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Sur le vif - Page 832

  • Respect à nos Musulmans de Suisse

     

    Sur le vif - Mardi 16.09.14 - 14.56h

     

    Je rumine ce papier depuis des mois. Depuis des années même, sans doute depuis le dimanche de la votation sur les minarets. Résultat que je respecte, car je suis démocrate, mais qui continue de m’apparaître comme une aberration. J’avais profondément combattu cette initiative, j’ai été dans le camp des perdants, c’est la vie. Mais le problème demeure : la manière, dans notre pays, dont certains, hélas de plus en plus nombreux, parlent de l’Islam, est aussi ahurissante qu’inquiétante. Ce qui me frappe, et c’est mon objet ici, n’est pas leur opinion (nous sommes en démocratie, chacun s’exprime), mais le niveau d’inculture que souvent elle dévoile.

     

    Méconnaissance totale de l’Histoire des religions. Ignorance crasse sur ce qu’est l’Islam. Ou d’ailleurs, le judaïsme, le christianisme. On a le droit, parfaitement, de s’opposer à une religion, il ne saurait en République exister de dogmes, ni de délit de blasphème. Mais par pitié, qu’on le fasse en connaissance de cause. Cela signifie, avant de stigmatiser, connaître. Et pour connaître, il faut s’informer. Apprendre. Lire, et lire encore. Le domaine religieux, qui m’intéresse comme on sait de très près, est l’un de ceux qui supportent le moins l’amalgame ou l’approximation, l’étiquette lestement collée. Je ne parle pas ici de la foi (je ne m’exprime jamais sur ce sujet), mais de l’aspect historique, culturel, textuel qui doit être maîtrisé lorsqu’on s’exprime sur une religion. Notamment sur l’une des trois religions du Livre (judaïsme, christianisme, Islam), qui précisément, au fil des siècles, ont exprimé leurs sensibilités par la voie de textes. Il conviendrait, un minimum, de se frotter à ces derniers.

     

    J’ai eu la chance de découvrir l’Islam sur place, très jeune : à huit ans à Damas, avec ma famille, lorsque nous avons visité la Grande Mosquée des Omeyyades, puis, quelques jours plus tard, les grands édifices d'Istanbul. Puis, trois ans plus tard, lors d’un magnifique été passé avec ma mère à visiter l’Andalousie, ce pays qui fut d’ouverture et de respect mutuels, dont parlent si bien les livres de mon ami Maurice-Ruben Hayoun. Et puis, j’ai eu une deuxième chance, beaucoup plus grande encore : celle d’avoir pendant quatre ans, au primaire (1965-1969), comme professeur de religion un homme d’exception dont j’ai souvent parlé ici, le Père Louis Collomb. Prêtre catholique, il nous a évidemment initiés à cette religion, mais j’atteste ici l’immense respect, l’immense douceur, l’immense tolérance, et surtout la profonde connaissance avec lesquels il nous parlait, notamment, du judaïsme et de l’Islam. Jamais, je dis jamais, au cours de ces quatre ans, il n’a eu le moindre mot dénigrant pour ces religions. Il nous renseignait sur leurs textes, leur foi, leur Histoire. Cela m’a amené, dans ma vie, moi catholique, à ne jamais attaquer d’autres religions.

     

    Je conçois pourtant qu’on puisse le faire, rien ne doit être tabou, et il n’y a pas, dans notre espace public, à protéger une religion sous le seul prétexte qu’elle serait religion. Ce que les autorités nous garantissent, et c’est un acquis puissant, c’est la liberté pour chacun de croire ou ne pas croire, pratiquer ses cultes en des lieux déterminés pour cela. Il y a évidemment lieu de s’en réjouir.

     

    Mais la manière dont en Suisse on parle aujourd’hui de l’Islam ! Le règne de la confusion. On confond Islam et islamisme, on ne voit l’Islam que dans ses composantes maghrébines, le confondant avec l’arabité, alors que le premier pays musulman du monde est l’Indonésie, et que la grande majorité de nos Musulmans de Suisse sont d’origine balkanique, où l’Histoire de l’implantation islamique, sous la présence ottomane, n’a strictement rien à voir avec celle du Golfe Persique, encore moins celle de l’Afrique du Nord. On profite de l’actualité, en effet abominable, de ces décapitations, pour mettre tous les Musulmans dans le même panier : cet amalgame est non seulement scélérat, mais relève d’une inimaginable inculture.

