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Liberté

  • Les Emigrés de Coblence

     

     

    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 10.06.26

     

    Au fond, le tutoiement est chose magnifique lorsqu’elle révèle une affinité de cœur, d’estime, un élan du désir, une relation de sang ou de chair, une étincelle de complicité, une fraternité d’enfance, de combat, de parcours. On se tutoie dans la famille, entre amis, entre amants, entre copains d’armée, de clubs sportifs, de groupes musicaux, ayant vécu ensemble des choses fortes. Et ça, c’est beau, c’est humainement vrai, c’est une part de reconnaissance humaine, en ce qu’elle a de puissamment contemporain.

     

    Ce qui peut parfois choquer, c’est de voir se tutoyer deux êtres de pouvoir, ne défendant pas des intérêts communs. Là, oui, les questions fusent. Pourquoi, cette familiarité ? Qu’ont-ils en commun, ces deux-là ? Quel cénacle d’ombre les réunit ? Dans l’adversité, se ménagent-ils ? Et si, dans le danger suprême, ils en venaient à défendre leur propre corporation, le cercle de leur pouvoir commun, plutôt que ceux dont ils ont, chacun, séparément, la charge ?

     

    Ainsi, la Révolution française se méfiait, à juste titre, des Emigrés. Ces nobles qui, en temps de guerre de la France révolutionnaire contre les puissances coalisées, avaient choisi le territoire de l’ennemi, pour retrouver d’autres nobles, adversaires de la France. Cela, ben sûr, mérite le mépris des patriotes. Ce tutoiement-là, d’exclusion de classe et de caste, est à des années-lumière de ceux de deux humains qui, librement, se reconnaissent amis.

     

    Pascal Décaillet

     

  • Jean Ziegler, salutaire emmerdeur

     
     
    Sur le vif - Mercredi 10.06.26 - 16.21h
     
     
    Je connaissais Jean Ziegler depuis à peu près un demi-siècle, je l'ai surtout fréquenté dès mon arrivée au Palais fédéral, il y a près de 36 ans, comme correspondant parlementaire pour la RSR. Il était conseiller national. Il était professeur à l'Uni. Il était auteur, essayiste. Il était détesté par la bourgeoisie. Et en général, quand un être est détesté, j'ai tendance à m'intéresser à lui.
     
    Il était, il a été toute sa vie, un être de chaleur et de lumière. Le réduire à ses seules idées, au demeurant très intéressantes mais légitimement disputées, voire combattues, est vaine entreprise. Jean Ziegler était un être humain, débordant de vie et de passion, au milieu d'autres humains. Il était un puissant compatriote, critique, comme doit l'être tout citoyen, nous sommes des êtres libres, pas des moutons. Et surtout, j'insiste sur ce point, il était un PATRIOTE. Dans la droite libérale, on lui a scandaleusement dénié cette dimension, comme si la patrie, cette universelle louve, romaine, maternelle, était l'apanage des seules convenances bourgeoises.
     
    Il était patriote, parce qu'il aimait la Suisse, et ceux qui continueront de dire le contraire, comme ils s'y emploient depuis six décennies, nous mentent. Il l'aimait comme une part de lui-même, de son enfance à Thoune, de ses passions critiques, et toute sa vie se sera jouée sur ce choc de paradoxes, entre dénonciation et admiration, rejet et adhésion, diagnostic cérébral et incroyables élans du coeur, sans doute ignorés du grand public. En cela, en cette dimension de totalité paradoxale, il m'a toujours rappelé l'autre grand contemporain du dernier demi-siècle suisse, l'autre salutaire emmerdeur, Franz Weber. Franz, celui qui se battait pour Delphes et pour Lavaux. Jean, celui qui croyait au ciel et aussi au Grand Soir.
     
    Je n'en dirai pas plus. Il était sacrément cinglé, quand même, parfois exaspérant, mais il aura été, sur son chemin de vie terrestre, un volcan de feu et de passion, un éclaireur, un remueur de secrets cryptés. Un emmerdeur, oui, Comme la Suisse en a tellement besoin.
     
