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Liberté

  • Juste sous la dune, Martin Luther

     
     
    Sur le vif - Mardi 25.08.26 - 10.15h
     
     
    Quarante mille milliards de dollars. C'est le montant de la dette américaine. Le chiffre le plus dingue jamais articulé dans l'Histoire de la finance mondiale. Le plus puissant pays du monde, celui qui passe son temps à régenter l'univers, s'ériger en modèle, faire la leçon au monde entier, n'est qu'une outre sans fond. Un pays au bord de la faillite.
     
    On se souvient tous de la célèbre décision de Nixon, en 1971, la non-convertibilité du dollar en or. En clair, feu vert à la planche à billets. On imprime des devises, et peu importe qu'elles n'aient plus le moindre équivalent comme garantie.
     
    De retour du grand Nord de l'Allemagne, j'ai visité avec mon épouse, il y a quelques années, un passionnant village de pêcheurs, dans la Frise hollandaise, région saisissante d'austérité, de beauté, de calme, de silence. Nous sommes montés sur une digue, le village étant plus bas que le niveau de la mer. Il y avait un cimetière marin, le souvenir d'une grande inondation, où la mer avait tout submergé. Il y avait du tragique et de la beauté. C'était biblique, Ancien Testament.
     
    C'est de ce village qu'étaient partis, il y a plusieurs siècles, les premiers colons néerlandais qui ont fondé les Etats-Unis d'Amérique. Des protestants, rigoristes, ayant comme univers le texte de la Bible et lui-seul, incroyablement sévères sur la droiture de leurs existences. Du travail, la lecture du texte sacré, une vie austère, et bien sûr surtout pas de dette. "Schuld", en allemand : la dette, mais aussi la faute. Ainsi l'avait conçu Luther, dans sa traduction de la Bible en allemand de son temps, en 1522, acte fondateur de la langue et de la littérature allemandes modernes.
     
    Quarante mille milliards de dollars de dette. En apprenant ce chiffre, j'ai immédiatement pensé à ces rugueux colons hollandais. Car cette Amérique de la planche à billets, de la finance-casino, de la spéculation, des valeurs décrétées sur du vent, c'est l'antithèse de celle des Pères fondateurs. Ce pays est, avant tout, celui d'une morale rigoureuse, trop à nos yeux d'ailleurs. Et non celui des usuriers, du mensonge, du bluff, de l'arrogance, de l'impérialisme mondialisé, de la boursouflure ubuesque jusqu'à la Maison Blanche.
     
    D'un côté, les quarante mille milliards de dollars de dette. Un pays en faillite. De l'autre, ce cimetière marin, agrippé à la dune, au plus loin de la Frise, tout au Nord des Pays-Bas. Et, juste sous la dune, côté terre, le Temple. Avec le Livre. Et un homme d'exception, en 1522, qui a rendu ce texte, si saisissant, accessible à tous, en le traduisant dans la langue de son temps.
     
    D'un côté, la planche à billets. De l'autre, Martin Luther. Mon choix est fait.
     
     
    Pascal Décaillet
     

  • L'amateur, le professionnel

     
     
    Sur le vif - Lundi 24.08.26 - 15.48h
     
     
    Le contraste, hier dimanche, était saisissant.
     
    D'un côté, sur les bords de l'Isère, par un temps magnifique, avec même un petit vent pour soulever les mèches rebelles, le tour de force de Mélenchon.
     
    Un formidable septuagénaire, diabolique à souhait, fend la foule de ses militants tout acquis à sa cause, il monte à la tribune, il nous décoche un discours un peu trop long, mais incroyablement riche de contenu, plein de vie et de fougue, servi par un orateur qui a tout compris de la musique des phrases, du rythme, des césures, des silences malicieusement préparés. Un artiste de la langue.
     
    L'homme est redoutable. Il est joueur, séducteur, cabotin à l'extrême. Mais le discours est construit, il a une progression interne, on commence par démolir la Macronie, et puis on arrive avec un programme de présidence, un vrai, pensé, articulé, révolutionnaire. On partage ou non, mais c'est du solide. Un mot-clef, comme Mitterrand à Épinay-sur-Seine en juin 71 : la rupture.
     
    Mieux : le chef a pris soin de disposer autour de lui, sur l'autel de sa liturgie, comme des officiants sages et muets, tout son état-major : Panot, Aubry, Bompard, Bagayoko, et tous les autres. Le signal est clair, et là aussi ça rappelle Mitterrand l'année 1980, précédant son élection : les équipes sont formées. Les enfants de choeur, ce sont les futurs ministres. Il y a, dans toute cette mise en scène, du concept, de la structure, et surtout une formidable volonté collective de casser la baraque.
     
    Quelques heures plus tard, TF1, Journal de 20h. La catastrophique prestation de Raphaël Glucksmann. Un homme, surgi de Sirius, nous débite un monologue appris par coeur. Face au journaliste, il ne dialogue pas. Il commet l'immense erreur de s'adresser directement au public, craignant toute interaction qui exigerait quelque fulgurance de répartie. L'homme a peur, et le montre. Un moment de glace purement cérébrale, sans charisme, sans âme. L'impétrant est persuadé qu'il battra la France insoumise au premier tour, puis qu'il sera élu au second. Le public, éberlué pas ce soliloque ubuesque, a quelques raisons d'en douter. Nous verrons bien.
     
    C'était un dimanche bien singulier. Le soir, dans la lumière artificielle d'un studio parisien, les divagations d'un déraciné. Quelques heures plus tôt, au bord de cette eau que nous aimons tant et qui nous a tant manqué en cet été caniculaire, dans un coin charmant de la France profonde, le tour de force d'un très grand professionnel.
     
    La politique peut souffrir toutes sortes d'hommes, à gauche, à droite, d'un peu partout. Il y a juste une catégorie qu'elle rejette, sans appel : les amateurs.
     
     
    Pascal Décaillet

  • Mélenchon : être le meilleur ne suffit pas

     
     
    Sur le vif - Dimanche 23.08.26 - 15.47h
     
     
    Si j'étais Français, je ne voterais pas pour Jean-Luc Mélenchon. Mais, désolé, en termes d'intelligence, de culture historique, de rapidité d'esprit, de répartie, de génie oratoire, de capacité à rassembler, il est le meilleur.
     
    Ses idées ? J'en partage un très grand nombre. Souverainisme. Indépendance nationale. Ouverture aux pays du Sud. Au monde arabe. Anti-atlantisme. Anti-colonialisme. Sens inflexible de l'Etat, de la République. Soutien au peuple palestinien. Et beaucoup de thèmes sociaux, qui sont les miens.
     
    Mais, dans un système aussi personnalisé que la présidentielle au suffrage universel, votée en 1962, premier scrutin en 1965, on sait bien que l'affaire ne se résume pas aux idées. Il y a l'homme. Les qualités de Mélenchon sont immenses, ses défauts aussi. Égocentrique comme nul autre, assoiffé de pouvoir, graine d'autocrate. Il y a trop de Fouquier-Tinville en lui. On entrevoit déjà, pour ses opposants, la charrette, au milieu des huées, vers la Lame vengeresse.
     
    Tel est le paradoxe de l'homme : brillant, pétri d'Histoire, habité par la ferveur républicaine, mais dangereux par tout ce qu'il dégage de prétorien.
     
    Je ne voterais donc pas pour lui. Il est, de loin, le plus brillant, le plus inspirant par sa rhétorique si puissante, si française. Il voit juste sur bien des thèmes. Mais il fout la trouille à une majeure partie de la France. Il faudra trouver quelqu'un d'autre.
     
    Pascal Décaillet