     

    Citoyen suisse, je demande pour les Musulmans de notre pays (et bien sûr aussi pour les autres communautés religieuses) le respect que nous nous devons mutuellement en République. Cela ne doit pas empêcher cette dernière de faire respecter ses règles, ses usages, ses coutumes. Par les Musulmans. Mais aussi par tout le monde : Juifs, Chrétiens, athées, agnostiques, peu importe, la République reconnaît des citoyens et des citoyennes, et non des communautés. Pour l’heure, le plus urgent est de calmer les esprits. Dénoncer les amalgames. Et surtout, INFORMER. Je peine à entrevoir que cette initiation à l’Histoire des grands courants religieux puisse émaner d’une autre instance que de l’École. Pratiquer une telle initiation, évidemment factuelle et culturelle, ça n’est en rien attenter au principe de laïcité. A moins qu’on ne veuille entendre par cette dernière la négation, jusqu’à l’éradication sémantique, de tout ce qui touche, de près ou de loin, au phénomène religieux.

     

    Pascal Décaillet

     

  • Bicentenaire : l'Histoire mise à l'écart

     

    Sur le vif - Mercredi 10.09.14 - 14.46h

     

    1814-1815 : un tournant majeur pour Genève, qui entre dans la Confédération, mais aussi pour la Suisse, qui s’enrichit, avec le Valais et Neuchâtel, de trois nouveaux cantons. Une mutation de la Suisse qui, comme toujours et loin du mythe d’un « peuple heureux » (Rougemont), s’est opérée sous pression extérieure. Et quelle pression ! La chute de Napoléon. 33 ans plus tard, c’est également en symbiose et en synergie parfaites avec les grandes Révolutions de notre continent (France, Allemagne, Autriche, Italie) que la Suisse créera son Etat fédéral. De même, en 1918, c’est exactement pendant les premiers jours de la Révolution allemande, si bien racontée par le romancier Alfred Döblin (November 1918), que notre pays vit cette fameuse Grève générale, qui traumatisa tant l’ordre bourgeois, marqua les mémoires au fer rouge, il suffit pour cela de lire la presse et la littérature des années vingt, trente et quarante. Non, notre pays n’a jamais été isolé (si ce n’est entre 1939 et 1945), il est un pays d’Europe comme un autre, ni meilleur ni pire, tout aussi sensible aux vibrations de l’ensemble du continent.

     

    1814-1815 : à Genève, les autorités multiplient les festivités du Bicentenaire. Et c’est là, hélas, le problème : non pas le Bicentenaire, mais l’omniprésence du pouvoir en place. On ne voit et n’entend que lui. Sous prétexte de commémoration, il passe son temps à se mettre en scène lui-même. Non dans l’exercice de la réflexion historique, mais dans celui de la mondanité répétée : Longchamp reçoit Burkhalter, François accueille Didier, les huit épingles qui tirent les deux hommes embarquent dans le même bateau, entre soi on se sourit, on se congratule. De loin, de la côte, avec des jumelles de chasse, faute de grive, on tente d’apercevoir les ministres, ils boivent un verre entre eux, sur le pont. Tant mieux pour eux. Mais c’est un peu juste.

     

    J’ai pas mal étudié les commémorations, et cite souvent ici les époustouflants « Lieux de mémoire », publiés chez NRF par l’historien Pierre Nora. Et je me dis que pour commémorer, il faut avant toute chose avoir de quoi se souvenir. Lorsqu’un pays – la France – a perdu un million et demi d’hommes au combat en quatre ans (du 2 août 1914 au 11 novembre 1918), soit une moyenne d’environ mille par jour, on peut aisément comprendre que les survivants, face à l’immensité du vide, l’omniprésence d’un deuil touchant chaque famille, le silence hébété de l’absurde (dont nous parlera Céline dès le Voyage), s’embarquent, à force de marbre et de bronze, dans l’aventure des monuments aux morts. Qui serions-nous, les Suisses, demeurés neutres pendant cette boucherie, pour oser leur articuler le moindre grief, même si le goût artistique des stèles et des Poilus de village n’est pas toujours à la hauteur de Rodin ?

