saisir de ces deux escapades aériennes. Sans doute manque-t-elle de temps. Pour pourchasser unilatéralement le coupable désigné par les Etats-Unis, et lui-seul, pendant les guerres balkaniques des années 1990, elle l'avait apparemment trouvé, ce temps.
     
     
    Pascal Décaillet
     

  • Fassbinder, Nogueira, les éveilleurs

     
     
    Sur le vif - Mardi 03.06.25 - 16.18h
     
     
     
    Au début des années 1980, je passais mes soirées au CAC, rue Voltaire, où le maître des lieux, le fantastique passeur Rui Nogueira, nous initiait à des films sublimes, loin des salles grand public et des circuits commerciaux. Loin, surtout, de tout souci de "coller à l'actualité", comme disent les journalistes.
     
    Le CAC ne présentait pas des films en fonction de leur sortie récente, ni de leur retentissement dans la presse. Non, Nogueira nous diffusait des "cycles". Le cycle Cassavetes, qui m'avait tant impressionné. Le cycle Douglas Sirk, dont une séance en présence de l'auteur, en présentation de sa célèbre adaptation du chef d’œuvre d'Erich Maria Remarque. Le cycle Marguerite Duras. Le cycle homosexualité, bouleversant. Et puis, au tout début des années 80, alors que l'auteur vivait encore, le cycle Fassbinder. Celui-là m'avait littéralement emporté.
     
    Rainer Werner Fassbinder est né le 31 mai 1945, trois semaines et deux jours après la défaite. Il est mort à Munich le 10 juin 1982. Il venait d'avoir 37 ans. Il laisse une oeuvre unique, impressionnante au théâtre comme au cinéma. Il y avait bien sûr un cinéma allemand d'après-guerre avant lui, dont les films de Schroeter autour de Maria Callas, et cet incroyable "Hitler" de Syberberg, qui n'est ni documentaire, ni fiction, il dure sept heures, j'étais justement allé le voir avec un ami. Chez qui ? Chez Nogueira, bien sûr !
     
    Il y avait un cinéma allemand d'après-guerre avant lui, mais comment dire ? Ce phénomène autodidacte, bourreau de travail, déménageur d'enthousiasmes, qu'était Fassbinder, a révolutionné un moment clef du cinéma allemand, qui était si vivace avant la guerre, dès l'époque du muet. Mais dans l'après-guerre, le cinéma allemand avait connu un moment d'assoupissement, c'était le temps du non-dit.
     
    Que s'est-il passé ? Disons simplement que Fassbinder a réveillé les mémoires allemandes enfouies. Jamais pour moraliser. Jamais au nom d'un "devoir de mémoire", d'autres s'en sont chargés, il le fallait bien sûr. Non, Fassbinder, lui, nous raconte la vie des Allemands, la vie d'un couple, d'une famille, sur fond de braise et de feu. C'est un dramaturge-né, sur les planches comme à l'écran. "Die bitteren Tränen der Petra von Kant", montées à la Comédie avec une magnifique sensibilité il y a longtemps, par Anne Bisang, c'est lui, texte, dramaturgie, réalisation pour l'écran. Fassbinder, artiste total.
     
    Pour les 80 ans de Fassbinder, nous dirons quelques mots, en direct ce soir 19h, aux Yeux dans les Yeux, avec Laetitia Guinand. J'aurais voulu avoir Nogueira. Lui aussi, aurait adoré venir, mais il est retenu par un problème de santé. Mais je penserai à lui ce soir, comme je pense à lui chaque fois que je revois un grand film, Visconti, Fellini, Anonioni, Pasolini, Bergman, Preminger.
     
    Fassbinder fut un éveilleur de consciences. Nogueira est un guide. Avant chaque film, au CAC de la rue Voltaire, il nous disait quelques mots, en introduction. C'était court, anecdotique, drôle, prodigieusement informatif. Je n'ai rien oublié. Ni lui, ni Fassbinder. Je n'oublie jamais rien de ce qui compte.
     
     
    Pascal Décaillet