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Liberté - Page 1448

  • François Longchamp, l’homme à trois têtes

     

     

    Sur le vif - Mercredi 06.01.10 - 10.35h

     

    Dans l’affaire de la grève à l’aéroport, le très remuant syndicaliste Yves Mugny se trouve, un peu comme devant la porte des Enfers, face à une créature à trois têtes. En plus d’être tricéphale, ce qui est déjà peu banal, elle est invisible. Trois têtes, dont aucune ne se montre, c’est le conseiller d’Etat François Longchamp. Mythologie ou conte fantastique, une histoire qu’on hésiterait (à l’instar de certains romans de Chessex) à raconter aux enfants, les cauchemars sont si vite là.

    Trois têtes : président de l’Aéroport international de Genève, ministre des Affaires sociales, président du Conseil d’Etat. C’est beaucoup. Un seul de ces titres, déjà, justifierait, disons, un peu d’attention pour ce qui est en train de se passer entre partenaires sociaux. Pour un magistrat qui ne cesse de louer les mérites des négociations contractuelles, on se serait peut-être attendu à un minimum d’intérêt pour ce conflit. Grand admirateur de Jacques Chirac, le radical se souvient-il du rôle éminent que joua le jeune secrétaire d’Etat aux Affaires sociales, entre Georges Séguy et le patronat, à Grenelle ?

    Seulement voilà, dans le cas d’espèce, c’est un peu ennuyeux : président du Conseil d’Etat et président de l’Aéroport, c’est être à la fois un arbitre putatif et, à coup sûr, quoi qu’il s’en défende, un patron de l’ombre. Donc, juge et partie. Alors, on répond aux cris (certes assez vociférants) par l’arrogance du silence. C’est une tactique. Jusqu’à quand durera-t-elle ? Hier soir, en plus du socialiste René Longet, c’était la libérale Nathalie Fontanet qui appelait le ministre à pointer un peu le bout de son nez.

    L’aéroport, c’est le joyau de François Longchamp. En pâmoison devant le conseiller d’Etat Louis Casaï (qui fit construire la piste en pleine Seconde Guerre mondiale), l’actuel président du Conseil d’Etat, tout fier d’avoir, il y a quatre ans, arraché ce fleuron au Département de l’Economie (dont il relevait pourtant naturellement), a voulu faire de cette plate-forme aéroportuaire sa chose. On ne touche pas, on ne salit pas l’aéroport. Surtout, on ne vient pas y braire avec des banderoles.

    L’homme à trois têtes, silencieux, invisible, face aux rugissements. L’homme à trois têtes, c’est le pouvoir. Trois fois le pouvoir. Trois fois trop.

     

    Pascal Décaillet

     

     

     

  • La flibuste et l’homme de l’ombre

    «Une opération de flibustiers » : c’est par ces termes que le secrétaire général adjoint du Département de la solidarité et de l’emploi, à Genève, a qualifié hier, sur les ondes de la RSR, l’action du syndicat SSP à l’aéroport de Genève.

    Dérivé du néerlandais « vrijbuiter » (celui qui tente librement d’obtenir un butin), le mot « flibustier », qui pourrait aussi remonter à « free booter », une sorte de franc-tireur marin, commence par désigner les corsaires des Antilles qui attaquent des bateaux, avant de s’étendre, dès l’époque des Lumières, au sens d’escroc, ce qu’il désigne clairement aujourd’hui.

    Le syndicat qui tente, depuis 48 heures, de ralentir l’activité de l’aéroport mérite-t-il une telle étiquette ? A chacun d’en juger. Ce qui est sûr, c’est qu’un mot aussi fort ne peut avoir crédit et légitimité que s’il vient de la bouche d’un élu du peuple, tiens par exemple le magistrat en charge.

    Cette légitimité, cette liberté de parole ne sauraient être celles d’un secrétaire général adjoint. A moins – ce que nul n’ose imaginer – que ce dernier ne soit investi d’une fonction beaucoup plus politique que son cahier des charges ne le laisserait paraître. Une sorte de « chargé des missions spéciales », par exemple. Ou de corsaire du langage. Celui qui, le premier, monterait à l’abordage. Pour dégager le terrain. La fonction publique, décidément, recèle des trésors méconnus. Quelque part à la sainte-barbe. A côté de la cabine du capitaine. Là où se trouvent les explosifs.