    Deux choses, encore. D'abord, ce moment dingue, de temps suspendu, de souffles retenus, où, debout sur une terrasse du centre-ville, nous nous sommes, de mémoire, un verre à la main, lui et moi, l'un reprenant l'autre en le continuant, récité Hölderlin : "Wie wenn, am Feiertage...". Sa prosodie était parfaite. L'étincelle de passion, dans son regard, en déclinant la musique du plus grand poète allemand, intacte.
     
    Et puis, sans entrer dans le détail, ces quelques mots, dans des moment où peut-être, côté santé, je n'étais pas exactement au top, qu'il m'avait adressés. D'un être de vie à un autre être de vie.
     
    A sa famille, ses proches, ses amis, ma plus profonde sympathie.
     
     
    Pascal Décaillet
     

  • L'insupportable tutoiement des puissants

     

     

    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 10.06.26

     

    En République, à quoi sert un ministre ? Ou un chef de gouvernement ? Ou un chef d’Etat ? A une seule chose : servir le peuple. Servir son pays. Servir la communauté citoyenne dont il a la charge. Il doit être le serviteur des serviteurs du peuple. Il n’est là ni pour lui-même, ni pour sa gloriole, ni, orgueil suprême et démesuré, pour sa « place dans l’Histoire » (Mitterrand). De même, il doit être jugé, non sur sa vie privée, ni sur la qualité de son sourire (Kennedy), ni sur ses vertus de danseur mondain (Obama), mais sur la réussite – ou l’échec – des missions qui lui ont été confiées.

     

    A-t-il servi son pays, comme de Gaulle, Mendès France, Willy Brandt l’ont fait ? En a-t-il amélioré le sort, comme le très grand socialiste bâlois Tschudi, trois réformes complètes de l’AVS entre 1959 et 1973 ? A-t-il jeté les bases d’un édifice social unique en Europe, comme le grand Bismarck ? A-t-il révolutionné l’Ecole, comme le socialiste André Chavanne, entre 1961 et 1985 ? A-t-il imposé les exigences de l’Etat face aux féodalités de l’Argent, comme l’inoubliable Christian Grobet, entre 1981 et 1993 ? A-t-il amélioré la vie des plus humbles, comme le travailliste Attlee, juste après la guerre, en Grande-Bretagne, ou comme les sociaux-démocrates scandinaves, le Suédois Olof Palme notamment ?

     

    Bref, a-t-il œuvré au service de tous ? Ou, au contraire, a-t-il ruiné son pays, en l’endettant pour des générations (Macron) ? A-t-il provoqué sa perte, en l’entraînant dans une guerre ? A-t-il cassé son tissu social (Thatcher) ? En a-t-il pulvérisé le crédit, dans tous les sens du terme ? A-t-il abdiqué sa souveraineté ? L’a-t-il livré à un pouvoir supérieur, un empire ? L’a-t-il vendu aux usuriers mondialistes dont il s’est fait, pour rembourser la dette, le débiteur ?

     

    A-t-il défendu l’agriculture de son pays, son industrie, en les protégeant par une politique volontariste d’Etat, ou a-t-il laissé la « main invisible du marché », les dévaster, en les livrant à férocité de la concurrence mondiale ? En délocalisant les sites de production au fin fond de l’Asie ? En laissant les vins étrangers submerger les marchés de son pays ? A-t-il, fuyant la fréquentation de son propre peuple, préféré se pavaner, toute la durée de  son mandat (Macron), dans des postures de gluante familiarité avec les autres puissants de la planète ? Les embrassant. Les prenant constamment par le bras. Les tutoyant publiquement. Nous, le peuple, n’élisons pas des gouvernants pour qu’ils tutoient ouvertement d’autres gouvernants, comme s’ils retrouvaient de chères cousines, autrefois aimées, dans une grillade de famille ! Non seulement ils se tutoient, mais ils prennent plaisir à s’afficher en se tutoyant, ils veulent que ça se sache. Ils veulent prouver quoi ? Qu’ils sont du même monde ? Qu’ils font partie du cercle ? Je préfère mille fois le courage ombrageux de Mme Keller-Sutter, quand elle remet à sa place le Roi Ubu de la Maison Blanche. Allez, en guise de tutoiement final, ami lecteur, je te salue ! Et je t’embrasse.

     

    Pascal Décaillet