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Sur le vif - Page 2

  • Saxe-Anhalt : le tour de piste des ignares

     

     

    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 16.09.26

     

    44% des électeurs plébiscitent l’AfD (Alternative für Deutschland) aux élections régionales, dans le Land de Saxe-Anhalt, que j’ai la chance de bien connaître. Séisme local, c’est sûr, dans un Land peu peuplé (2 millions d’habitants, l’Allemagne en compte 84), mais irruption immédiate d’une armada de chroniqueurs surexcités, notamment sur les ineffables TV privées parisiennes, y compris bolloréennes. Des diablotins, jaillis de leurs boîtes, qui n’avaient jamais, de leur vie, entendu parler de la Saxe-Anhalt, ni même de la Saxe, tout court. L’Histoire allemande, l’Histoire tout court, ils ne connaissent tout simplement pas. Le tour de piste des ignares. Le triomphe du superficiel. Alors, laissons les 44%, certes essentiels à commenter (j’y reviendrai). Et profitons de dire quelques mots de cette Allemagne de l’Est, si chère à mon cœur.

     

    La Saxe-Anhalt, c’est l’un des cinq Länder de l’ex-DDR. Les autres sont la Saxe, la Thuringe, le Brandebourg et le Mecklenburg-Vorpommern. Au fond, la DDR, entre 1949 et 1990, c’étaient la Saxe historique, la Prusse historique (amputée de ses territoires de l’Est, notamment la Prusse orientale), et la Thuringe. Nous ne sommes absolument pas là dans une Allemagne exotique, une Allemagne qui serait « moins allemande » que les autres, comme tentaient de nous faire croire, de 49 à 90, les Allemands de l’Ouest, souvent scandaleusement méprisants pour l’Est. Non, non et non ! La Prusse, la Saxe, la Thuringe, c’est le cœur historique, culturel, linguistique, musical, et même confessionnel des grands mouvements de l’Histoire allemande, depuis le Moyen-Âge.

     

    C’est en Saxe, et en Thuringe, qu’ont vécu Martin Luther et Jean-Sébastien Bach. En Saxe, encore, qu’est né Georges-Frédéric Haendel (Halle). En Saxe, qu’est né Richard Wagner (Leipzig). En Prusse, frontière polonaise, qu’est né l’immense écrivain Heinrich von Kleist (Francfort sur l’Oder). Je ne puis, sans une immense rage intérieure, me remémorer la propagande méprisante (je l’ai tant vécue, sur place) des Allemands de l’Ouest, dans les années 60, 70,80, quand ils parlaient de l’Est. Ils voulaient nous faire croire à une sorte de No Man’s Land, sans âme, grisâtre, sans racines. Alors que l’Allemagne de l’Est, c’était juste la partie intégrante du monde germanique qui était tombé, en mai 1945, sous occupation soviétique, avec obligation de se doter d’un régime communiste.

     

    Ils s’y sont pliés, en appelant aux commandes les vieux communistes allemands des combats de 1919-1923, ces heurts d’une rare violence entre Spartakistes et Corps-francs. La plupart d’entre eux avaient passé tout le Troisième Reich dans des camps ou des prisons. Et là, sur les décombres de la guerre (« Auferstanden aus Ruinen »), ils ont fondé un pays nouveau. Le régime était ce qu’il était, pas question de le défendre. Mais les hommes et les femmes étaient des Allemands. Pas des Allemands de l’Est ! Des Allemands, tout court. Leur Histoire, de 1949 à 1990, totalement passionnante, mérite d’être d’être arrachée à l’oubli. A la damnation de mémoire. Et au dédain des atlantistes et des capitalistes, à l’Ouest.

     

    Pascal Décaillet

  • Adèle Haenel : une fissure, dans la mosaïque

     
     
    Sur le vif - Samedi 11.09.26 - 13.50h
     
     
    Mon soutien total à la comédienne Adèle Haenel, censurée par France Télévisions pour avoir évoqué Gaza dans sa chronique, à la fin de La Grande Librairie.
     
    Ce moment privilégié, pour clore traditionnellement l’émission, est une tribune libre, face caméra, offerte par Augustin Trapenard à l’un des participants.
     
    Une tribune libre a pour particularité d’être….. libre.
     
