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  • Six voeux politiques pour la Suisse de 2009

     

     

    Mercredi 31.12.08 - 16.50h


    Il y a juste un an, dans ce même espace de blogs qui nous accueille, j’adressais à mes chers lecteurs et lectrices six vœux politiques pour la Suisse de 2008. À la relecture, je crois pouvoir les « recycler » (qu’on me pardonne ce mot peu élégant) pour 2009, ce que je fais ci-dessous. Avec une pensée toute particulière pour les habitants de notre pays que les retombées de la crise financière ne laisseront pas indemnes. Et qu’il n’est évidemment pas question, quels que soient nos bords politiques, de laisser sur le chemin.

    De mes hauteurs valaisannes enneigées, excellente année à tous !


    1) Une Suisse républicaine et fraternelle
     
        Ce qui nous réunit, dans ce petit pays à la complexité fragile, ça n’est ni la couleur d’une peau, ni une langue, ni une religion. C’est une culture politique, un art du vivre ensemble. Cette culture ne nous est vraiment devenue commune qu’à partir de 1848, avec quelques éclairs prémonitoires en 1798. Elle ne s’est en rien constituée toute seule, mais en résonance à l’exceptionnel moment politique qu’a été la Révolution française, ou, un demi-siècle plus tard, le grand mouvement républicain, en Europe, de 1848. Cette culture politique commune, j’avoue avoir beaucoup de peine à aller la quérir jusqu’en 1291. Mais je respecte les mythes, et ceux qui veulent les croire.

    Non, ça n’est pas une langue qui nous réunit: nous parlons français, ou allemand (ou plutôt suisse allemand !), ou italien, ou romanche, sans compter l’albanais, le serbo-croate, l’anglais, l’espagnol, le portugais. Pourtant, quelles que soient nos origines, nous pouvons nous reconnaître comme un code commun : le respect de certaines règles, établies, au cours des décennies, par la souveraineté du peuple, la reconnaissance de ces lois comme une richesse collective, voilà, beaucoup plus que l’identité, ce qui fonde notre appartenance. La pluralité, la mixité nous ont façonnés. Elles sont constitutives de notre essence, tout comme certaines fragrances alternées construisent la personnalité d’un parfum. Pour la Suisse, c’est ce charme secret dont parlait Denis de Rougemont.


    2) Une Suisse qui sache écouter son peuple

    Quand j’étais correspondant parlementaire à Berne, pour la Radio Suisse Romande, au début des années 1990, je n’aimais pas ces dimanches où le peuple défaisait le travail des Chambres fédérales ! J’étais tellement dans la logique parlementaire, cette horlogerie de précision qui façonne nos lois, avec le travail des commissions, les navettes d’une Chambre à l’autre, cette arachnéenne patience, que je trouvais injuste la pratique du référendum. Bien entendu, j’avais tort.

    Seize ans après, seize ans de politique fédérale suivie jour après jour avec une passion sans cesse régénérée, je mesure à quel point l’appel au suffrage universel ancre et légitime les lois, avec une onction infiniment plus puissante que la seule décision parlementaire. Cette démocratie directe, d’initiative ou de référendum, il faut un peu voyager pour voir à quel point nos voisins nous l’envient.

    Ces verdicts du peuple, il faut aussi savoir les écouter. Correspondant à Berne, j’avais couvert avec passion la campagne pour l’Espace économique européen. Au soir du 6 décembre 1992, j’avais immensément admiré les quelques mots de Jean-Pascal Delamuraz, « dimanche noir », etc. Aujourd’hui, et sans rien retrancher au sentiment profond que m’a inspiré cet homme, je vois les choses différemment. Le peuple et les cantons, ce jour-là, avaient simplement donné, diapason en main, le ton de ce qu’allait être la politique européenne de la Suisse pour les années à venir, privilégiant les accords économiques sur l’intégration identitaire. Fallait-il, au soir même du verdict souverain, lui faire la leçon ? Et puis, très franchement, seize ans après, le peuple s’était-il, ce jour-là, vraiment trompé ?

    Ce message du peuple, quel qu’il soit, il faudra savoir l’écouter au soir du 8 février 2009. Sans exclure ni diaboliser personne. Dire que cette votation-là est gagnée d’avance, dans un sens ou dans l’autre, me paraît, au soir de ce 31 décembre 2008, bien téméraire.


