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Commentaires GHI - Page 4

  • Le Loup, le Chien, le Budget

     

     

    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 23.09.26

     

    Plus de quarante ans que je traite les débats budgétaires. Longtemps à Berne, comme correspondant, chef de rubrique Nationale, ou producteur d’émissions. Et, bien sûr, depuis vingt ans, à Genève. Jeune journaliste, beaucoup trop fidèle aux conférences de presse, aux communiqués, aux accents de vérité divine qui semblaient venir des ministres des Finances, j’avais la naïveté de croire que le budget était une affaire de chiffres. Alors, je saupoudrais mes débats de chiffres, de nombres, de pourcentages. Je tombais exactement dans le piège du pouvoir : camoufler une réalité politique, faite de choix précis et souvent cruels pour les intéressés, notamment les plus précaires d’entre nous, sous le paravent d’une pseudo-vérité quantifiable. Parce que les chiffres, quand on prend la parole à Berne, sous la Coupole, ou dans les centres patriciens de la Vieille Ville, à Genève, ça pose son gaillard, ça fait sérieux.

     

    A vrai dire, dès mes années bernoises, j’ai très vite compris, et aussitôt décidé de laisser ce piège aux débutants, ou à ceux qui ont vocation d’affidés au pouvoir, de porte-parole, et qui rêvent d’entrer dans le service communication d’un ministre, voire d’officier comme homme ou femme de l’ombre, celui qui chuchote, et prépare les cafés. Ce rêve-là n’a jamais, au grand jamais, été le mien. Dans la prodigieuse fable « Le Loup et le Chien », de La Fontaine, chef d’œuvre de métrique, de rythme, de souffle retenu, de désir qui monte jusqu’aux trois derniers vers, « et court encor », j’ai fait mon choix depuis toujours : pour moi, pas de collier. Pour être franc, je hais le pouvoir, tout pouvoir, d’où qu’il vienne, qu’il soit patriarcal, patronal, politique, scientifique, médical, hygiéniste. Or, reproduire, dans un débat budgétaire, les chiffres instrumentalisés par le pouvoir, c’est évidemment foncer tête baissée dans le jeu des puissants.

     

    A noter que, dans cette chute unique au monde, « et court encor », je suis obsédé depuis l’âge de neuf ou dix ans (quand nous l’apprîmes à l’école), par cette élision du « e » final à « encor », usage poétique certes, mais surtout, dans l’effet produit aujourd’hui, fin soudaine du film en pleine action, souffle coupé, lecteur en haleine, orphelin déjà de son désir. Celui qui court, affamé mais libre, se soucie en effet assez peu d’une ultime voyelle muette, il fonce à l’essentiel. Donc, je vous invite à parler budget sans évoquer de chiffres. Et, pour prendre un exemple au hasard, dans le projet de budget 2027 de l’Etat de Genève, présenté jeudi 17 septembre par le Conseil d’Etat, à ne considérer que  ce qui compte : une droite libérale qui veut sabrer, une gauche qui veut maintenir tous les postes et tous les acquis, un antagonisme entre l’un et l’autre qui sera, comme d’habitude, tranché par l’opportunisme des différentes formations (j’en compte trois, au Grand Conseil) du Marais. Un mot qui, sous ma plume et dans ma langue, n’a strictement rien de péjoratif : il remonte à la Convention, sous la Révolution française. A l’époque, on ne s’encombrait pas de chiffres, on coupait court.

     

    Pascal Décaillet

  • Ukases d'un autre âge

     

    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 09.09.26

     

    Depuis la Révolution française, les partis politiques tiennent un rôle majeur dans la vie publique. Depuis 1848, le Printemps des Peuples, Ils ont fait l’Histoire de la France, de l’Allemagne, de la Suisse. Chez nous, les radicaux, le grand vieux parti qui a façonné la Suisse moderne. Puis, la démocratie chrétienne, sous ses différentes appellations, très décentralisées en fonction des cantons. Puis, l’UDC. Puis, le socialisme. Je donne ici l’ordre d’arrivée au Conseil fédéral.

     

    Les partis ont constitué deux siècles de notre Histoire politique, c’est vrai. Mais cela n’est pas définitif : en politique, tout change, tout évolue. Les partis, comme tout corps vivant, naissent, se développent, et un jour ils meurent. Le parti radical, qui a dominé la Troisième République française (1870-1940), n’existe quasiment plus aujourd’hui. C’est la vie !

     

    Les fameux « mots d’ordre », que je condamne avec vigueur dans cette page, avaient leur sens lorsque les partis étaient, pour une grande partie du peuple, la seule source d’information. Mais aujourd’hui ! Les citoyens ont largement de quoi se forger une opinion, sans devoir se coltiner des ukases d’un autre âge. Que les partis se prononcent sur les initiatives, c’est une chose. Qu’ils se croient obligés de figer, et d’imposer à leurs membres, la réponse à donner, constitue une intrusion dans la liberté intangible de chaque citoyen. Il faut supprimer la détestable expression « mots d’ordre ».

     

    Pascal Décaillet

  • Le vent du large

     

     

    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 02.09.26

     

    L’air de liberté. C’est la seule chose qui compte, quand on prend la plume ou qu’on donne de la voix, dans l’espace public. Et cela, à tous les niveaux, dans toutes les fonctions. Un journal, une radio, une chaîne TV, un site, un blog, ou même avoir son propre espace sur un réseau social, n’a de sens qui si on peut y respirer. S’y emplir les poumons, comme face au lac, lorsque se lève la bise. Le vent du large.

     

    GHI, auquel je collabore comme chroniqueur externe depuis quinze ans, c’est l’un de de ces espaces de liberté. Et ça augmente ma tristesse d’entrevoir la fin de l’aventure. Parce qu’au fond, ils ne sont pas si nombreux. Combien de fois les gens m’abordent, dans la rue : « GHI, c’est un journal qui dit les choses ». Parmi d’autres, bien sûr. Mais comme on sait ouvrir sa gueule à Genève, paradis des amygdales bronzées. Les gens aiment ça, parce qu’on dit souvent ce qu’eux auraient voulu exprimer.

     

    Ce qui compte ? Maintenir, à tout prix, ces espaces de liberté, quelles qu’en soient la forme, le support. Non contre une censure politique, ne soyons pas paranos. Ni même économique, d’ailleurs. Non, c’est plus pervers, et ça va peut-être chercher dans la tendance de chacun de nous à s’autocensurer, alors qu’au fond, nul ne le lui demande. C’est dur, l’exercice de la liberté. C’est peut-être un métier, en soi. Longue vie à tous ceux qui ont fait ce journal, et le font encore, toutes fonctions confondues.

     

    Pascal Décaillet