Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Sur le vif - Page 2

  • Grasset : la tragi-comédie des postures

     
     
    Sur le vif - Vendredi 17.04.26 - 17.54h
     
     
     
    Je suis le premier à fuir les galaxies bolloréennes. Mais désolé, ce cirque "d'écrivains", ces postures "d'auteurs", ces pétitions, il y a, dans ce ballet des égos, comme un éblouissant miroir des dérisions humaines.
     
    Par exemple, cette tradition, si germanopratine, des signatures. Comme si le paraphe d'un "écrivain", ou d'un "auteur", valait davantage que celui d'un luthier, ou d'un plombier, ou d'un bûcheron. Cet art, si parisien, de se prendre pour Voltaire face au Régent, face aux lettres de cachet, face à la possibilité frémissante d'une Bastille, il y a là toute la vanité d'une posture.
     
    Sont-ils tous "écrivains", ceux qui s'en réclament ? Combien d'entre eux, une fois pesés leur écriture, leur style, leur labour dans l'ordre des mots, ne relèvent-ils pas davantage de la posture, celle des salons, que de l'accomplissement du verbe, dans l'aride solitude du pupitre ?
     
    Il faudra quand même, un jour, faire la part de ce "statut d'écrivain", si souvent autoproclamé, dans le biotope si faunesque de la Rive Gauche parisienne. Je ne soutiens pas M. Bolloré. Je crois très volontiers que l'éditeur congédié était, à en juger par l'affection et le respect que tous lui témoignent, un homme de très grande valeur.
     
    Tout cela, oui. Mais cette tragi-comédie des postures. Du Proche-Orient à l'Ukraine, du Soudan aux délocalisations, des usines qui ferment, et licencient par charrettes, au chômage des jeunes, et à la solitude de tant de nos aînés, je me dis qu'il existe, peut-être, des causes plus revigorantes à empoigner.
     
    J'ajoute une chose : il m'arrive parfois, moi aussi, de lire un livre.
     
     
    Pascal Décaillet

  • On ne censure pas la souffrance des peuples

     
     
    Sur le vif - Jeudi 16.04.26 - 10.34h
     
     
     
    Voilà 78 ans, depuis la Nakba, la "grande catastrophe" qui les a chassés de leur terre, que les Palestiniens rêvent d'avoir, eux aussi, un Etat.
     
    J'étais à Jérusalem, en ce jour de mai 1998 qui fêtait les 50 ans de l'Etat d'Israël. Nous étions en reportage pour la RSR. Nous avons, comme toujours, donné la parole à tous, aux Israéliens comme aux Palestiniens. Nos émissions, nous les avons d'ailleurs faites à Jérusalem-Est, annexée comme on sait après la Guerre des Six Jours de juin 1967. Nous sommes allés au Mur. Nous sommes allés au Saint Sépulcre. Nous avons vu l'Esplanade.
     
    Je me réjouissais pour Israël, qui fêtait le premier demi-siècle de cet Etat tant voulu, après l'horreur absolue de la Shoah. Mais tout autant, j'étais en sympathie totale avec les Palestiniens, épars, morcelés, sans Etat, sans dignité. Et encore, c'était en 1998 : on sentait encore les Accords d'Oslo, même déjà essoufflés. L'ombre d'Yitzhak Rabin, ce grand homme, assassiné trois ans plus tôt, planait encore. L'espoir était encore permis.
     
    78 ans que les Palestiniens attendent. Arafat ? Je l'ai vu deux fois. Une fois vivant, lorsqu'il est venu en 1988 à l'Assemblée Générale de l'ONU à Genève, je suis allé le voir, pour le Journal de Genève. Une fois mort : producteur de Forum, j'ai couvert ses funérailles en novembre 2004, en direct de Ramallah, dehors, au milieu d'une foule immense, une heure d'émission spéciale, à l'arraché, avec à notre micro, dans le tumulte, toutes les déclinaisons des voix palestiniennes. C'est peu dire qu'elles sont multiples. Arafat était un grand homme. Mais il n'a jamais vraiment réussi à les fédérer. Il lui manquait peut-être l'étoffe, exceptionnelle, d'un Nasser.
     
    78 ans d'attente. Je fais partie, vous le savez, de ceux qui rêvent encore d'une solution à deux Etats. Celui d'Israël, que je n'ai jamais contesté en tant que tel, c'est la politique de Netanyahu qui me révolte. Et puis, celui de Palestine. L'Israël que je reconnais est celui de 1948, pas celui des annexions de 1967, en aucun cas celui de ce colonialisme continu, exacerbé, fanatique, mortifère à Gaza, en Cisjordanie, et jusqu'aux confins méridionaux du Pays du Cèdre, auquel nous sommes tant attachés.
     
