Sur le vif - Page 2
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Au milieu des décombres, Bertolt Brecht
Sur le vif - Dimanche 01.11.26 - 08.31hIl y a, jour pour jour, 77 ans, le 1er novembre 1949, dans la toute jeune DDR (elle vient d’être fondée, dans un Berlin en ruines), Bertolt Brecht, le plus grand dramaturge allemand, crée, avec son épouse Helene Weigel, le Berliner Ensemble. Et lance la plus extraordinaire aventure théâtrale de l’Histoire allemande.Berlin, 1949 : on ne peut même pas encore dire « Auferstanden auf Ruinen », comme le chante l’hymne national de la DDR. On est encore au milieu des décombres ! On n’a même pas fini de les déblayer. La reconstruction prendra encore de longues années.L’Allemagne semble avoir tout perdu, je dis bien « semble », c’est capital. Mais justement, l’Histoire allemande, depuis Martin Luther, l’autre génial inventeur de mots, avec Brecht, se doit absolument d’être décryptée sous le jeu des apparences. En palimpseste des « décombres ».Tout perdu. La guerre, perdue. Le pays, cendres et poudre. Les territoires allemands à l’Est, perdus. Des millions de réfugiés allemands qui déferlent sur une Mère blafarde (« Bleiche Mutter », sublime poème de Brecht, 1933) qui malgré son état les accueille. Quatre zones d’occupation. Et Berlin aussi, divisé en quatre !Brecht a passé les douze années de Troisième Reich en exil. De retour, il s’installe à Berlin-Est. Il croit au projet collectif de ce tout nouveau pays, à qui le régime communiste a été imposé par l’occupant soviétique.Oui, mais avec des communistes allemands. Rescapés de douze ans de prison ou de camps. Anciens compagnons, pour beaucoup, de Rosa Luxemburg et Carl Liebknecht. Vétérans des combats contre les Corps-francs, entre 1919 et 1924. Ce sont eux, grandis dans la langue allemande, la philosophie allemande, pétris de valeurs collectives prussiennes, qui lancent cet État neuf, qui durera quatre décennies.Le Berliner Ensemble, qui mérite plusieurs livres à lui-seul pour que sa fantastique aventure soit restituée, c’est la plus saisissante entreprise théâtrale, avec peut-être le Piccolo Teatro de Milan, dans l’Europe de l’après-guerre. Nourrie par des auteurs aussi majeurs que Brecht, puis Heiner Müller. Autour d’elle, la création, l’invention, l’imagination foisonnent.Alors, voilà. En ce 77ème anniversaire, je pense à Bertolt Brecht. Je pense à Heiner Mülller. Je pense à Christa Wolf. Je pense à Benno Besson. Je pense à André Steiger. Je pense à l’aventure de la DDR. Je pense, et je dis pour la millième fois, que cette Autre Allemagne n’était au fond rien « d’autre » que l’Allemagne elle-même, la Prusse, la Saxe, la Thuringe, le pays de Luther et de Kant, dans quatre décennies bien particulières de son destin.Ces quarante années me passionnent. Jamais, de toute ma vie, je ne renierai cette passion. Jusqu’à mon dernier souffle, je lutterai pour réhabiliter, non le régime bien sûr, mais la grande aventure que fut la DDR, constamment salie, à l’Ouest, par les Yankees et la propagande atlantiste.Lisez Brecht, mais lisez aussi Martin Luther : le 31 octobre 1517, il y a 509 ans et un jour, il placardait ses 95 thèses sur l’église de Wittenberg.Et c’était le début d’une autre aventure, immense : la Réforme.Pascal Décaillet -
Céline Amaudruz, une chance pour la Suisse
Commentaire publié dans GHI - Mercredi 21.10.26
Il y a toujours un paradoxe, lorsqu’un siège se libère au Conseil fédéral, et que les candidats, un peu partout en Suisse, sortent du bois pour se lancer dans le parcours du combattant qui les attend. Le paradoxe, c’est que tout le pays se met à prendre parti sur des personnes, pour les encenser ou les combattre, pariant sur l’un, spéculant sur l’autre, alors que la décision finale n’appartient pas au suffrage universel de la Suisse (les citoyennes et citoyens ayant le droit de vote), mais seulement au cénacle de 246 personnes constituant l’Assemblée fédérale.
