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Sur le vif - Page 2

  • Foutez-nous la paix avec vos sondages !

     
     
    Sur le vif - Mercredi 19.08.26 - 15.52h
     
     
     
    Plus de quarante ans de journalisme politique. Des années passées à Berne, puis chef de rubrique Nationale, des décennies comme producteur d'émissions : Matinales, 12.30h, puis surtout Forum à la RSR. Et, depuis vingt ans, producteur de Genève à Chaud, sur Léman Bleu.
     
    Quarante ans à me passionner pour la politique suisse. Quarante ans de débats, radio puis TV, sur les grands enjeux. Tous les sujets de votations fédérales, expliqués, traduits en termes simples, mis en débat, avec les acteurs.
     
    Et puis, vous le savez pas mes chroniques et éditos, une passion totale pour notre démocratie directe. La meilleure du monde. La plus finement articulée. La plus accomplie. Le monde nous l'envie, à commencer par nos amis français, frustrés de ne pouvoir actionner la politique par la base.
     
    Tout cela, ce parcours cohérent, guidé par un fil conducteur dont je n'ai pas dévié (donner au grand public le goût de la politique suisse), me légitime pour pousser cet après-midi un cri de colère. Il tient en sept mots : "Foutez-nous la paix avec vos sondages !".
     
    Nous avons, le 27 septembre, à voter sur deux initiatives. L'une et l'autre sont passionnantes. L'une, sur la neutralité. L'autre, sur l'alimentation, pour encourager les gens à consommer davantage de produits végétaux, moins de viande. Et augmenter notre souveraineté alimentaire.
     
    On est pour ou contre, mais ce sont là des sujets majeurs. Ils touchent à notre souveraineté, à notre santé. Ils ouvrent de passionnants débats. J'ai commencé lundi avec la neutralité, à GAC. Je continue dimanche avec l'alimentation, au GRAND GAC. Et je conduirai les débats, sans dévier de ma ligne, jusqu'au 27 septembre.
     
    Le coup de colère ? Alors que personne, surtout sur l'alimentation, ne sait encore exactement de quoi il retourne dans ces initiatives, voilà déjà, au moment où à peine commence la campagne d'information et de débats, période si précieuse pour la formation de l'opinion en Suisse, qu'on nous balance des "sondages" !
     
    Et déjà, les gros titres, affirmant que ces deux textes n'ont aucune chance, créditant la neutralité de trois cinquièmes de rejet, et l'alimentation de deux tiers de refus. Bref, la messe serait dite.
     
    Ce procédé, je pèse mes mots, est tout simplement DÉGUEULASSE. Chacun est évidemment libre de publier ce qu'il veut, cela n'est pas en cause. Mais nous balancer deux condamnations à mort, alors que le procès ne s'est même pas ouvert. Ni exposé des faits, ni parole donnée aux parties. Rien. Et déjà, le verdict.
     
    La campagne du 27 septembre est courte. C'est une Blitzkrieg, moins de six semaines, entre le retour des vacances et le jour du scrutin. Nous, journalistes politiques, mettons tout en oeuvre pour que se déroule une campagne intense, vivante, passionnante. Et voilà qu'un "sondage", allègrement repris partout, nous laisse entendre que tout est déjà joué !
     
    L'initiative populaire est le bien le plus précieux, le plus inventif, le plus fécond, de notre démocratie suisse. Elle ne part pas des partis, ni des appareils, mais de comités citoyens. Quelques membres du peuple interpellent le corps universel des citoyens, un beau dimanche, après avoir réuni plus de cent mille signatures, et débattu comme des lions. C'est un pari, c'est risqué, on prend des coups, on risque même parfois gros, en cas d'échec trop patent.
     
    Ces citoyens, ces citoyennes, qui font vivre notre démocratie, méritent notre respect total. On leur dit OUI, ou NON. Mais la moindre des choses est de prendre le temps d'expliquer leur démarche, celle aussi des opposants. De laisser mûrir le sujet, dans l'opinion publique. Et non de le tuer, en tout début de campagne, avec des "sondages".
     
    Alors oui, le citoyen Décaillet est en colère.
     
     
    Pascal Décaillet
     

  • Léon XIV : un Pape qui fait son boulot

     
     
     
    Sur le vif - Mardi 18.08.26 - 10.26h
     
     
     
    Ignazio Cassis se tait, les dirigeants occidentaux ferment les yeux, à l’exception notable de l’Espagne. Le monde atlantiste, inféodé comme jamais aux États-Unis d’Amérique, rase les murs en sifflotant.
     