    78 ans d'attente. Et hier soir, à Forum, un homme de paix et de lumière. Le réalisateur Jacob Berger. Un homme de ponts, d'éclairs de conscience, de lucidité. Un homme de paix.
     
    Nous avons besoin d'êtres comme Jacob Berger. Pas de censeurs, qui voudraient, en France, en Suisse, édicter des lois scélérates pour limiter le droit parfaitement pertinent à l'exercice de la pensée critique. Celle de Kant. Celle de Hegel. Celle qui pose sur le monde un regard, une analyse. Nous ne sommes pas les hommes et femmes, d'un seul Livre, d'une seule version, imposée. Nous sommes les témoins de mille vies, mille expériences, mille joies, mile souffrances. Nous ne les partageons pas entre celles qui seraient acceptables et celles qu'il faudrait taire. On censurer.
     
     
    Pascal Décaillet

  • Deux hommes en blanc, dans la Ville Blanche

     
     
    Sur le vif - Mardi 14.04.26 - 15.58h
     
     
     
    Que fait Léon XIV, lorsqu'il voyage ? Comme ses prédécesseurs, il délivre des signaux. Ainsi, sa présence dans la Grande Mosquée d'Alger, troisième plus grande du monde, en présence d'un autre homme en blanc, le Recteur de la Mosquée.
     
    Un Pape dans une Mosquée, depuis Paul VI, c'est toujours un moment fort. En Algérie, 98% de la population est musulmane, l'Islam est religion d'Etat, le nombre de catholiques est absolument infinitésimal.
     
    Et cela, pour le Pape, c'est un atout : il ne vient pas en Croisé, en homme dangereux pour ses hôtes, nulle Reconquista ne l'habite, il prend acte de l'Islam sur terre algérienne, il sait à quel point les années 1990 furent terribles, il sait la complexité (depuis le début, juillet 1962) du pouvoir politique algérien avec l'équation confessionnelle, il sait tout cela.
     
    Il ne vient pas se mêler des affaires internes à l'Algérie. Il vient juste témoigner de sa présence. Celle d'un Pape dans une Mosquée n'est jamais chose banale, ni dans la Mosquée Bleue d'Istanbul, ni dans le premier Lieu Saint d'Algérie. A quand un Pape, en ami de tous, en porteur de paix, sur l'Esplanade, à Jérusalem ?
     
    J'en viens au signal. Il est parfaitement clair. A l'heure où les suppôts de l'expédition américaine en Iran, et des bombardements israéliens sur le Sud du Liban, crient à la "guerre de civilisations", Léon XIV souligne à quel point cette guerre-là n'a rien de confessionnel.
     
    Elle n'est pas la guerre du monde chrétien, ni du monde juif, contre le monde musulman. Elle est, pour Israël face au Liban, un conflit de pure domination territoriale, économique, hydrographique, démographique. Avec les Palestiniens, un conflit colonial.
     
    Elle est, pour les Etats-Unis, un conflit de pure domination impérialiste, énergétique, économique et financière. La dimension religieuse n'y a strictement rien à faire. Seuls la brandissent, pour raisons politiques, les faucons les plus extrêmes de ces deux pays coloniaux.
     
    Face à ce magma de confusions savamment entretenues par les belligérants, la douceur diaphane, si fragile, si dérisoire, de ces deux hommes en blanc, dans l'immense Mosquée d'Alger, édifice voulu par Bouteflika. Pas de foules. Pas de passions. Pas de discours pour l'Histoire. Un Pape sobre et silencieux, un Recteur affable.
     
    Simple visite de courtoisie ? Non ! A l'heure où l'Islam en tant que tel (je ne parle pas de l'islamisme) est de plus en plus malmené dans nos pays, des galaxies bolloréennes jusqu'à certains "philosophes" orphelins de leurs Lumières, à l'heure où inculture et vulgarité ont droit de cité à la Maison Blanche, la présence du chef de l’Église catholique dans une Mosquée a profondément valeur de sens. Les deux hommes en blanc cheminent ensemble dans l'édifice, dans un esprit de paix et de respect. C'est peu. C'est fragile. Mais c'est un signal.
     
    Je vous ai souvent parlé de l'un des hommes qui m'ont plus plus marqué, le Père Louis Collomb, lumineux de douceur, aumônier de mon Ecole primaire, de 1965 à 1969. Ses cours de religion étaient une invitation au respect mutuel, à la concorde, au refus de toute domination coloniale. En voyant les deux hommes en blanc, dans la Ville Blanche, j'ai pensé au Père Collomb.
     
     
    Pascal Décaillet