    3) Une Suisse qui libère les énergies créatrices

        Il est encore beaucoup trop complexe, en Suisse, de lancer son entreprise. Mille contraintes ou chicaneries vous en dissuadent. Tenir une PME, c’est passer trop de temps sur l’intendance, pas assez sur l’invention et la production. Alors, tant de gens baissent les bras, préfèrent reprendre un statut d’employé, avec la sécurité, le filet social, une armada de chefs ou de sous-chefs pour les encadrer. Ils ont tort. Être indépendant, autour d’un projet, d’un savoir-faire, se sentir totalement responsable d’une entreprise, fût-elle minime, assumer le risque économique, c’est un état d’esprit qui correspond très bien à l’identité et l’Histoire économique de la Suisse. Pays d’artisans, à la base, qualifiés, opiniâtres, immensément travailleurs, tisserands de Suisse orientale, horlogers de l’Arc jurassien, paysans de montagne des vallées latérales du Valais. L’écrasante majorité du tissu économique de la Suisse de 2009, ce sont les PME. On ne fait pas assez pour les encourager à tenter leur chance. Ensuite, elles réussissent ou non : le marché décide. Dans une Suisse que les retombées de la crise financière ne manqueront pas d’atteindre, ce message à nos petites entreprises (95% de notre tissu économique) me semble capital.


    4) Une fiscalité transparente

        Les Suisses de 2009 ont parfaitement le droit de savoir, au centime près, ce que deviennent leurs impôts. Ils ont, plus encore, celui de corriger, sans tabou, les affectations qui leur sembleraient abusives ou mal placées. Il n’est plus question de considérer l’Etat comme un gestionnaire de droit divin des deniers dûment gagnés par ceux qui travaillent. S’il faut vraiment trimer près de trois mois par an pour l’Etat, on a au moins le droit, comme citoyen, de décider où va cet argent. À cet égard, les efforts entrepris depuis quelques années, au niveau fédéral, notamment sous l’impulsion de Monsieur Merz, pour passer au crible les budgets, doivent être impérativement poursuivis. Le contrôle de ces budgets, in fine, ne doit pas appartenir au seul Parlement, mais au peuple. Révolution de mentalité, j’en conviens.


    5) Le maître-mot : la formation

        Quand on parle formation, au niveau national, on pense tout de suite Universités, hautes écoles. Et jamais école obligatoire, fédéralisme oblige. On a tort. Le plus important, ce sont les premières années, les années communes à tous, celles qui façonnent le sentiment collectif d’appartenance à une communauté. Jules Ferry, et avant lui déjà Guizot, l’avaient admirablement compris. Et, à Genève, André Chavanne, même si la réussite de ce dernier est davantage sociale (l’intégration) qu’épistémique.

    La Suisse a un besoin urgent qu’on revalorise la formation de base. École primaire, Cycle d’Orientation, pour prendre des terminologies romandes. L’Ecole obligatoire, jusqu’à quinze ou seize ans. C’est là que tout se joue. Là qu’il faut mettre les meilleurs profs, ceux qui savent enthousiasmer, transmettre leurs passions. Là que le champ citoyen doit s’investir avec le plus d’ardeur. L’Ecole n’appartient pas qu’aux seuls enseignants. Si elle veut être, authentiquement, celle de la République (pourquoi diable la Suisse a-t-elle si peur de ce magnifique mot ?), elle doit accepter que le politique, et jusqu’au suffrage populaire parfois, lui désigne, non ses programmes, mais ses grandes lignes directrices.

    Ce champ doit-il être laissé à la seule régence d’une Conférence intercantonale, dont la légitimité démocratique ne m’apparaît pas dans toute sa splendeur ? Est-il vraiment si tabou d’imaginer un Secrétariat d’Etat à l’Education, voire un grand Département de la Formation, s’occupant de ce que doit être, en Suisse, l’Ecole obligatoire ?

    Prochain rendez-vous important, à Genève : le 17 mai 2009.


    6) Oser les grands travaux

        Une ahurissante théorie de la croissance zéro (dont, Dieu merci, même les Verts sont revenus) a pu faire croire, à un moment, qu’il était scélérat de creuser des tunnels, construire des routes ou des voies ferroviaires. J’ai vu, de mes yeux, au Congrès d’Interlaken, en 1991, les « fundi » écologistes alémaniques, dire non à l’immense aventure des transversales alpines. Les mêmes qui, il y a vingt-cinq ans, condamnaient la construction d’une autoroute en Valais, sont les premiers, aujourd’hui, à foncer sur Sierre, et bientôt Brigue, en moins de deux heures, depuis Genève. Les premiers à arpenter les champs de ski de Vercorin, ou Crans, ou Arolla, ou Verbier, où il a bien fallu, un jour, que quelque promoteur, évidemment jugé véreux, prenne le risque d’installer des remonte-pentes. Et les mêmes fundi zurichois de 1991 seront les premiers, allègrement, à franchir le Gothard et le Lötschberg, en train, direction l’Italie. Où ils pourront contempler, du haut de leurs sandales, les œuvres de Giotto et Piero della Francesca.

