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Sur le vif - Page 108

  • L'Autre droite

     
    Sur le vif - Mardi 09.05.23 - 15.29h
     
     
    La gauche a perdu complètement le contact avec les classes populaires. Elle achève de le perdre, tout aussi totalement, avec les classes moyennes. Les unes et les autres votent de plus en plus à droite, et pas vers la droite libérale, casseuse d'Etat, à genoux depuis trente ans devant le Marché.
     
    Non, les classes populaires, mais aussi les classes moyennes (qui, n'en déplaise à la gauche, existent), évoluent vers une autre droite, qui aujourd'hui se retrouve à bien des égards au PLR, mais surtout à l'UDC, voire (pour Genève) dans une partie importante du MCG.
     
    La gauche adorerait que cette "autre droite" ne rêve que faisceaux flamboyants, de noires phalanges, de République estourbie par des factieux, une sorte de 6 février 34.
     
    Une fois de plus, la gauche a tort. Cette "autre droite" est au milieu du monde. Au milieu de nous. Nulle crypte pour se réunir, nulle cagoule, nul dessein de pronunciamiento pour abattre la République. Mais des idées, précises, inventives, pleines de vie, pour la réinventer. De l'intérieur.
     
    Amour du pays, de la Patrie. Infini souci de cohésion sociale. Pas de génuflexion devant les puissants, ni d'arrogance face aux humbles. Préférence nationale, ou cantonale, pour l'accès à l'emploi. Régulation drastique des flux migratoires. Valorisation des toutes petites entreprises, des PME. Attachement à l'Etat pour ses fonctions régaliennes, mais sans inflation tentaculaire. Passion pour l’École, la transmission, la culture, la langue. Vous pouvez partager ou non ces quelques principes, mais reconnaissez au moins qu'on y est assez loin du putsch, de la Chambre renversée, de Brumaire.
     
    On est dans la République, avec simplement des valeurs autres que celle de la gauche. Et autres que celles des ultra-libéraux. On est dans une droite qui veut vivre, et faire vivre autour d'elle, stimuler, partager la connaissance, les émotions artistiques, le bonheur de la langue, la recherche historique.
     
    Seulement voilà. La gauche considère que la République, c'est la gauche, et elle seule. Et les ultra-libéraux n'ont jamais porté le moindre intérêt à la République : prisonniers de leur course au profit, ont-ils seulement entendu parler de cet extraordinaire projet commun qui s'appelle l'Etat ?
     
    Ce que la gauche veut nous faire passer pour des factieux, c'est un nombre grandissant de citoyennes et citoyens libres, adultes, vaccinés. Qui en ont juste marre de la gauche et ses leçons de morale. Et n'ont pas, pour autant, embrassé la cause du Veau d'or.
     
    C'est si difficile à comprendre ?
     
     
    Pascal Décaillet
     

  • La vie, simple et sublime

     
    Sur le vif - Lundi 08.05.23 - 16.44h
     
     
    Le 12 septembre 1998, en direct de la Place fédérale, au milieu d'une foule immense, j'ai animé, pendant plusieurs heures, debout et en mouvement à travers la masse des gens, l'une des émissions les plus délirantes de ma vie.
     
    La radio debout, dehors, en mouvement. Micro sans fil dans la main droite. Montre radiocontrôlée dans la gauche. Casque sans fil, pour le retour de l'émission, pleins tubes dans mes oreilles. C'est tout, absolument tout. Aucune note. Juste des gens, autour de moi, la foule, des invités possibles, à l'arraché. Et la vie, oui simplement la vie. Loin du studio. Loin des structures, la vie, là où elle bat. La radio, c'est la vie.
     
    C'était le jour exact du 150ème anniversaire de la Suisse fédérale. Ce jour-là, la Diète fédérale avait accepté la nouvelle Constitution, moins d'un an après le Sonderbund. La Suisse devenait un Etat fédéral. Les radicaux avaient gagné. Il fallait réconcilier le pays.
     
