Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Liberté - Page 692

  • L'Europe, c'est l'Allemagne augmentée

     

    Sur le vif - Vendredi 12.07.19 - 12.09h

     

    L'Europe, jusqu'à 1992, j'étais plutôt pour. La tentative, sur les décombres de la guerre, de faire parler un autre langage que celui des armes, ne pouvait être rejetée d'un revers de la main.

    Ça n'est pas, contrairement à ce qu'on dit, la construction européenne qui a prémuni notre continent d'une nouvelle guerre, mais l'équilibre des forces, entre Soviétiques et Américains. Mais enfin, dans les balbutiements autour du charbon et de l'acier (CECA), dans le Traité de Rome (1957), et surtout dans la magnifique démarche de réconciliation franco-allemande (de Gaulle-Adenauer, 1963), qui a mis en œuvre les cœurs, il y avait quelque chose de beau, pour ma génération.

    Enfant, adolescent, j'ai passé de longues et superbes périodes en Allemagne, plus enrichissantes que tous les livres. Je réfléchissais à l'Allemagne, à son destin que je savais être toujours en marche. Donc, je réfléchissais à l'Europe. Car l'Allemagne et l'Europe sont inséparables.

    Je viens de passer huit jours en Allemagne, principalement dans le Nord de mon enfance. La vitalité de ce pays est intacte, mais il est vrai que cette fois, je ne me suis pas rendu dans ces régions de l'ex-DDR, en Saxe notamment, où la précarité est hélas au rendez-vous. Mais enfin l'Allemagne vit, sa puissance industrielle est palpable à tous les coins de rue, son poids démographique, son énergie, son aptitude à la réinvention.

    Le miracle économique allemand ne se résume pas aux prodigieuses années d'après-guerre (reconstruction en un temps record, volonté de remonter la pente, énergie d'airain), non, ce miracle, comme tout le mouvement de renaissance des Allemagnes après la destruction totale de 1648 (Guerre de Trente Ans), date de Frédéric II (1740-1786), d'une conception exemplaire de la Révolution industrielle, du génie de l'Université prussienne, avec ses scientifiques, ses ingénieurs, d'un capitalisme rhénan à visage autrement humain que les dérives ultra-libérales anglo-saxonnes. Ce miracle date de Bismarck et de ses lois sociales, puis plus tard de l'énergie mise à se relever du Traité de Versailles, puis, après la guerre, à se relever, tout simplement, du néant.

    Ce qu'on appelle Europe, depuis 1992 (à vrai dire dès la chute du Mur), ça n'est hélas plus du tout le mouvement équilibré de réconciliation des premières décennies de l'Europe communautaire (1957-1992). Non, depuis 1992, depuis l'Acte unique, et surtout depuis la monnaie unique (début des années 2000), ce qu'on appelle Europe, c'est l'Allemagne augmentée.

    L’Allemagne augmentée, c'est l'Allemagne de Kohl et de Merkel, ces chanceliers d'Empire qui rêvent (consciemment ou non) de réinventer, non le pangermanisme prussien, mais une construction beaucoup plus subtile, parce que pacifique en apparence, et bénéficiant des bénédictions de ses voisins : l'augmentation, patiente et silencieuse, de l'influence allemande en Europe, avec le Stempel des gens de Bruxelles. Le Stempel, et même les vivats, les bénédictions, comme dans l'affaire ukrainienne. Le Stempel, avec la complicité dans l'arrogance, comme dans l'affaire grecque. Le Stempel, avec la cécité des autres pays d'Europe face aux objectifs réels de l'Allemagne, qui sont économiques, industriels et commerciaux, dans l'affaire de l'élargissement à l'Est.

    Le phagocytage glouton et précipité, par l'UE, sous volonté allemande, des pays d'Europe centrale et orientale, par exemple les Pays Baltes, répondait en fait à une impérieuse nécessité : laisser aux grandes entreprises allemandes le champ libre pour s'établir sur ces Marches de l'Est vers lesquelles, depuis Frédéric II (ne remontons pas aux Chevaliers Teutoniques), convergent les appétits germaniques. Là où naguère, par d'autres moyens mais par les mêmes chemins, la colonisation allemande de l'Est avait échoué, elle est en train, aujourd'hui, de réussir, grâce au Stempel et au blanc-seing de l'Europe communautaire.

    Là où Willy Brandt (1969-1974), de loin le plus grand chancelier de l'après-guerre, voulait, avec son Ostpolitik et sa bouleversante génuflexion de Varsovie (1970), une démarche des cœurs et des âmes vers l'Est, Kohl et Merkel n'auront offert à l'Histoire que la vulgarité gourmande d'un colonialisme économique éhonté.

    L'Europe, aujourd'hui, n'a plus rien à voir avec la construction équilibrée, respectueuse, des pères fondateurs de 1957. L'Europe d'aujourd'hui, c'est l'Allemagne augmentée. L'Allemagne, plus puissante que jamais depuis la défaite d'étape de 1945. L'Allemagne, première puissance économique du continent. Avec des générations de jeunes qui se rendent à Berlin, avec des compagnies à bas coût, pour y passer des week-ends de foire. Insensibles à l'idée qu'ils pourraient profiter de leur séjour dans la capitale historique de la Prusse pour tenter d'y tâter le tragique de l'Histoire. Avec un peu d'attention, une fois passé le vernis cosmopolite, ce tragique y est pourtant constant. Encore faut-il des yeux pour voir, et des âmes pour se souvenir.

