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Commentaires GHI - Page 193

  • Les joujoux, les poux

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    Commentaire publié dans GHI - 30.05.18

     

    En politique, tout a un sens, à commencer par les mots. Ainsi, le nom des Départements : celui de l’Instruction publique devient « Formation et Jeunesse ». Il garde sa titulaire, Anne Emery-Torracinta, mais change bizarrement de nom, tout en perdant la culture et le sport.

     

    Ce nouveau nom est malvenu. Non que « Formation et Jeunesse » ne constituent pas un beau duo, ni une belle ambition, où l’étude se mêle à l’apprentissage. Mais franchement, les puissants penseurs qui ont cru bon de renoncer à une charge historique, intellectuelle et affective aussi lourde que les mots « Instruction publique », ont fait preuve de légèreté.

     

    Pourquoi ? Mais parce que les mots ont un sens, justement ! Ces deux-là nous rappellent les figures de Jules Ferry, le père de l’école gratuite et obligatoire en France, et d’André Chavanne, 24 ans conseiller d’Etat à Genève (1961-1985), l’homme de la démocratisation des études. Deux références, dont l’une qui fleure les pupitres à encrier (que votre serviteur connut encore, à ses débuts), la craie sur les tableaux noirs, les fleuves avec leurs affluents, les dates des Traités, la jouissance de la grammaire, complexe, truffée d’exceptions, avec ses joujoux et ses poux.

     

    Nous flottons, me sifflerez-vous, dans l’ordre du symbole. Oui. Eh bien, soyons symboliques ! Reconnaissons aux mots le poids qui est le leur. Entrons dans l’avenir, bien sûr, mais avec le fumet et l’encens d’un passé sans lequel nous ne serions rien. Désolé, mais « Instruction publique », c’était mieux.

     

    Pascal Décaillet

     

  • Thierry Apothéloz : l'espoir d'un nouveau Contrat social

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    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 30.05.18

     

    De Vernier au centre-ville de Genève, il se déplace à vélo. Thierry Apothéloz, l’éternel cycliste, n’a pas l’intention, m’a-t-il confié tout récemment dans les coulisses de Genève à Chaud, de changer de mode de locomotion à partir du 1er juin 2018, sous le futile prétexte qu’il devient conseiller d’Etat. Du côté du Bourg-de-Four et de la Grand-Rue, les Genevois s’habitueront donc à voir déambuler cet émule de Charles-Albert Cingria, l’un de nos plus grands écrivains, indissociable, lui aussi, de sa petite reine. C’est vrai qu’on imaginait difficilement le militant verniolan sortir d’une limousine noire, avec le chauffeur qui touche sa casquette en guise de salut, en lui tenant la porte.

     

    Thierry Apothéloz est un homme du peuple. Il a fait toutes ses campagnes sur ce thème, se revendique comme un petit gars des Avanchets ou du Lignon, n’essaye pas de fleurir son curriculum, il est comme il est. Puisse-t-il le demeurer ! Ça n’est pas gagné, parce que le pouvoir vous envoûte et vous embaume, il vous parfume de mille roses, vous fait croire à l’éternité. Résister à ces sirènes est très difficile. Nul d’entre nous ne peut jurer de ce qu’il pourrait devenir, le jour où le cercle des courtisans lui brandirait l’éclat de la majesté. Et pour Thierry Apothéloz, cela va être capital de demeurer en sa simplicité, car c’est la marque de fabrique que les Genevois, ceux qui l’ont élu, apprécient en lui.

     

    Chargé d’une partie du social (étrangement dépecé entre Mauro Poggia et lui), mais aussi de la culture et du sport, le nouveau conseiller d’Etat hérite de ce qu’il voulait. Il retrouve, au niveau cantonal, le dicastère qu’il a si longtemps mené à l’échelon de la deuxième ville du canton, Vernier, 35'000 habitants. C’est dire qu’il connaît la musique. Puisse-t-il, magistrat cantonal, se souvenir de ses quinze ans à l’exécutif verniolan, mais aussi de ses années à la tête des Communes genevoises. Puisse-t-il défendre la Commune, son autorité, sa petite magie de proximité, face aux appétits de jacobinisme cantonal, particulièrement flagrants dans la législature sortante.

