Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Sur le vif - Page 798

  • Mediterranée : non au Cimetière marin !

    1290_cimetieremarin07.jpg 

    Sur le vif - Lundi 20.04.15 - 15.11h

     

    Il ne s’agit plus ici de savoir si nous sommes de gauche ou de droite. Nous somme des citoyens, des hommes et des femmes libres, responsables. Et puis, nous sommes des humains, reliés dans cet état par quelque chose de planétaire qui, parfois, transcende les clivages. Alors, dans la mystérieuse verticalité de cette double appartenance, comme humains et comme citoyens, nous ne pouvons laisser continuer ainsi les naufrages de migrants en Méditerranée.

     

    Je ne dis pas ici qu’il faille ouvrir les frontières. Mais il faut faire quelque chose. Non au seul niveau suisse, qui est bien modeste, mais cette fois, oui, à l’échelon du continent. Peu importe que nous ne soyons pas dans l’Union européenne. Nous devons faire partie, dans ce dossier-là, d’une solution d’urgence mise au point au niveau européen. Une décision politique, forte. Une décision d’exception. Appliquée sous le contrôle des élus, et non laissée à la jungle des administrations.

     

    Parce que l’Afrique, ça existe. L’humanité africaine, aussi. Elle n’a rien à envier à la nôtre. D’ailleurs, au nom de quoi l’une des appartenances humaines de la planète serait-elle moins importante que d’autres ? Simplement, une grande partie de l’humanité africaine se trouve dans des conditions sociales, économiques, où nulle autre issue ne s’impose que celle de la migration. Ajoutez à cela la transformation en clans tribaux, avec tout ce que cela implique de rançons, de trafics et de passeurs, de certains pays d’Afrique du Nord où l’Occident, croyant que chasser un dictateur allait tout résoudre, a démantelé l’Etat. Et a ainsi laissé, plus encore que naguère, s’installer dans ces pays des pratiques envers les migrants rappelant les pires époques.

     

    De grâce, ne laissons pas les horreurs de ces naufrages en Méditerranée s’engluer dans le seul débat suisse sur les questions d’asile. Depuis plus de trente ans que je m’occupe de politique fédérale, ce dossier, livré aux technocrates, empesé par un fédéralisme de complication et d’administration, incapable de faire émerger des choix politiques clairs, est géré de façon catastrophique. Illisible, de plus : personne, dans la population, ne comprend rien à cette jungle de « centres de requérants » qu’il faut ouvrir, ici ou là, avec chaque fois les recours de la population locale. Aucune vision d’ensemble, juste la bureaucratie à l’état pur.

     

    Je ne sais pas ce qu’il faut faire, mais je sais que les migrants africains sont nos frères humains. On n’est évidemment pas obligé de les accepter tous. Et chaque pays, cela demeure mon credo, a le droit de réguler ses flux migratoires. Mais laisser ainsi la Méditerranée, qui devrait justement être ce lien sacré, intime et sublime, archaïque et recommencé, entre le Nord et le Sud, devenir le Cimetière marin des espoirs migratoires de nos frères en humanité sur le continent africain, alors là je dis non. On peut être de gauche ou de droite, placer où l’on veut le curseur de l’accueil dans notre politique migratoire, cela se discute dans les aléas de la politique. Mais là, nous sommes au-delà de la politique. Et la lumière de cet « Ailleurs » doit nous inspirer des postures et des décisions d’exception. Au nom de l’humanité, une et indivisible.

     

    Pascal Décaillet

     

     

  • Kafka, l'oralité, la musique de l'énigme

    Kafka_portrait1.jpg 

    Samedi 18.04.15 - 18.27h

     

    Un décor de radio-théâtre, années cinquante. Une scène, toute en longueur, deux rangées de spectateurs. On arrive, on a un peu peur : on se dit certes qu’on va écouter l’un des récits les plus éblouissants jamais écrits, mais enfin deux heures de « lecture », ça peut risquer d’être dur. On se trompe, et on s’en rend compte, pour son plus grand bonheur, dès les premières minutes : ce qu’ont réussi Daniel Wolf et ses douze comédiens, en nous restituant les dialogues du « Procès » de Kafka, saisit, ravit. Ils sont debout, face aux gros micros de l’époque, lisent leur texte, laissent tomber par terre la partie déjà lue, cela se fait en effet en radio. On se croirait dans un enregistrement « d’Enigmes et Aventures », à la grande époque. Au studio 15. Ou au studio 8.