     

    Pascal Décaillet

     

     

     

     

     

     

  • Camus, le Panthéon, la « récupération »

    Sur le vif - Dimanche 03.01.10 - 17.40h

     

    Il y aura cinquante ans demain, Albert Camus, 46 ans, Prix Nobel de littérature deux ans plus tôt, trouvait la mort en voiture, quelque part dans l’Yonne. Qui d’entre nous n’a pas, au moins un peu dans sa vie, lu Camus ? Fils du peuple, grand écrivain et d’ailleurs aussi journaliste (Combat), il nous laisse une œuvre éblouissante. La journée de demain sera donc celle des commémorations.

     

    Il est même question, pour Nicolas Sarkozy, de faire entrer Camus au Panthéon. Comme d’autres y firent entrer Voltaire, Rousseau, Zola ou Malraux. Le Panthéon, naguère église dédiée par Louis XV malade à Sainte-Geneviève, la patronne de Paris, puis, dès la Révolution, monument laïque à la mémoire de tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont contribué à faire la France. Nous avons tous en tête le pèlerinage qu’y fit François Mitterrand le jour de son intronisation, le 21 mai 1981 : une rose pour Jaurès, Jean Moulin, ou encore Schœlcher (le socialisme, la Résistance, l’abolition de l’esclavage). Bref, un lieu de mémoire républicaine, très fort. Assurément, Camus y aurait sa place, personne d’ailleurs n’en disconvient quant au principe.

     

    Ce qui est salé, et même assaisonné de pas mal de ridicule, c’est cette colère de la gauche qui crie à la récupération, sous le seul motif que cette décision émane de Nicolas Sarkozy. Non qu’elle ait tort sur le fond : depuis la nuit la plus obscure des temps, tout hommage statufiant rendu par un pouvoir politique à un artiste relève en effet, toujours, de la récup. Il en dit toujours plus sur l’intention du sacralisant que sur le sacralisé. C’est valable pour les artistes comme pour les héros : c’est un pouvoir gaulliste en quête de légitimité (celle de la Résistance externe face à celle de l’intérieur) qui amène Malraux à son discours, au reste prodigieux, du 19 décembre 1964, cette journée glaciale du transfert des cendres de Jean Moulin, « le Carnot de la Résistance », au Panthéon.

     

    Donc oui, bien sûr, Sarkozy récupère. A mort. Comme tous, toujours, ont récupéré. Mais moi, voyez-vous, tant qu’à faire, je préfère qu’on récupère Camus (ou Voltaire, ou Rousseau, ou Zola, ou Malraux) à quelques autres que je ne nommerai pas. Et je préfère un pouvoir (certes transparent dans la lisibilité de ses desseins) qui, les récupérant, au moins mentionne encore ces figures-là, les revivifie aux yeux de la jeunesse, à un autre pouvoir qui, sous prétexte de modernisme, en viendrait à renoncer à toute référence républicaine rassembleuse. Ce que Camus, par l’appel à la fraternité et la lumière même de son œuvre, manifestement, constitue.

     

    Surtout, cette même gauche, lorsque François Mitterrand (et Dieu sait si cette figure m’importe) sacralisait et instrumentalisait certains grands écrivains, elle en bavait d’admiration à en faire déborder l’écume. C’était le grand homme ami des grands hommes, avec son écharpe rouge et son chapeau de Blum, avec Stendhal et Chardonne. Que tout cela, peut-être un peu, allez disons un rien, pût relever de la mise en scène, du façonnage d’un personnage, ne semblait en rien les effleurer. Amusant, non ?

     

    Oh, certes, que Nicolas Sarkozy n’ait pas le dix-millième de la culture littéraire, ni d’ailleurs de la culture tout court, de François Mitterrand, est un fait, je ne crois d’ailleurs même pas que l’intéressé entende le nier. Eh bien justement, parce qu’il peine un peu, le reste de l’année, à convoquer les grandes figures qui ont façonné le patrimoine de la France, parce qu’il aurait plutôt un style de yacht maltais que de voile latine, parce qu’un zeste d’orléanisme, toujours, suinterait de sa personne, justement oui, je trouve plutôt bien que, pour une fois, Sarkozy brandisse la référence Camus. Je resterai sans illusions sur la pureté de ses intentions. Et je continuerai à contempler avec pas mal d’étonnement les réprobations sélectives et orientées d’une bonne partie de ce qu’il est convenu d’appeler les intellectuels de la gauche française.

     

    Pascal Décaillet