    Mon père était ingénieur. J’ai passé d’innombrables samedis de mon enfance à l’accompagner sur les chantiers, un peu partout en Suisse romande. Ce monde, comme celui de l’industrie, me fascine. Un monde où on travaille, je veux dire vraiment, un monde de la fatigue, du mérite et du résultat concret. À ces travailleurs de la construction, tous métiers confondus, toutes origines ethniques aussi bien sûr, ces gens du savoir-faire et du travail tellement utile à tous, j’adresse, en plus de mes vœux, comme un sapin d’amitié. Ce sapin qui couronne leurs œuvres, même hors de Noël. Même dans la lumière, retrouvée, de l’été.

    Pascal Décaillet

  • Les apparatchiks 2009



    Ils sont là depuis l'aube des temps, l'Egypte ancienne, Byzance la complexe, la Russie tsariste, la Suisse de la culture: ils sont assis, sûrs d'eux, conscients de leur éternité, ils ont l'arrogante tranquillité des espèces qui auraient précédé l'humanité et seraient pénétrées par la génétique certitude, le jour venu, post-apocalyptique, de lui survivre. Pour les désigner, il faut rendre hommage à la langue russe, sonore et métalliquement charnelle, qui a su leur inventer un nom: les apparatchiks.

    Ils existent évidemment partout, dans toutes les sociétés, toutes les entreprises, les grands corps de l'Etat, les médias, les réseaux associatifs, les syndicats d'enseignants, les suppôts professionnels du patronat, les Offices fédéraux, et tout autant dans le privé, ce qui est encore plus surréaliste, comme si tout groupement humain sécrétait  son quota, peut-être invariant d'ailleurs, d'Abyssinie à la Prusse orientale, d'apparatchiks. 

    Un apparatchik n'est pas nécessairement un inutile. Il doit bien avoir une fonction, puisqu'il existe, jusque dans les firmes les plus sélectives, et qui ne sont pas spécialement enclines, en ces périodes difficiles, à faire des cadeaux. L'apparatchik, généralement, ne s'intéresse que très peu, et de très loin, au produit fabriqué par l'entreprise. Il n'est pas un créatif, encore moins un imaginatif, son enthousiasme est gris comme un stratus d'automne, et pourtant il est là, comme un meuble. L'entreprise le garde.

    Car la fonction première de l'apparatchik, et nul n'est besoin d'être spécialiste de Pouchkine pour le saisir, c'est la conservation, l'entretien jaloux, opiniâtre, de l'appareil. Chez Fiat, côtoyant sans les voir les meilleurs dessinateurs de prototypes, l'apparatchik s'occuperait sans doute du journal d'entreprise, ou du cahier de doléances des mécontents, ou du rayon végétarien de la cafétéria, ou de la collecte pour la baignade de bureau sur les bords du Pô, toutes choses éminemment respectables, mais d'un rapport assez lointain, vous en conviendrez, avec la fabrication de voitures. Laquelle me semble tout de même, pour Fiat, une activité assez importante.

    Les apparatchiks sont souvent sociables, attachent de l'importance à la bonne ambiance de l'entreprise, n'oublient pas les anniversaires de leurs collègues, les pressent de rester au lit et de ne surtout pas venir travailler au-delà de 37,5 de température corporelle. Comme ils sont là pour l'éternité, ils prennent le temps. Les apparatchiks marchent lentement. Certains d'entre eux fument la pipe, qu'ils ont soin, d'ailleurs, de bourrer avec application et minutie, car, un être humain n'étant jamais totalement imparfait, un apparatchik peut s'avérer d'un rare et appréciable perfectionnisme. Les apparatchiks sont des horlogers, avec juste un point un peu gênant: ils ne produisent jamais la moindre montre. D'ailleurs qu'importe de savoir l'heure, quand on est soi-même éternel?

    Les apparatchiks s'associent et s'assemblent. Ils aiment évoquer leurs problèmes, ensemble, devant une tisane, si possible pas trop chaude. Chez Fiat, à Turin, ils ne parleraient jamais du tout dernier modèle, le dernier cri, la voiture de rêve pour tous les Italiens et toute la planète, celle qui partirait à la conquête du monde et ferait exploser les parts de marché. Non. Ils auraient des soucis plus intérieurs: le prochain repas du comité d'entreprise, par exemple. Ou la demande d'un meilleur équilibre nutritif dans les menus de la cantine. Car un apparatchik est très soucieux, toujours, du rapport chiffré entre protéines et glucides, et, si les lipides s'y mettent aussi, il sort immédiatement sa calculette. Dans la poche extérieure gauche. A côté du tabac pour pipe. On est éternel, mais on se conserve, tout de même.

