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Commentaires GHI - Page 2

  • Avant de juger, on s'informe !

     

     

    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 15.04.26

     

    Se permettre un jugement, alors qu’on est dans l’ignorance : le pire des crimes, dans l’ordre de la vie intellectuelle et de la rigueur personnelle. Un exemple, de plus en plus flagrant dans nos pays, y compris en Suisse : la manière dont tant de jacasseurs pressés règlent le compte de l’Islam et des Musulmans, d’une chiquenaude, sans avoir le plus élémentaire degré de culture historique, géographique, linguistique, littéraire, sur ce qu’est ce monde-là, depuis le début du septième siècle de notre ère (622). Comment il est né, à quels besoins profonds il a, dès ses débuts, répondu, comme avant lui le judaïsme, puis le christianisme. Comment il s’est subdivisé en branches, décliné sur une quantité de rites, selon les coutumes locales. Bref, les faits.

     

    Et puis, tout de même, en ce monde où les voyages sont si faciles et où le premier venu se précipite à se faire dorer la pilule en Australie ou en Thaïlande, il n’est pas interdit d’aller visiter des mosquées, comme d’ailleurs des synagogues ou des églises, avec toujours l’impétueuse fureur de comprendre. Pas juger, à l’emporte-pièce. Mais comprendre, en profondeur.

     

    Les mosquées. Le toute première de ma vie fut, en 1966, celle des Omeyyades, à Damas, lors d’un voyage familial qui m’a ouvert, pour la vie, les portes de l’Orient. Et m’a permis, émerveillé, de découvrir le Liban et la Syrie. Puis, celles d’Istanbul. Puis, en 1969, celles d’Andalousie, éblouissantes. Puis, celles d’Afrique du Nord, etc. A l’école où j’étais, nous avons eu la chance d’avoir une très longue initiation, historique et factuelle, à l’Islam, comme au judaïsme, et bien sûr, en profondeur sur des années celle-là, au christianisme. Allez voir les mosquées, Découvrez les trésors d’une civilisation. Renseignez-vous ! Ne dites pas n’importe quoi ! Ne venez pas confondre Islam et islamisme !

     

    Mais il y a pire. Que des gens sans formation, sans culture, propagent ces amalgames, est une chose. Mais ceux qui ont fait des études ! Qui ont été profs ! Qui se réclament de la philosophie, de l’humanisme, des Lumières ! Et qui, aujourd’hui, ne pensent plus qu’en nous ressassant les anathèmes des surexcités de CNews, de toute cette galaxie bolloréenne, zemourienne, ces théories sur le « Grand Remplacement ». Bref, le discours aujourd’hui à la pointe, en France, dans les milieux visant à préparer l’accession à l’Élysée du gendre idéal du RN. Leurs propos sont mortifères : de cette propagande martelée contre l’Islam, plus ou moins volontairement confondu avec l’islamisme, à une désignation des millions de Musulmans vivant dans nos pays comme boucs émissaires, il n’y a qu’un pas. Certains le franchissent, à dessein.

     

    Alors, quoi ? Alors, gardons-nous de tout jugement péremptoire. Lisons des livres d’Histoire, par centaines, imprégnons-nous de toutes les visions, y compris celles qui nous sont les plus étrangères. Apprenons les langues. Visitons le monde arabe, turc, persan. Visitons l’Égypte, tant de fois millénaire, avec ses grondements souterrains d’influences spirituelles mêlées, où les pharaons côtoient les ermites coptes du désert. Instruisons-nous, plutôt que d’aligner les propos de bar. Et les poncifs.

     


    Pascal Décaillet 

       

     

  • Toutes les voix

     

     

    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 08.04.26

     

    La démarche historique, comme toute entreprise visant à comprendre plutôt qu’à juger, ne peut être que polyphonique. Ouvrir ses oreilles, mais aussi sa curiosité, et jusqu’à son âme, à toutes les voix. Celles des vainqueurs, celles des vaincus. Celles des colons, celles des opprimés. Celles des justes, celles des maudits. Celles des victimes, et jusqu’à celles des bourreaux.