    Alors, 150 ans plus tard, au milieu de la foule, j'ai aligné les heures d'émissions, en interviewant quasiment tous les conseillers fédéraux vivants : ceux en fonction en 1998, et tous les anciens, venus pour l'occasion. Pour la dernière fois, je crois, j'ai eu l'honneur, par exemple, de m'entretenir avec Kurt Furgler (1971-1986).
     
    C'était une émission folle. Pendant des années, nous n'avons fait que des émissions folles. Au 12.30h, puis à Forum. Mon concept était simple : pas de studio, on sort, on va à la rencontre de la vie, on se greffe sur l'événement, là où il se produit. Cette formule, simple et dynamique, fut tant de fois gagnante, pendant tant d'années. D'ailleurs, deux semaines plus tard, fin septembre 98, j'étais sur l'Oder, littéralement sur le fleuve, à Francfort, l'autre Francfort, celle que j'aime, ex-DDR, la ville de Kleist, avec plein d'invités en direct, sur la frontière exacte germano-polonaise, à l'occasion des élections allemandes, la fin de Kohl, l'arrivée de Schröder.
     
    Alors oui, j'aime le 12 septembre 1848, et il ne me gênerait que cette date devienne fériée. Mais j'aime, encore plus, la radio, le direct, le rythme, le souffle, l'imprévu. J'aime l'Histoire en marche. J'aime coller à l'événement, sans le lâcher. Frissonner avec lui.
     
    La vie, au fond. Simple et sublime.
     
     
    Pascal Décaillet
     

  • Mes parents, le Vietnam, la mémoire

     
    Sur le vif - Samedi 06.05.23 - 07.46h
     
     
    Très tôt dans mon enfance, j’ai pris l’habitude d’écouter systématiquement les flashes radio. Pas seulement sur les chaînes suisses.
     
    Il y avait la guerre du Vietnam. Toutes les heures, on donnait les derniers événements, et eux seulement. La moindre action de guérilla, la moindre escarmouche, nous était relatée.
     
    À vrai dire, on reprenait, tels quels, les communiqués de presse de l’armée américaine. Comme, plus tard, lors de la Révolution iranienne (1979), de la Guerre du Golfe (1991), de l’invasion de l’Irak (2003), et de toutes les croisades de l’Oncle Sam.
     
    Je disais à mes parents « Je ne veux pas savoir ce qui s’est passé dans la dernière heure, je veux comprendre ce qui se passe au Vietnam, ce que fabriquent là-bas les Américains, à des milliers de kilomètres de chez eux ». J’avais une mappemonde, bleue, magnifique, éclairée de l’intérieur, reçue le jour de mes sept ans, 20 juin 1965. J’ai passé des milliers d’heures à la contempler.
     
    Mes parents, toujours, tentaient de m’expliquer : « C’est en effet très compliqué, il y a d’abord eu la guerre contre les Français, des Accords à Genève en 54 (mon père avait vu passer Churchill et Mendès France sous notre balcon, au 107, rue de Lausanne), il y a eu une partition entre le Nord et le Sud, et puis la guerre a repris avec les Américains. »
     
    C’était clair. C’était le contexte. Les antécédents. Mon père, ingénieur, était, je crois, favorable aux Américains, ma mère absolument pas. Mais, face à la curiosité de leur enfant, ils avaient fait le boulot : dépasser le factuel, l’installer dans la durée, la diachronie, etablir la chaîne de causes et de conséquences. Ils n’ont pourtant, de leur vie, sans doute jamais entendu parler de Thucydide, l’historien grec qui m’a tant marqué. Il y a 25 siècles, il préconisait exactement cette démarche. Pour expliquer une autre guerre, celle du Péloponnèse.
     
    Nous étions au milieu des années soixante. Je n’avais encore lu aucun livre sur la Guerre du Vietnam, ni l’éblouissante biographie de Hô Chi Minh de Lacouture (il ne l’avait d’ailleurs pas encore écrite !), mais mes parents, à ma demande, avaient, plusieurs fois, pris le temps, avec leurs connaissances à eux, évidemment limitées, de tenter une clef d’explication.
     
    Dire que je leur en suis reconnaissant est un beaucoup trop faible mot.
     
     
    Pascal Décaillet