     

    Pascal Décaillet

     

  • Un jour, on redira "la Prusse"

     

    Sur le vif - Samedi 29.06.19 - 15.33h

     

    La question des frontières orientales de l'Allemagne n'est absolument pas réglée. Tout au plus fut-elle gelée, en 1945. L'année même où disparut du vocabulaire (oui, le mot fut littéralement radié, jeté aux oubliettes) un nom qui, tôt ou tard, refera parler de lui : la Prusse.

    On peut censurer les mots, quand on impose sa domination de vainqueur. Mais on ne peut modifier un seul millimètre des réalités.

    Ces dernières feignent le sommeil éternel. En fait, elles hibernent. Après un siècle, deux siècles, parfois plus, elles surgissent, imposent leur présence, éclatent de vie. Il faut juste laisser passer les générations, et les pouvoirs du moment.

    La Prusse, la nation prussienne, au sens si allemand du mot "nation", à la fois puissamment identitaire et intégrée à la Confédération allemande, constituent, devant l'Histoire, depuis Frédéric II (1740-1786), et à vrai dire déjà depuis son père, une réalité intangible.

    On peut la débaptiser, la nommer DDR pendant quarante ans (avec la Saxe et la Thuringe), on peut gommer son nom, damner sa mémoire (comme les empereurs romains le faisaient de leurs prédécesseurs), on peut ne parler que du Brandebourg et du Mecklembourg Pré-Poméranie, tout cela ce sont des artifices du moment, du bricolage historiographique pour étouffer la puissance d'une réalité.

    Un jour, j'ignore absolument quand, un jour que je ne vivrai pas, dans un siècle, deux siècles, je n'en ai aucune idée, on se remettra, intellectuellement, politiquement, culturellement, à parler de la Prusse. Et peut-être, ce jour-là, Königsberg, la ville de Kant, capitale historique de la Prusse Orientale, cessera d'être Kaliningrad. Et retrouvera son nom.

     

    Pascal Décaillet

     

  • La démarche de crabe de l'Histoire

     

    Sur le vif - Vendredi 28.06.19 - 18.36h

     

    Il faudra quand même, un jour, envisager l'historiographie de la Seconde Guerre mondiale, en Europe, autrement que par le seul prisme, ou les seules lunettes, des vainqueurs. Notamment, les vainqueurs anglo-saxons.

    Ce que les vainqueurs nous ont transmis est évidemment très important, il ne s'agit ni de le nier, ni de le sous-estimer. Remettre en cause, par exemple, l'importance stratégique du Débarquement de Normandie (par rapport au Front de l'Est, où l'essentiel, en termes de masses antagonistes, s'est joué), ça n'est en rien diminuer le mérite des Alliés, encore moins le courage des combattants, ni l'apport de cette ouverture d'un front occidental pour accélérer la fin de la guerre.

    Mais enfin, pour poursuivre sur cet exemple, si on veut peut parler des événements de Normandie entre le 6 juin 1944 (Débarquement) et le 26 août de la même année (Libération de Paris), alors il faut tout dire. Tout, et pas seulement l'héroïsme de la percée du premier jour.

    Tout dire, c'est raconter à fond le bombardement de Caen, et celui d'autres villes normandes, martyrisées par voie aérienne. Bombardées certes par les libérateurs, mais pulvérisées quand même. La différence, pour ceux qui sont en-bas, n'est pas toujours perceptible au premier abord.

    Tout dire, c'est ne pas s'arrêter au soir du 6 juin 1944. Mais raconter, pour ceux qui s'intéressent à l'aspect stratégique (nous sommes là dans l'Histoire militaire), l'incroyable résistance des Allemands, une fois les renforts arrivés, notamment dans le bocage. Donc, en face, le sacrifice des Alliés. Bref, une vraie bataille, de plusieurs semaines, très équilibrée, tellement lointaine de l'image d’Épinal des sympathiques soldats américains qui, de leurs jeeps, distribuent chewing-gums, coca et biscuits à des populations enthousiastes.

    Tout dire, c'est raconter comment les soldats allemands, sur place, ont vécu ces semaines de bataille. Qu'ils fussent puissance occupante, depuis quatre ans, ne justifie en rien de taire l'historiographie de leur côté, tout aussi passionnante que celle des Alliés.

    Tout dire, au-delà de cet exemple normand, c'est raconter par exemple les boucheries de l'aviation britannique sur Hambourg (1943) ou sur Dresde (1945), rappeler ce qu'elles avaient de représailles pour venger Coventry (1940), constater à quel point ces vengeances (parmi tant d'autres) furent, désolé de le dire, totalement disproportionnées à ce que la Luftwaffe avait lâché, certes déjà de mesure gigantesque, sur les villes anglaises, même au pire moment du Blitz (1940).

    Tout dire, c'est équilibrer les témoignages. Non dans une optique idéologique, surtout pas. Mais dans un souci constant de recherche de la vérité. Cela passe par l'acceptation, face à chaque nouveau récit, de la lente construction mentale et intellectuelle d'un choc de paradoxes. Un témoignage contrarie le précédent, et puis un autre contrarie le deuxième. C'est seulement en prenant en compte la parole de tous, sans la moindre exception, qu'on arrive progressivement à élargir son champ de conscience historique. Démarche de crabe, paradoxale, jamais achevée.

    Ainsi fonctionne le rapport à l'Histoire. Il ne procède pas de l'idée, ni du monde de la philosophie, encore moins de celui de la logique, mais de l'observation patiente et passionnée d'un réel qui, constamment, se déconstruit et se dérobe.

     

    Pascal Décaillet