     

    Mais Genève et 1814-1815, c’est autre chose. Nous commémorons assurément un événement important, mais enfin il n’est nullement porté par le tragique de l’Histoire, le rapprochement entre Genève et la Confédération s’étant opéré en douceur, progressivement, avec plusieurs dates-clefs échelonnées sur deux ans, comme l’ont très bien montré nos historiens. L’objet commémoré n’aura donc pas sur le public d’aujourd’hui la puissance d’émotion qui vous monte à la gorge lorsque vous vous rendez sur le mémorial d’un camp de la mort où dans un cimetière militaire du côté de Verdun. Le rapport du public ne passera pas par l’immédiateté d’un instinct : il faut, en profondeur, lui EXPLIQUER ce que nous commémorons, et pourquoi l’événement passé nous lie à notre présent. C’est ce que nous avions tenté de faire, infatigablement, un ou deux collègues et moi, à la RSR en 1998, lorsque nous avions monté nos innombrables émissions spéciales (décentralisées dans tous les cantons) autour du 150ème de l’Etat fédéral et du 200ème de la République helvétique.

     

    Cette tâche explicative, cette mission d’exégèse, ont-elles été accomplies à Genève pour ce Bicentenaire ? La réponse, sans faillir, est non. Nos autorités, toutes empressées à se mettre elles-mêmes en scène comme agents de commémoration, on largement négligé l’essentiel : l’Histoire elle-même, cette prodigieuse discipline qui constamment exige prise de distance, remise en question, retour aux sources et aux archives. Du coup, on célèbre, on concélèbre, on trinque, on se congratule, toujours les mêmes réseaux, toujours François avec ses quatre épingles, mais le plus important, la réinvention de l’éclairage historique, on le laisse de côté. Tout au plus quelques costumes, gentillets, juste dépoussiérés du cortège de 1964 (dont l’auteur de ces lignes, six ans à l’époque, garde un souvenir certes diffus, mais joyeux et coloré). Tout au plus, quelque camions de pompiers, à travers les âges. Mais sur l’encouragement au chemin intellectuel de la découverte historique, peu de choses. Tout aussi peu, hélas, sur la seule chose, au fond, qui vaille, dans un chemin de commémoration : l’actualisation brechtienne avec ce que nous sommes aujourd’hui. Car enfin, ce sont les hommes et les femmes de 2014-2015 qui commémorent, c’est à eux qu’on parle, à leurs consciences qu’on s’adresse, à leurs capacités de mémoire, d’imagination, de projection qu’on esquisse une mise en scène. Oui, j’aurais voulu un Brecht, ou un Heiner Müller, pour assumer avec élévation l’évocation de ces années-là. Hélas, nous n’eûmes que l’éternité épinglée de François, accueillant Didier, ou même (dans un numéro récent du Temps) face à son miroir. De ce Bicentenaire, nous retiendrons la ronde des commémorants, malheureusement alliée à la mise à l’écart de l’appel à l’Histoire.

     

    Pascal Décaillet

     

  • Caisse publique : les raisons de mon oui

     

    Sur le vif - Mardi 09.09.14 - 12.57h

     

    Le 28 septembre, je dirai oui à la Caisse publique d’assurance-maladie, tout comme j’avais déjà, le 11 mars 2007, dit oui à la « Caisse maladie unique et sociale », nettement rejetée par le peuple et les cantons, principalement pour la question de son financement. Je dirai oui, et j’explique ici pourquoi, en précisant que de bons arguments existent des deux côtés. Disons-le tout net : j’ignore si la Caisse publique nous permettra de payer des primes moins exorbitantes qu’aujourd’hui, ce qui est assurément le souci majeur de la population, et je place le débat sur le seul plan qui m’intéresse dans les affaires politiques, celui de la vision citoyenne. La conception, en l’espèce, que je me fais du rôle de la santé publique dans une société humaine organisée, qu’on appelle « Etat ».