    Tous ? Non. Parmi les quelques voix qui osent condamner l’insupportable comportement des colons israéliens en Cisjordanie, qui vient s’ajouter à deux années de massacre à Gaza, il y en a une, et ça n’est pas la moindre. Celle de Léon XIV, premier Pape américain de l’Histoire, successeur assumé de son lointain homonyme, le grand Léon XIII (1878-1903), qui fut l’homme de la Doctrine sociale de l’Eglise (1891), le Pape des ouvriers, le défenseur de la dignité humaine face au capitalisme prédateur, destructeur de destins.
     
    Ignazio Cassis se tait, le Conseil fédéral se tait, Macron passe son temps à passer à autre chose, les dirigeants européens jouent les anguilles. Mais Léon, lui, parle. Il dit les choses, telles qu’elles sont, d’une langue claire, précise.
     
    On se prend à rêver : une visite pontificale, un jour, dans les Territoires palestiniens. La puissance de vie du verbe et de l’esprit, au milieu de ce peuple meurtri.
     
    Un Pape qui fait son boulot. Ça fait du bien.
     
     
    Pascal Décaillet

  • Brecht, les mots, la langue. la musique

     
     
    Sur le vif - Vendredi 14.08.26 - 18.33h
     
     
    Il y a, jour pour jour, 70 ans, mourait à 58 ans, à Berlin-Est, l'un des plus puissants créateurs de mots de la langue allemande, Bertolt Brecht. Il est, dans la littérature allemande, l'un des cinq ou six à m'avoir le plus marqué, avec Friedrich Hölderlin, Paul Celan, mais au fond, au milieu de tant d'autres.
     
    J'ai travaillé sur lui, il y a longtemps, notamment sur son rapport à Sophocle, et à la tragédie grecque. L'étude de ce rapport passe par une oreille musicalement ouverte aux deux langues, la grecque et l'allemande. Par la métrique, son rapport auditif à la versification grecque, dans sa version d'Antigone. Il faudrait même aller jusqu'à des pointes de dialecte souabe (oui, Brecht est un Allemand du Sud, né à Augsburg en 1898 !), qui parfois étreignent le texte grec.
     
    Mort à Berlin-Est : rien que sur son rapport, beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît, à la DDR, il y a tant à dire. J'ai, aussi, creusé cela. Mais là, ce soir, n'est pas mon propos.
     
    Quand ils parlent de Brecht, la plupart des gens pensent évidemment dramaturgie. Ils ont évidemment raison. Mais trop d'entre eux, hélas, nous ramènent comme des robots à la fameuse théorie sur la Distanzierung, le Verfremdungseffekt. Ils n'ont évidemment pas tort, mais ce qui gêne, c'est le côté un million de fois "copié-collé" de cette attitude dramaturgique. Du vivant déjà de Brecht, cette récurrence préfigurait le côté attendu, toujours recommencé, de ce qu'on appelle aujourd'hui l'intelligence artificielle.
     
    Ce soir, je veux faire court. Ce qui, pour ma part, modeste lecteur de cet inventeur verbal depuis l'adolescence, m'occupe et m'illumine, c'est justement son rapport aux mots. Au fond, quatre hommes ont révolutionné l'Histoire de la langue allemande : Martin Luther, en traduisant la Bible en 1522 ; les Frères Grimm, avec leur génial "Dictionnaire de la langue allemande" ; Bertolt Brecht, parce qu'il nous lance des mots, comme on jette des sorts. Or, ceux qui sont sensibles au seul aspect de théorie dramaturgique, dans l’œuvre de Brecht, me semblent hélas souvent un peu sourds à la musique, la puissance d'invention, de la langue allemande. L'ont-ils seulement lu, dans le texte original, à haute voix ? Désolé, je suis un auditif, un homme de radio. On ne se refait pas.
     
    Oui, ce soir je fais court. Juste un mot, tout de même, sur son prodigieux complice, le musicien Kurt Weill. Comme Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal, comme Alban Berg et Frank Wedekind, comme Mozart et Lorenzo Da Ponte, Brecht et Weill forment un saisissant duo de créateurs, où tout le monde est gagnant, à commencer par l'auditeur.
     
    Profs d'allemand, faites lire Brecht, impérativement à haute voix, par vos élèves. Chantez ensemble les parties du choeur, sur la musique de Kurt Weill. L'intensité de ce mystère réside, à mes oreilles, dans la force d'évocation d'une langue en apparence simple et populaire. En réalité, ancrée comme peu d'autres dans le tellurisme intime de la langue allemande parlée. Or, l'Histoire de l'Allemagne, des Allemagnes, c'est avant tout l'Histoire de la langue allemande. Plurielle. Dialectale. Musicale. Déroutante, comme nulle autre.
     
     
    Pascal Décaillet