Commentaire publié dans GHI - Mercredi 24.06.26
Il était sans doute malhabile de proposer au peuple suisse cette barre arbitraire des dix millions d’habitants. Notre corps électoral, tous sujets confondus, se méfie des chiffres imposés dans la Constitution, texte qui doit demeurer concis, ouvert, général. Tout comme il se méfie des plafonds, des planchers. Le monde des chiffres, dans son esprit, doit appartenir éventuellement aux lois, pas à notre Charte fondamentale. Ou même, un étage plus bas, aux directives, qui par définition s’adaptent aux circonstances, cet élément si capital du « terrain » dont parle constamment, dès les années vingt, et même dès ses mille jours de captivité en Allemagne entre 1916 et 1918, le jeune officier Charles de Gaulle. Alors oui, le peuple suisse est intelligent, avisé, pragmatique, il ne veut pas couler dans le bronze, il veut laisser le champ ouvert.
Pour autant, l’UDC a fédéré 45% de votants autour de son texte. Ça n’est, bien sûr, pas la victoire. Mais c’est tout, sauf une défaite. C’est 15% de plus que son socle électoral, au niveau fédéral. Dans ces 15%, bon nombre de PLR, qui était très divisé, sans doute des conservateurs démocrates-chrétiens de Suisse centrale et orientale, et plein d’autres, qui ne veulent tout simplement pas que la Suisse étouffe.
Chez les opposants, je l’ai déjà souligné ici, l’alliance la plus surréaliste de notre Histoire politique suisse, entre le grand patronat ultra-libéral, ses millions jetés dans la campagne comme miettes aux moineaux, et la gauche la plus naïve, la plus candide, du monde. Cette dernière, toute occupée à taxer de « xénophobes » les partisans, ce qui est totalement ridicule, s’est laissée complètement manipuler par les forces mêmes qu’elle combat, à juste titre, le reste de l’année : celles de l’Argent-Roi, de l’exploitation des travailleurs (sous-enchère salariale), de la financiarisation du travail. Elle a juste combattu cette initiative, « parce qu’elle venait de l’UDC ». Le degré zéro de l’intelligence politique.
Les dix millions sont donc tranchés, nous sommes démocrates, nous prenons acte. Pour autant, l’étouffement démographique de la Suisse demeure l’un de nos thèmes majeurs. En matière de logements pour nos enfants, de lutte contre le mitage du territoire (l’un des thèmes amiraux du grand Franz Weber), de congestion des autoroutes, de vieillissement du réseau ferroviaire, de prise d’assaut de nos assurances sociales, de gestion hospitalière, rien n’est réglé.
Dans tous ces domaines, la droite libérale, qui mène le bal en Suisse, n’a strictement rien entrepris en un quart de siècle de relations bilatérales, et de libre-circulation. Elle se trouve donc totalement disqualifiée pour prendre en mains les impérieuses mesures concrètes pour conjurer l’explosion démographique. Les solutions, tous domaines confondus, exigeront le sens du collectif, des intérêts supérieurs du peuple suisse, la mise en action de l’Etat, et non des féodalités financières privées, pour réinventer un Contrat social digne des pionniers radicaux de 1848.
Pascal Décaillet