     

    La LAMAL (loi sur l’assurance-maladie), je la connais par cœur, ayant assisté à Berne, il y a vingt ans, à l’intégralité des débats parlementaires sur la genèse de cette loi. J’ai vu tous les conseillers fédéraux s’y casser les dents, Flavio Cotti, Ruth Dreifuss, Pascal Couchepin, Didier Burkhalter, Alain Berset. Je ne recenserai pas ici les multiples raisons qui ont conduit à l’explosion des primes dans notre pays, nous les connaissons tous, et l’une d’entre elles, majeures, est évidemment la surconsommation médicale.

     

    Mais surtout, ce qui a le plus lamentablement échoué, et qu’on nous brandissait pourtant, au milieu des années 1990, dans une idéologie libérale que n’allait pas arranger le courant blairien (contaminant jusqu’à  notre gauche en Suisse), c’est la mise en concurrence des Caisses. J’encourage tout historien en instance de mémoire ou de thèse à aller rechercher, dans les archives audiovisuelles et celles des journaux, les argumentaires d’il y a vingt ans, ces promesses de magie libérale, où le dogme du marché, d’inspiration anglo-saxonne, remplaçait celui d’une économie en effet passablement dirigiste, héritée de la guerre et des années d’après-guerre. Oui, j’espère que les historiens vont nous ressortir ces argumentaires avec leurs mirages de libéralisme post-moderne, où ce tout qui ressemble à une solidarité sociale, une mutualité au sein d’une communauté humaine, devait s’évaporer au profit des vertus de la concurrence-reine. Vingt ans après, le résultat est là. C’est un échec. J’ignore si un système d’Etat eût fait mieux, je ne me risquerais pas à l’affirmer. Mais la mise en concurrence est une cruelle défaite. Il faut aujourd’hui en prendre acte, en saisir la mesure.

     

    A mon tour, je ne prétends pas que la prise en charge de l’assurance de base par une caisse-maladie nationale de droit public, avec agences cantonales ou intercantonales, serait une quelconque panacée. Mais comme citoyen, je veux y croire : non à la panacée, mais à quelque chose de plus solide, de plus juste, de plus solidaire, de plus conforme à l’idée que je me fais de la prise en charge de la santé au sein d’une nation moderne. Depuis toujours, je plaide pour que la santé (tout au moins dans l’assurance de base) échappe aux mécanismes de concurrence du privé. Pourquoi ? Mais parce qu’elle est d’intérêt éminemment public ! Parce qu’elle est notre bien le plus précieux, la condition de notre vie. Parce que chacun d’entre nous doit pouvoir accéder aux soins de base. Aussi, parce qu’économiquement, le libéralisme n’a jamais été ma vision des choses. Et qu’il existe pour moi d’autres valeurs que celles du profit. Par exemple, l’Etat. Par exemple, la République. Par exemple, la solidarité. Au nom de ces principes, dont vous voyez bien qu’ils sont politiques et non techniques, j’estime que la Suisse doit au moins essayer le modèle de Caisse publique que nous proposent les initiants.

     

    Ensuite, quoi ? Eh bien ensuite, hélas, le 28 septembre, ce modèle sera refusé, sans doute par la puissance majoritaire du vote alémanique, où la conception du rôle de l’Etat n’est pas la même que dans les cantons latins. Je serai donc, le 28, dans le camp des perdants. Mais au moins, j’aurai plaidé. Reste que la Suisse, cette belle et vivante démocratie qui, à commencer par l’AVS en 1947-1948, a inventé après la guerre un réseau enviable d’assurances sociales, n’a pas réussi ce pari dans l’ordre de l’assurance-maladie. Partisan d’un Etat fort, je rêve d’une Révolution comparable à celle de l’instauration, à la Libération, de la Sécurité sociale par le général de Gaulle. Quelque chose, pour l’assurance de base, de puissamment collectif. Une réforme qui ressemble à une urgence d’Etat, inspirée par un mouvement de solidarité et de justice. Cela ne sera pas, je le vois bien, pour le 28 septembre 2014. Mais cela, en Suisse, devra bien advenir un jour. Car notre petit pays peut être très grand, lorsqu’il parvient, comme avec l’AVS juste après la guerre, à se doter d’instruments à la hauteur de son ambition pour le bien général, et non pour le seul profit de quelques-uns.

     

    Pascal Décaillet