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Liberté

  • Une défaite pour l'UDC ? Vous voulez rire !

     
     
    Sur le vif - Lundi 15.06.26 - 15.41h
     
     
     
    Bien sûr, hier, sur la Suisse à dix millions, l'UDC a perdu. C'est indéniable. Certes, elle décroche 45% des voix, presque un Suisse sur deux, ce qui représente 15% de plus que son réservoir électoral. Ces 15%, il faut aller les chercher un peu partout, mais principalement au PLR, très partagé sur le sujet, mais aussi chez les conservateurs démocrates-chrétiens de Suisse centrale et orientale. Mais enfin, bien entendu, 45%, c'est une défaite.
     
    L'UDC a perdu sur cet objet précis, la Suisse à dix millions. Sans doute, à cause de l'aspect arbitraire du chiffre, le peuple suisse n'aime pas trop ce genre de plafonds, dont il sent le côté artificiel.
     
    Mais moi, je vous dis que l'UDC, hier, a remporté une victoire.
     
    Ses puissants stratèges savaient parfaitement que cette barre à dix millions allait risquer de retenir pas mal de monde. Mais il s'agissait d'une initiative marketing, avec un titre frappant, clair, lisible, capable de déclencher un vaste débat national autour d'un texte à eux. Ils auraient été très heureux de gagner, mais la perspective d'une défaite très honorable (45%, c'en est une) leur convenait presque tout autant.
     
    Dans toute cette campagne, l'UDC a multiplié les qualités stratégiques, pour mettre son parti au centre de toutes les discussions, à seize mois des élections fédérales d'octobre 2027. Premier étage de la fusée : la Suisse à dix millions. Deuxième étage : la campagne amirale qui nous attend, sur les Bilatérales III. Tout cela, tout cet enchaînement chronologique, est pesé, prémédité, pensé. Cela porte un nom : cela s'appelle stratégie.
     
    Une telle construction intellectuelle, dicter l'agenda, tenir le tempo, garder l'opinion en haleine du coup suivant, fait, hélas, cruellement défaut dans les autres partis de la droite suisse. Au PLR comme au Centre, on passe son temps à jouer les pompiers, en tentant de RÉAGIR aux offensives fulgurantes de l'UDC. Avec un soutien sans limite du grand patronat, pas loin d'être éhonté dans la Suisse à dix millions, on passe son temps à creuser des tranchées, des fortins, faire la morale. On s'allie même avec la gauche, pour défendre le grand capital. ON NE FAIT QUE SE DÉFENDRE, ARRIVER APRÈS. On n'est presque jamais, soi-même, à l'origine d'un grand débat national.
     
    Car la Suisse à dix millions fut un grand, un magnifique débat, sur l'ensemble du territoire de notre pays. La participation, hier, fut remarquable. Le sujet (qui n'est pas l'immigration, mais la DÉMOGRAPHIE) était juste, pertinent, ciblé. Il épousait les légitimes préoccupations des plus humbles de nos concitoyens sur la géographie, le relief, le territoire si particulier de notre magnifique pays. Il est tout, sauf extensible à souhait. La démographie est donc un thème central.
     
    Alors oui, sur la Suisse à dix millions, l'UDC a perdu. Mais, dans la perspective du combat pour les fédérales 2027, elle a occupé le terrain avec une rare intelligence.
     
     
    Pascal Décaillet

  • Les Emigrés de Coblence

     

     

    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 10.06.26

     

    Au fond, le tutoiement est chose magnifique lorsqu’elle révèle une affinité de cœur, d’estime, un élan du désir, une relation de sang ou de chair, une étincelle de complicité, une fraternité d’enfance, de combat, de parcours. On se tutoie dans la famille, entre amis, entre amants, entre copains d’armée, de clubs sportifs, de groupes musicaux, ayant vécu ensemble des choses fortes. Et ça, c’est beau, c’est humainement vrai, c’est une part de reconnaissance humaine, en ce qu’elle a de puissamment contemporain.