    Elle ne représente ni la ligne éditoriale de l’émission, ni celle de la chaîne. Ni celle du Quai d’Orsay. Ni celle de l’Elysée. Elle est le cri du cœur, ou du cerveau, ou des tripes, d’une âme humaine, et d’elle-seule.
     
    Celle d’Adèle Haenel, brève, intense, fulgurante de sincérité, de courage, constitue un moment d’exception dans le paysage audiovisuel français. Un fragment de rupture avec l’attendu, le conforme, le docile. Une fissure, dans la mosaïque.
     
    Cette chronique, on en partage ou non les termes. Mais sa tenue, dans l’ordre de l’émotion comme dans celui de la rhétorique, concentre l’essentiel dans une forme sobre et simple, droit dans les yeux. Il y fallait du courage, du souffle. Elle les a eus.
     
    Cette censure est une honte.
     
    C’est tout.
     
    Pascal Décaillet
     

  • Les mots d'ordre ? On s'en fout !

     

     

    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 09.09.26

     

    Notre démocratie directe suisse est la plus accomplie au monde. Elle érige le peuple en souverain, mais aussi d’ailleurs les cantons, cette fameuse double majorité requise par une initiative populaire fédérale. Le peuple est souverain, cela signifie qu’il a le dernier mot, il tranche. Il n’est pas, pour autant, un tyran : notre démocratie directe est l’un des leviers (il devrait être le principal, selon moi) de notre système de décisions, mais nous avons aussi un parlement, un gouvernement, une justice. Tout cela se concurrence, s’entremêle, sécrète les équilibres chers à Montesquieu : il ne s’agit pas de donner tous les pouvoirs au peuple, mais simplement de faire de lui l’arbitre suprême. Sur tous les sujets ? Bien sûr que non : une fois que le parlement fédéral a voté une loi, si nul référendum n’est annoncé dans un délai bien précis, la loi entre en force. C’est le cas d’une écrasante majorité d’entre elles : le peuple n’attaque une loi que lorsqu’il la juge mal ficelée, ou injuste. Et là, le suffrage universel tranche.

     

    La force, incomparable, de notre démocratie directe, c’est qu’elle partage la décision suprême, non entre sept personnes, ni entre 246, mais entre les millions de citoyens et citoyennes qui constituent le corps électoral. Chacun d’entre eux se sait bien infinitésimal. Mais il sait parfaitement, aussi, que son vote constitue une part indivisible de la prise de décision. Elle lui appartient à lui, et à lui-seul, dans l’intimité de sa conscience. Chacun est libre de faire part publiquement de son choix, ou de le garder strictement pour lui. Voter, en Suisse, est un acte de liberté, de responsabilité, de maturité. Cette incroyable dimension de confiance accordée, dans notre pays, aux citoyens, fait baver d’envie, croyez-moi, nombre de voisins. Ainsi, nos amis Français, certes enfants d’une grande nation, rêvent d’un système leur permettant, comme en Suisse, de donner un pouvoir au peuple. Si doit advenir une Sixième République, l’introduction d’une forme (à définir par les Français, selon leur génie propre) de démocratie directe en sera l’une des rénovations majeures. Les Gilets jaunes la réclamaient.

     

    L’intimité sacrée de chaque vote citoyen s’accommode mal d’un fléau : les ineffables « mots d’ordre », décrétés à longueur d’années par les partis, le patronat, les syndicats, les groupements d’intérêts, bref toute la forêt de féodalités que recèle notre pays. Le Conseil fédéral, les Chambres, ont au moins la décence de parler de « recommandations », l’acte intrusif étant déjà trop fort à mes yeux. En clair, tout ce petit monde de chapelles, de corps intermédiaires, se croit obligé de venir polluer la liberté de chacun, en Suisse, de voter selon son cœur, selon son âme, selon sa conscience. J’invite chaque citoyenne, chaque citoyen de ce pays à ne tenir strictement aucun compte de ces « mots d’ordre ». A s’informer, se cultiver par lui-même, sur la chose politique. Et à demeurer, plus que jamais, un homme ou une femme libre. Pour être encore plus clair : les donneurs de mots d’ordre, on les emmerde.

     

    Pascal Décaillet