En d’autres termes, le pays entier s’enflamme, personnalise à fond, les discussions de bistrot fusent sur les qualités ou les défauts des uns ou des autres, mais… le peuple n’a strictement rien à dire au moment du choix ! Alors que dans les campagnes de votations, les Suisses s’embrasent autour d’une initiative, ou d’un référendum, mais au final ils décident : chaque citoyen possède une fraction, certes infinitésimale mais indivisible, du pouvoir. C’est notre force. Notre grandeur.
Alors voilà, le citoyen Décaillet, par exemple, soutient Céline Amaudruz. Parce qu’il la connaît de longue date (il a réalisé, il y a 17 ans, sa première interview audiovisuelle), l’a vue mûrir, acquérir une stature cantonale, puis nationale, progresser dans tous les domaines, s’engager avec un rare courage dans des causes pas toujours faciles, Bref, il l’a vue combattre. Et il mesure la capacité de travail, la proximité avec les gens, l’amour du pays et de ses habitants, chez cette femme politique remarquable, parce qu’elle ressemble à la Suisse : simple et bosseuse, patiente, soucieuse du bonheur national. Il l’a vue cheminer, et aujourd’hui il peut dire : « C’est une candidate de qualité, elle mérite notre soutien ».
Il peut dire cela, le Père Décaillet, mais ça n’est pas lui qui décidera. Ni vous, qui me lisez, à moins que vous ne soyez parlementaire fédéral. Et c’est là que les choses se compliquent : le parcours du combattant, semé d’embûches, ne consiste en rien à convaincre les foules, ni même l’opinion publique. Non, il faut juste persuader une majorité de l’Assemblée fédérale (124 personnes : la moitié de 246, plus une, si tous sont présents) de voter pour vous. Comme citoyen, ayant consacré toute sa vie à couvrir la politique suisse, ce système ne plaît pas à celui qui signe ces lignes. Mais c’est ainsi. C’est, pour l’heure, la règle du jeu. Le candidat doit inscrire sa campagne dans le cercle fermé des grands électeurs, celui des groupes politiques aux Chambres fédérales, celui des alliances et de quelques promesses. Le tout, non dans le fracas d’une campagne sonore, mais dans une ambiance feutrée de conciliabules, souvent de combinazione, rappelant plus le Vatican en période de Conclave que les grands chocs oratoires de la Révolution française. Toute cette horlogerie, fine et complexe, Céline Amaudruz la connaît de l’intérieur. C’est un avantage. Le parcours sera très difficile. Du fond du cœur, je lui souhaite de réussir.
Pascal Décaillet
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Sortir de soi-même, pour mieux se connaître
Sur le vif - Mardi 20.10.26 - 05.59hL’argument « Je n’étais pas né », lorsqu’un interlocuteur vous évoque un événement historique, incarne le degré zéro de la connaissance et de l’intelligence humaines.Il existe, depuis Hérodote et Thucydide, il y a 25 siècles, une approche de la conscience humaine qui s’appelle l’Histoire. Je m’emploie, pour ma part, à l’exercer depuis l’âge de sept ans.L’Histoire, ou plus simplement l’intérêt à reconstituer le contexte d’événements le plus souvent antérieurs à nos propres vies, est un fascinant effort d’imagination, tourné vers le passé. Il exige des antennes, de l’instinct, il stimule le cerveau et les sens. Il est l’une des activités les plus créatives de la conscience humaine. L’Histoire, c’est bon pour la tête.Répondre « Je n’étais pas né », c’est la démission de cet effort de conscience. C’est tout ramener à sa seule expérience de contemporanéité.Pour ma part, je suis né à Homère, Sophocle et Thucydide. Je suis né à Martin Luther, Hölderlin, Beethoven et Bertolt Brecht.L’Histoire, c’est renaître mille et mille fois. Ailleurs que dans les méandres de sa propre biographie.L’Histoire, c’est sortir de soi-même, pour mieux se connaître.Pascal Décaillet