     

    Ce qui peut parfois choquer, c’est de voir se tutoyer deux êtres de pouvoir, ne défendant pas des intérêts communs. Là, oui, les questions fusent. Pourquoi, cette familiarité ? Qu’ont-ils en commun, ces deux-là ? Quel cénacle d’ombre les réunit ? Dans l’adversité, se ménagent-ils ? Et si, dans le danger suprême, ils en venaient à défendre leur propre corporation, le cercle de leur pouvoir commun, plutôt que ceux dont ils ont, chacun, séparément, la charge ?

     

    Ainsi, la Révolution française se méfiait, à juste titre, des Emigrés. Ces nobles qui, en temps de guerre de la France révolutionnaire contre les puissances coalisées, avaient choisi le territoire de l’ennemi, pour retrouver d’autres nobles, adversaires de la France. Cela, ben sûr, mérite le mépris des patriotes. Ce tutoiement-là, d’exclusion de classe et de caste, est à des années-lumière de ceux de deux humains qui, librement, se reconnaissent amis.

     

    Pascal Décaillet

     

  • Jean Ziegler, salutaire emmerdeur

     
     
    Sur le vif - Mercredi 10.06.26 - 16.21h
     
     
    Je connaissais Jean Ziegler depuis à peu près un demi-siècle, je l'ai surtout fréquenté dès mon arrivée au Palais fédéral, il y a près de 36 ans, comme correspondant parlementaire pour la RSR. Il était conseiller national. Il était professeur à l'Uni. Il était auteur, essayiste. Il était détesté par la bourgeoisie. Et en général, quand un être est détesté, j'ai tendance à m'intéresser à lui.
     
    Il était, il a été toute sa vie, un être de chaleur et de lumière. Le réduire à ses seules idées, au demeurant très intéressantes mais légitimement disputées, voire combattues, est vaine entreprise. Jean Ziegler était un être humain, débordant de vie et de passion, au milieu d'autres humains. Il était un puissant compatriote, critique, comme doit l'être tout citoyen, nous sommes des êtres libres, pas des moutons. Et surtout, j'insiste sur ce point, il était un PATRIOTE. Dans la droite libérale, on lui a scandaleusement dénié cette dimension, comme si la patrie, cette universelle louve, romaine, maternelle, était l'apanage des seules convenances bourgeoises.
     
    Il était patriote, parce qu'il aimait la Suisse, et ceux qui continueront de dire le contraire, comme ils s'y emploient depuis six décennies, nous mentent. Il l'aimait comme une part de lui-même, de son enfance à Thoune, de ses passions critiques, et toute sa vie se sera jouée sur ce choc de paradoxes, entre dénonciation et admiration, rejet et adhésion, diagnostic cérébral et incroyables élans du coeur, sans doute ignorés du grand public. En cela, en cette dimension de totalité paradoxale, il m'a toujours rappelé l'autre grand contemporain du dernier demi-siècle suisse, l'autre salutaire emmerdeur, Franz Weber. Franz, celui qui se battait pour Delphes et pour Lavaux. Jean, celui qui croyait au ciel et aussi au Grand Soir.
     
    Je n'en dirai pas plus. Il était sacrément cinglé, quand même, parfois exaspérant, mais il aura été, sur son chemin de vie terrestre, un volcan de feu et de passion, un éclaireur, un remueur de secrets cryptés. Un emmerdeur, oui, Comme la Suisse en a tellement besoin.
     
    Deux choses, encore. D'abord, ce moment dingue, de temps suspendu, de souffles retenus, où, debout sur une terrasse du centre-ville, nous nous sommes, de mémoire, un verre à la main, lui et moi, l'un reprenant l'autre en le continuant, récité Hölderlin : "Wie wenn, am Feiertage...". Sa prosodie était parfaite. L'étincelle de passion, dans son regard, en déclinant la musique du plus grand poète allemand, intacte.
     
    Et puis, sans entrer dans le détail, ces quelques mots, dans des moment où peut-être, côté santé, je n'étais pas exactement au top, qu'il m'avait adressés. D'un être de vie à un autre être de vie.
     
    A sa famille, ses proches, ses amis, ma plus profonde sympathie.
     
     
    Pascal Décaillet