    Un apparatchik, prenons toujours notre Turinois de chez Fiat, déteste généralement le cambouis des chaînes de montage. C'est vrai, ces ateliers salissants et bruyants, ces milliers de voitures en devenir, toujours désespérément les mêmes, le bleu de travail de ces prolétaires piémontais, tout cela, se demande l'apparatchik, est-il bien nécessaire à l'entreprise? Car notre apparatchik de chez Fiat a ceci de particulier qu'il n'aime guère les voitures. Il se déplace d'ailleurs toujours en tram, ce qui lui permet d'apprécier plus sereinement les richesses architecturales de Turin. Il éprouve, de plus, un souverain mépris pour la légendaire fascination exercée par la bagnole sur ses compatriotes italiens. Au fond de lui, il en veut à la Fiat de fabriquer des voitures, de caresser, dans le sens du poil, l'égoïsme automobile de la Péninsule.

    Car l'apparatchik n'est pas une brute. Il aimerait bien, du haut de ses sandales, une humanité changée. Plus douce. Voluptueuse comme peut l'être la dernière volute de la dernière pipe d'une journée d'été. Le soir, sur les rives du Pô. Loin de ces brutes épaisses, pleines de cambouis, qui s'obstinent, allez savoir pourquoi, à construire des voitures.

    Pascal Décaillet













  • Le Conseil fédéral dort-il?

    Lundi 29.12.08 - 17.35h

    Gaza, la mer Rouge, Kadhafi : trois mirages d’Orient, trois présents de l’actualité pour illustrer l’inaptitude de l’actuel Conseil fédéral à délivrer des messages clairs, stratégiquement concertés, en matière de politique étrangère. Dans un cas, le silence. Dans l’autre, l’incongruité. Dans le troisième, le désaveu inadmissible de l’une des 26 polices cantonales suisses, pour éviter de froisser un dictateur. Le tout, véhiculé par des messages disparates, où chaque ministre, par presse dominicale interposée, joue son propre jeu, sans souci de l’ensemble. La différence entre ce gouvernement et les bateaux qui passent le canal de Suez, c’est que ces derniers, au moins, ont un pilote.

    Sur Gaza, depuis plus de 48 heures, les bombes israéliennes pleuvent, multipliant les victimes civiles. Qu’en pense le gouvernement de la Suisse ? Soutient-il, sans réserve, l’action d’Israël ? L’estime-t-il disproportionnée ? Invite-t-il ce pays à se concentrer sur des cibles militaires ? A-t-il des pistes, même à la modeste mesure de notre petit pays, pour la paix ? À ces questions, la seule réponse, pour l’heure, est le silence. Désintérêt ? Dos rond ? Désaccords internes ? Nul ne sait.

    Sur la mer Rouge, voilà un président de la Confédération, à quelques jours de l’expiration de son mandat, qui vient lancer une idée dont on peut certes discuter, mais dont le tout nouveau ministre de la Défense (il a pris possession de son bureau aujourd’hui) ne semble même pas avoir été informé. On aurait voulu lui couper l’herbe sous les pieds avec la dernière des goujateries, ou lui signifier un état de tutelle dans sa marge de manœuvre, on ne s’y serait pas pris autrement. Imaginez un président UDC agissant de la même manière, face à Pascal Couchepin, sur une question majeure touchant à l’avenir de nos assurances sociales.

    Le troisième exemple est le plus édifiant. Le désaveu très clair, par Micheline Calmy-Rey, de l’action de la police genevoise dans l’affaire Hannibal Kadhafi, donne un sentiment pâteux de lâchage interne et de concession devant les exigences exorbitantes d’un régime dont je ne sache pas qu’il ait jamais brillé dans la défense des droits de l’homme. Pire : dans cette affaire où on aurait pu attendre la voix présidentielle (ou celle de Madame Widmer-Schlumpf), c’est la ministre des Affaires étrangères seule qui lance le pavé dans la mare. Dissonances. Cacophonie. Feux éparts. Absence cruelle de cohérence.

    Outre les questions de personnes, ou de signaux internes dans les rapports de pouvoir, ces trois exemples illustrent à l’extrême à quel point l’ère des ministres disparates, qui arrivent à la faveur d’une vacance et peuvent partir quand ils veulent, est révolue. D’une manière ou d’une autre, ce sont véritablement des équipes de concordance, avec des fonctions claires et des règles de primauté interne, qu’il va falloir mettre en place dans l’avenir. Hélas, on s’échinera encore des années en vaines empoignades avant d’y  parvenir. Ce qui est sûr, c’est que le système actuel, celui du hasard et des fausses notes, n’est simplement plus supportable.

    Pascal Décaillet