Liberté - Page 131
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Le verre, les étincelles, la puissance de la mémoire
Sur le vif - Mardi 14.05.24 - 14.37hDe la Grande Mosquée des Omeyyades, à Damas, au Cap Nord, en passant par la Grèce, les Balkans, l'Andalousie, les Allemagnes sous toutes leurs coutures, j'ai tant de souvenirs d'enfance. Alors que je me sens vieillir, ils peuplent mon imaginaire, plus que jamais.Ce matin, en entendant à la radio l'annonce terrible de la fermeture du site Vetropack, qui a jeté sur moi le voile d'une colère noire, un événement, l'un des plus anciens de ma vie, a immédiatement surgi dans ma mémoire : la visite, en famille, début ou milieu des années 60, de la "Verrerie de Saint-Prex".Mon père était ingénieur, très actif dans une association professionnelle (il l'avait présidée l'année de ma naissance) qui organisait continuellement des visites d'usines, un peu partout en Suisse romande. Alors, le week-end, seul avec lui ou en famille, nous nous rendions sur des sites industriels, comme d'autres vont à la plage. Et ces usines en activité me rendaient aussi heureux que les richesses culturelles les plus éclatantes. Jusqu'à l'âge de 12 ou 13 ans, je voulais devenir "ingénieur en mécanique dans une usine en Allemagne". C'était mon rêve.La "Verrerie de Saint-Prex". Avant de pénétrer ce temple de l'industrie de transformation, je n'avais aucune idée de la manière dont on fabriquait le verre. Je me souviens de feux et d'étincelles, d'une pluie d'étoiles, et à la toute fin, les bouteilles. Ce souvenir m'a marqué à vie, j'admirais ces travailleurs du sable, comme ceux qui percent les tunnels, dans la montagne.Dans GHI à paraître demain, je consacre une colonne commentaire à l'absolue nécessité, selon moi, de sauver l'industrie en Suisse. Papier rédigé vendredi dernier, j'ignorais encore le sort de Vetropack.Aujourd'hui, je veux dire ma colère. Il y a encore une place, en Suisse, pour l'industrie du verre. Nos amis vaudois perdent là un fleuron, irremplaçable. Nous devons tout faire pour sauver en Suisse le secteur secondaire. La grandeur de celui qui travaille le minerai ou le métal devrait être enseignée dans les écoles. Le fruit du travail doit être justement réparti à ceux qui produisent l'effort le plus pénible. Si nous oublions ces données essentielles, nous perdrons tout : notre savoir-faire, mais aussi notre âme.Pascal Décaillet -
Alberto, l'anti-bobo
Commentaire publié dans GHI - Mercredi 08.05.24
Ce jeudi 2 mai 2024, Alberto Velasco, 76 ans, a été élu Président du Grand Conseil genevois. Pour cet homme atypique, à nul autre pareil, infatigable combattant, républicain dans l’âme, c’est la consécration d’un long chemin de luttes, âpre, souvent difficile, mais marqué par la cohérence, la constance, la fidélité à ses idées.
Velasco est le type même du socialiste social. A l’opposé des zigomars sociétaux, approximatifs, marécageux, libertaires, associatifs, à qui l’Etat, la République, l’Histoire, la rigueur et la précision des lois, n’évoquent rien. Alberto Velasco les déteste, ils n’ont rien à voir avec son univers.
Il y a, dans ce chasseur de moulins à la triste figure, du Cervantès, c’est sûr. Mais aussi, du Garcia Lorca, et puis ce chant de l’Ebre, mémoire de la plus terrible bataille des Républicains. Il y a cette enfance à Tanger, ces premiers pas en Suisse dans des conditions difficile, Il y a la rencontre du socialisme. Il y a une vie entière de combat. C’est tout.
Alberto Velasco : on ne comprend pas toujours exactement ce qu’il raconte, il n’a peut-être pas la précision de phrasé d’un Fabrice Luchini. Mais on saisit l’essentiel : sa culture politique, son aptitude au combat, son attachement à une République solidaire, mais exigeante, structurée, disciplinée. Bref, l’anti-bobo. Bravo, Alberto, et excellente année présidentielle !
Pascal Décaillet
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Non à l'Etat fouineur des socialistes !
Commentaire publié dans GHI - Mercredi 08.05.24
Plafonner à 10% du revenu le montant des primes d’assurance maladie. C’est ce que nous proposent les socialistes, dans le train de votations fédérales du 9 juin prochain. Le libellé est clair, c’est une vertu : une initiative doit être immédiatement compréhensible, elle l’est. L’ambition est louable : le coût des primes est le souci numéro un de nos compatriotes, et plus globalement le pouvoir d’achat. Les chances de gagner, devant le peuple et les cantons, sont bien réelles. D’ailleurs, l’initiative est donnée victorieuse dans les sondages, mais de cela, il faut se méfier : seule compte la dernière ligne droite. Et puis, il y a le poids des cantons, la puissance de feu d’une Suisse alémanique peu portée sur les solutions globales, et d’autres facteurs plus telluriques qu’on aurait tort de sous-estimer. Dernier point positif : c’est une initiative, justement, et quand un domaine est totalement bloqué par l’inertie de Berne, l’appel au peuple est salutaire. Vous connaissez mon attachement viscéral à la démocratie directe.
Pour autant, je ne voterai pas ce texte. En matière d’assurances sociales, on l’a vu avec la 13ème rente AVS, que j’ai vigoureusement soutenue, je partage bien des valeurs avec la gauche, surtout l’aile sociale historique du PS, celle du socialiste bâlois Hans-Peter Tschudi, qui mena à lui seul, tambour battant, trois révisions complètes de l’AVS, entre 1959 et 1973. Et le libéralisme n’est pas ma tasse de thé. Mais il y a, dans l’esprit du texte, quelque chose qui ne passe pas. Au nom de quoi le citoyen devrait-il produire à un quelconque tiers le montant de son revenu, établi sur sa feuille d’impôts ? Cette dernière est strictement confidentielle, elle ne regarde que le contribuable et le fisc de son canton. Que l’intéressé choisisse librement de la produire, c’est une chose. Mais généraliser cela sur l’ensemble des contribuables est une hérésie. Pourquoi devrions-nous faire connaître nos documents fiscaux à un assureur privé ? A cela, avec la dernière énergie, je dis non.
Et puis, désolé, il y a quand même, dans ce texte, un relent de haine des riches. Les assurés à la LAMal (loi sur l’assurance maladie, obligatoire) reçoivent tous les mêmes prestations, en fonction d’un « catalogue » établi avec une précision d’horloger. Pourquoi le haut revenu (donc, celui qui gagne bien sa vie) devrait-il être désavantagé, à prestations égales, avec le revenu modeste ? Une part immense de la population touche déjà des aides pour payer son assurance maladie, financées par les contribuables. À ce correctif, il faudrait encore en ajouter un autre, en introduisant l’œil public dans les feuilles d’impôts des citoyens ! À ce stade, ça n’est plus de la redistribution, ça commence méchamment à ressembler à un Etat fouineur. Citoyen libre de ce pays, entrepreneur, contribuable, je dis NON, NON et NON.
Bref, autant le texte sur la 13ème rente était rassembleur, autant celui-ci est sectaire : il a tous les défauts du socialisme vengeur. Il divise les Suisses. Je dis NON. Et je ne serai pas le seul.
Pascal Décaillet