     

    Ils lisent, et puis ils interprètent. Lisent. Jouent. Et nous séduisent. Après neuf répétitions seulement, ça n’est déjà plus une simple « lecture », c’est autre chose. Et l’état, inédit, de cet intermédiaire nous restitue, dans son rythme, sa musicalité, et surtout son absolue drôlerie, l’univers de ce récit, appelé « roman », composé en 1914, publié en 1925, un an après la mort de Kafka, à l’âge de 41 ans. Oui, ce « Procès », devenu l’un des grands textes de la littérature universelle, que tout le monde connaît ou croit connaître, l’ayant lu ou non, parce que son auteur est devenu aussi célèbre qu’une chose, un objet, un concept : on dit « kafkaïen » pour « absurde », « complexe », « bureaucratique », etc. On dit « Kafka » comme on dit « frigo ».

     

    Et justement, la vertu première de cette mise en bouche est de laisser venir à nos oreilles l’incomparable petite musique de l’un des plus grands prosateurs de la littérature de langue allemande. Toute ma vie, je me suis interrogé sur la nature profonde de l’oralité, sa vraie différence avec l’écrit, ou la lecture silencieuse, la réalité non masquée des enjeux d’une prise de parole en public. Ou de la lecture d’un texte à haute voix. « Mit lauter Stimme ». Hier soir, à la Comédie, devant le savoir-faire de ces comédiennes et comédiens, je n’ai cessé de penser à la saisissante épaisseur de ce mystère. Pourquoi fait-on de la radio ? Pourquoi, à tel point, rêvons-nous d’en faire ? La radio, ce qu’elle implique, ce qu’elle charrie, ne se limite pas, dans « Processus Kafka » de Daniel Wolf, à un simple artifice de décor. Elle a une autre fonction, profonde, dans les enjeux du texte.

     

    Alors, quoi ? Alors, c’est l’histoire de ce fameux Joseph K., remarquablement  interprété par le jeune et troublant Jean-Aloïs Belbachir, qui, un beau matin, se fait « arrêter », sans pour autant qu’on le conduise en prison, et surtout sans avoir la moindre idée de la cause des ennuis que lui veut la justice. La mise en lecture de Daniel Wolf procède à un découpage nous restituant les scènes les plus mythiques de ce récit, dont nous retiendrons notamment trois monologues : celui de Me Huld, l’avocat (Armen Godel). Celui de Titorelli, artiste-peintre (Pascal Berney). Celui, célébrissime, et sur lequel tant de commentateurs se sont exprimés, dont George Steiner, du prêtre (Jacques Maitre), aumônier du tribunal : la fameuse Parabole de la Loi, éditée séparément, en 1915, dix ans avant la publication intégrale et posthume du Procès «sous le titre « Vor dem Gesetz ». N’entrons pas ici dans la question majeure et capitale de ce qui fut finalement publié, ou non, dans l’œuvre de Kafka, en fonction – oui non – des désirs de l’auteur, avec le rôle, comme on sait, de son ami Max Brod.

     

    Il y avait deux classes, hier soir, niveau Maturité. Je me dis que certains de ces élèves, un ou deux peut-être, entreront un jour dans la lecture de Kafka grâce à cette mise en oralité. Les gens de théâtre d’hier leur en auraient donné le goût. Reste le mystère de ce récit à nul autre pareil, la profondeur des énigmes, à l’image de ce discours du Gardien de la Porte, dans la Parabole de la Loi, prophétique et sibyllin, ouvert et fermé comme une parole oraculaire, riche de multiples sens, dénué d’issue apparente. Quelque chose comme un texte sacré, livré à l’état brut, sans apparat critique. Pour la seule richesse de ses sons. Et le ravissement – comme en radio – de notre appétit musical, qui précède, en le dévorant, celui de notre entendement.

     

    Pascal Décaillet

     

    *** « Processus Kafka ». Direction Daniel Wolf. Encore ce soir (samedi), 19h, et demain (dimanche), 17h, à la Comédie.

     

  • Günter Grass : la littérature allemande orpheline d'un génie


     

    Sur le vif - Lundi 13.04.15 - 13.54h

     

    Avec Günter Grass, qui nous quitte aujourd’hui à l’âge de 87 ans, la littérature allemande perd non seulement l’un de ses plus grands auteurs du vingtième siècle, mais l’une de ses plus saisissantes figures dans ce champ immense qui, de la traduction de la Bible par Luther en 1522 à aujourd’hui, n’a cessé en cinq siècles, par sa profondeur, d’enrichir nos consciences. Lorsque j’ai appris la mort de Grass, juste avant midi, ce sont d’abord une foule d’images qui se sont télescopées dans ma tête : Dantzig en 1939, l’immense migration des Allemands vers l’Ouest en 1945, le Tambour, la révolte à Berlin-Est le 17 juin 1953, génialement restituée dans une œuvre pas assez connue, « Die Plebejer proben den Austand », « Les Plébéiens répètent l’insurrection », impliquant comme personnage un certain Bertolt Brecht mettant en scène le Coriolan de Shakespeare, au milieu d’une révolte populaire dont on connaît l’issue historique.