     

    Puisse-t-il, surtout, trouver des majorités pour faire avancer Genève vers un nouveau Contrat social. Ce lieu du bout du lac, qui vit naître Jean-Jacques Rousseau, que serait-il sans le souci permanent d’inclure chacun de ses habitants dans l’aventure collective ? Puisse Thierry Apothéloz sortir l’aide sociale de son image de Mont-de-Piété, et l’affirmer comme un service de l’Etat, exigeant et moderne, ouvert, confiant dans la capacité des hommes et des femmes à relancer leur destin. C’est cela, l’enjeu majeur, au-delà des chiffres et des structures. Pour cela, il faut de l’invention, de l’imagination, et avant tout une sacrée dose d’humanisme. Ces qualités, j’ai cru depuis longtemps les percevoir chez Thierry Apothéloz. Il doit réussir, parce que la cohésion sociale est une condition sine qua non à l’épanouissement du canton tout entier. Non un luxe, mais une nécessité vitale, tout simplement.

     

    Pascal Décaillet

     

  • Jean Romain, humaniste et républicain

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    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 23.05.18

     

    La Présidence du Grand Conseil, ça n’est pas toujours un cadeau. Le rôle d’un député c’est de parler, prendre position, croiser le fer. Et là, justement, celui que ses pairs ont, pour un an, élu au perchoir, doit se la coincer. Sur le fond des débats, il ne peut dire ce qu’il pense. Tout au plus a-t-il le droit d’arbitrer, mesurer le temps de parole, faire la police. Et aussi, hors de l’enceinte, tenir son rôle en inaugurant des tonnes de chrysanthèmes. Quelque chose, au fond, de très honorant, et en même temps d’incroyablement frustrant. Comme un grand joueur de foot à qui on dirait : « Pour un an, tu seras arbitre ». J’ai regardé attentivement, depuis des années, le visage de chaque Président de notre Parlement cantonal, au moment où il siège au perchoir : toujours, quel que soit l’homme ou le parti, ce singulier mélange de dignité et de tristesse. On a quand même l’impression que l’éminent personnage, du haut de sa chaire arbitrale, se dit qu’il pourrait être ailleurs, dans sa vigne ou sur sa piste de pétanque, sur ses pâturages ou les rives du lac. Dire que la fonction rend jovial serait exagéré.

     

    Et c’est là qu’intervient Jean Romain. Elu ce mardi 15 mai, brillamment (81 voix), pour déclarer, pendant un an, « Il vous reste dix secondes, votre temps est écoulé, vous n’avez pas la parole, nous sommes en procédure de vote, pas d’opposition, adopté », etc. Chez cet homme de verbe et d’intelligence, un an pour arborer sa sagesse tout en mangeant son chapeau, écouter pérorer des bretteurs moins saillants, soupirer en son for, avaler sa barbe, vitupérer l’époque, proclamer la pause, saluer les personnalités de la tribune, un an ! Son boulot, il le fera bien. Puisse-t-il, en plus de la perfection horlogère qu’implique la conduite des débats, y laisser poindre, juste pour l’étincelle, quelques fragments de lumière dans la nuit arctique de la loi en gestation. Quelques pointes d’humanisme. Quelques comètes d’humour. Juste pour nous rappeler qu’il est Jean Romain, professeur de philosophie à la retraite, essayiste, écrivain, amoureux des lettres et de la pensée, et non Jules Tartempion, simple passant.

     

    Pour le reste, Genève peut se féliciter d’avoir, pour un an, un humaniste et un républicain au perchoir de son Parlement. Humaniste, par sa culture, son goût de la chose écrite, son attachement à la Grèce ancienne, sa passion pour les mots. Républicain, car Jean Romain est viscéralement un radical. Il aime l’Etat, n’en rejette pas l’idée comme archaïque, il a le sens de l’institution, il n’a rien à voir avec les têtes brûlées ultra-libérales qui ont fait tant de mal (ça va mieux maintenant) autour de l’an 2000. Un rien d’atavisme, que vous me pardonnerez, me conduira, comme pour Guy Mettan, à saluer son origine valaisanne, le sens de l’image et de la formule, la chaleur de la sève au cœur de chaque artère. Bref, à mon ami Jean Romain, qui porte haut la mémoire et l’exigence, je souhaite une excellente année présidentielle.

     

    Pascal Décaillet