     

    Prenez la Guerre d’Algérie (1954-1962), l’une de mes grandes passions. Les voix, les témoignages, des colons français, installés dès 1830. Mais aussi, celles de tous ceux qui ont vécu cette période comme une domination, un mépris pour ce qu’ils étaient, une oppression, donc les populations arabes et musulmanes. Pour s’ouvrir à cette polyphonie, qui seule nous restituera une approche crédible (et encore imparfaite) du réel, il faut lire, lire, et lire encore. Consulter les archives, sonores et visuelles. Prendre acte de toutes les versions. Chacune est un parcours humain, qui fait partie du tableau général de l’Histoire.

     

    Rien de pire que l’homme, ou la femme, d’un seul discours, d’une seule version. Chacun d’entre nous peut se retrouver un jour victime ou bourreau. Ou complice d’un silence. Méfions-nous, comme de la peste, du discours du pouvoir. Tout pouvoir, d’où qu’il vienne ! Politique, économique, financier, colonial, patriarcal. Méfions-nous, en priorité, de nous-même : notre absence de curiosité, notre adhésion trop facile à un discours dominant. Ouvrons nos oreilles à la polyphonie. Et aussi, ouvrons nos âmes.

     

    Pascal Décaillet

  • Périclès, l'hommage aux morts, vous connaissez ?

     

     

    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 08.04.26

     

     

    En temps de guerre, l’intox généralisée submerge la planète. Tous les belligérants du monde, à toutes les époques, accompagnent leurs actes de guerre d’un discours de propagande. Celui qui fait la guerre s’emploie, dans le même temps, à produire des mots, des formules, destinés à la justifier. Au fur et à mesure qu’il livre des batailles, il élabore sa version de leur succès, de sa supériorité sur le terrain, de sa progression vers la victoire. Ce discours, qui est l’une des armes de la guerre, parmi les autres, s’adresse à de nombreux destinataires. D’abord, son propre camp : le fortifier dans sa rage de combattre, ancrer la légitimité de la guerre, sa nécessité vitale pour la communauté qui la mène, lui dessiner des objectifs de victoire. Mais aussi, on s’adresse au camp adverse, qui doit bien saisir notre détermination à aller jusqu’au bout. Et trembler devant notre force, notre union. Enfin on fait savoir à la communauté des autres nations qu’on est en train de gagner, et qu’il faut parier sur nous pour l’avenir. Par exemple, en nous livrant des armes.

     

    Lisez les historiens antiques. Je les ai pratiqués très jeune, dans la langue, et ne les jamais vraiment abandonnés, malgré ma passion totale pour l’Histoire contemporaine. Lisez Hérodote, Thucydide, les deux grands du Cinquième siècle avant notre ère, très différents dans la démarche. Lisez Polybe. Lisez Plutarque. Chez les Latins, lisez Salluste, Tacite, Tite-Live. Tous, déjà, nous racontent des batailles, mais tout autant ils nous restituent les discours des antagonistes. Le plus célèbre, et peut-être le plus beau, est celui de Périclès où il rend hommage aux soldats athéniens morts durant la première année de la Guerre du Péloponnèse. Il y célèbre les morts, mais il place soudain ce conflit dans une dimension politique beaucoup plus large, en nous exposant ce système, en vigueur à Athènes il y a 2500 ans, « où l’Etat est administré pour la masse et non pour une minorité », qu’on appelle « démocratie » (Guerre du Péloponnèse, II, 35-43). C’est un immense moment de rhétorique grecque. Mais c’est aussi, certes avec une classe insurpassable, un discours de propagande, chargé d’ancrer les sacrifices dans une grande cause.

     

    J’invite tous les profs du monde à lire ce passage de Thucydide avec leurs élèves. Et à leur parler de la place et du rang des mots dans la guerre. Dans celle du Péloponnèse, il y a 2500 ans. Dans les guerres des Athéniens contre les Perses. Celles des Romains contre Carthage, contre la Numidie, contre la Gaule, contre la Dacie (génialement résumée dans la Colonne de Trajan, à Rome). Dans celle d’Israël et des Etats-Unis contre l’Iran. Dans celle des Alliés contre les Allemands, en 1943, 44 et 45. Initiez vos élèves au décryptage des mots. Tous les mots, ceux des vainqueurs, ceux des vaincus, ceux des gentils, ceux des méchants, ceux des colons, ceux des opprimés. La seule école de lucidité, c’est celle qui passe par l’Histoire et par la linguistique. Se renseigner, s’imprégner de toutes les versions. Plutôt que de moraliser.

     

    Pascal Décaillet