     

    Mes premiers souvenirs de Grass remontent à mes lointaines années de Germanistik, et bien sûr, encore et toujours, à la figure de Bernhard Böschenstein. Mais comme tant d’autres, c’est la lecture du Tambour (Die Blechtrommel, 1961), cette fresque exceptionnelle d’une enfance et d’un destin dans la « Ville libre de Dantzig », cause directe de la Seconde Guerre Mondiale, qui m’a coupé le souffle. Par l’histoire racontée, qui est celle des Allemands du siècle, mais aussi et surtout par la puissance du style, une forme de baroque ou de picaresque germanisé, sur lequel je suis exprimé dans l’Hebdo, lors de la parution de « Mein Jahrhundert » (Mon siècle), le 18 novembre 1999, http://www.hebdo.ch/le_siegravecle_de_guumlnter_grass_8254_.html . Dans cet article, je mentionne la filiation littéraire de Grass avec le célèbre « Simplicissimus », de Grimmelshausen (1688), lecture obligatoire de tout germaniste en herbe, dont le héros, Simplex, se balade dans les dédales de la Guerre de Trente Ans. Nulle œuvre littéraire, assurément, ne se réduit à des thèmes, mais on notera tout de même la présence écrasante, chez Grass, de la guerre, de la migration, du regard d’enfant, décalé, sur la tragédie du siècle, toujours recommencée.

     

    J’avais déjà écrit une page complète, quelques années plus tôt (1995), à la demande de Jacques Pilet (pour le Nouveau Quotidien), sur « Ein weites Feld », « Toute une histoire », où Grass, prenant à témoin le grand romancier du dix-neuvième Theodor Fontane, ironise, l’un des premiers, sur la réunification, en pleine euphorie Kohl. Décalage, toujours : nous avons affaire à un narrateur d’une puissance inouïe, le champ de son action est celui de l’écriture, c’est lui qui choisit le diapason, les clefs, les tonalités. Son allemand de Dantzig, avec la Baltique dans le jeu salé de ses sonorités, c’est à haute voix qu’il faut le lire. Au fait, pourquoi deux des géants de la littérature allemande sont –ils nés au bord de cette mer lointaine, Thomas Mann à Lübeck (1875), Günter Grass à Dantzig (1927) ?

     

    Je ne reviendrai pas ici sur l’immensité de l’œuvre, ni sur le Günter Grass biographique, vous aurez tout cela demain dans vos journaux. Disons simplement que la vie de cet homme de génie fut celle – ne put qu’être celle – d’un Allemand du siècle, né à Dantzig en 1927, douze ans en 39, dix-huit en 45, il a voulu aller dans les U-Boot, il est passé par la Panzerdivision SS Frundsberg à 17 ans, en 1944, il a été prisonnier des Américains. Destin totalement classique d’un adolescent de l’époque : j’ai moi-même passé l’été 1972 chez un Allemand originaire de Posen (Poznam), à la trajectoire étonnamment similaire, front russe, reflux, captivité, reconstruction, à partir de zéro, compagnonnage avec d’autres anciens combattants : un destin allemand, c’est tout. Tous les soirs, pendant des heures, dans son jardin près de Lüneburg (Basse-Saxe), nous nous parlions. Il me racontait la guerre, sans haine, c’était saisissant.

     

    Des thèses de doctorat ne manqueront pas, dans les années ou les décennies qui nous attendent, de scruter, au plus près, le rapport du récit grassien avec la réalité traversée dans l’Histoire, et à coup sûr nous retomberons toujours, principalement, sur la Seconde Guerre Mondiale, l’immense vague de refuge germanique du printemps 1945, la question de l’unité et celle de l’identité. Mais une fois encore, nulle œuvre littéraire, surtout pas de cette puissance-là, ne se ramène à des thèmes. Disons qu’elle les charrie, les tutoie, les évoque, les esquisse. Pour mieux sublimer l’incomparable musique d’un style : celui-là est unique, reconnaissable immédiatement en quelques lignes. La littérature allemande est aujourd’hui autant orpheline qu’en 1955 avec la mort de Thomas Mann, ou en 1956 avec celle de Brecht.

     

    Pascal Décaillet