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Liberté

  • Saxe-Anhalt : ils n'analysent plus, ils s'étranglent !

     
     
    Sur le vif - Lundi 07.09.26 - 13.20h
     
     
     
    L'extase par la strangulation. C'est ce que nous montre le réalisateur japonais Oshima, dans son extraordinaire film "L'Empire des sens" (1976). Dire que j'en fus marqué, lorsque je le vis tout jeune, est un faible mot.
     
    Alors, ce serait cela ? Ils cherchent secrètement à jouir, ces milliers de commentateurs des élections en Saxe-Anhalt, qui remplacent l'indispensable froideur de l'analyse politique et historique, par l'expression, sans cesse recommencée (comme la Mer, de Paul Valéry) de leur étouffement.
     
    Ils ne diagnostiquent plus. Ils s'étranglent. Ils moralisent. Les années trente ! Chapoutot ! Le ralliement des élites à la Bête immonde ! Le retour du nazisme !
     
    Ils ne citent même pas Heinrich Mann, génial frère aîné de Thomas, auteur central sur les ultimes années de la République de Weimar, parce qu'ils ne le connaissent pas.
     
    S'étrangler ça leur fait du bien ? Chez Oshima, sans vouloir déflorer, ça finit plutôt mal, mais bon, chacun son truc, chacun son trip, chacun conjure sa solitude comme il peut.
     
    Le problème, c'est qu'en analyse politique, il faut...... analyser. Et non s'étrangler. Et, pour analyser un pays aussi complexe et passionnant que l'Allemagne, il faut avoir passé sa vie à y séjourner, la visiter, la parcourir, en étudier l'Histoire. Politique. Militaire. Linguistique (oh oui, la langue, les dialectes, tout passe par eux). Poétique. Musicale.
     
    Disons que le discours sur l'Allemagne se met très vite à suinter l'inculture et la méconnaissance, la reprise moutonnière de lieux communs, plus vite que d'autres, où on peut plus facilement tenir salon, faire illusion. Sur les chaînes TV parisiennes. A la RTS. Parce que la VRAIE CONNAISSANCE, ça passe par la langue, vous comprenez ? Par Martin Luther. Par les Frères Grimm. Par Bertolt Brecht. Par Heiner Müller. Par Christa Wolf. Eh oui, la DDR a aussi produit de fulgurants inventeurs de mots.
     
    Et puis, justement, il y a l'ex-DDR. Il se trouve que j'ai, depuis ma jeunesse, un lien, et des atomes plus que crochus, avec ce pays, qui exista comme tel entre 1949 et 1990. Mais qui représente, plus simplement, la Prusse historique, la Saxe historique, la Thuringe. Cinq Länder, pour trois Allemagnes. Vous trouverez moins de similitudes entre un Prussien et un Saxon, qu'entre un hippocampe et un cornet à pistons.
     
    Alors voilà, je prends mon bâton de pèlerin, je ne laisserai pas l'ignorance et la superficialité s'étaler à l'envi dans l'espace public. Je vous proposerai, ici et ailleurs, dans les jours qui viennent, des éclairages sur le petit Land (2 millions, seulement) de Saxe-Anhalt. Sur le grand retour, dans les âmes, de la DDR. Sur la responsabilité écrasante, devant l'Histoire, de deux gentils centristes, Helmut Kohl et Angela Merkel. Sur les vertus sociales, associatives et culturelles de la DDR, englouties dans la grossièreté immonde du phagocytage de l'Allemagne de l'Est par le glouton Kohl, valet du capitalisme, du libéralisme et des Américains.
     
    Mais aussi, il nous faudra bien parler, AfD ou non, de l'essentiel : le RÉARMEMENT MASSIF de l'Allemagne, par centaines de milliards. Ces armes, elles serviront à "l'Europe" ? Laissez-moi rire ! "L'Europe" n'existe pas ! Ces armes, elles serviront à l'Allemagne, et à l'Allemagne seule. A la nation allemande, qui a patiemment attendu son heure depuis 1945. Comme elle avait, mille fois plus patiemment encore, attendu, après la destruction totale du pays en 1648 (Guerre de Trente Ans), de se relever, un siècle plus tard. Sous Frédéric II, le génial roi de Prusse. Et quel réveil !
     
    En sentinelle diaphane derrière son nuage, il doit se frotter les mains, le Vieux Fritz. La strangulation lente, lui aussi, il connaissait. Par la diplomatie, et par les armes. C'est excitant, aussi. Mais il n'est pas certain que cette jouissance-là, mitonnée sous les lambris de "Sans-Souci", à Potsdam, soit, pour tous les intéressés, immédiatement au rendez-vous.
     
     
    Pascal Décaillet

  • Une émission, c'est la vie, et ça n'est que cela !

     
     
    Sur le vif - Vendredi 04.09.26 - 11.15h
     
     
    Il y a, jour pour jour, vingt ans, lundi 4 septembre 2006, je présentais la toute première émission de GAC. Vingt Saisons entières étaient donc accomplies fin juin 2026. Et là, depuis le lundi 17 août, nous avons attaqué la vingt-et-unième année.
     
    Je venais, comme on sait, de la radio, où j'avais passé dix-sept années de ma vie, d'une intensité physique dingue, que nul ne peut imaginer. Car la radio, c'est physique. Dix-sept ans de passion pour le micro. Le direct. Des tonnes d'émissions dehors, dans la foule, debout et en mouvement, micro sans fil, casque sans fil. Nanterre, Madrid, Ramallah, Jérusalem, Kiev, Berlin, Bruxelles, La Haye, l'ex-DDR. Et des mégatonnes d'émissions en direct, au milieu des élus, dans la Salle des Pas perdus du Palais fédéral. Une Berne politique où j'avais été plusieurs années correspondant, et avec laquelle je n'avais jamais rompu le lien.
     
    L'idée de GAC était, au fond, de poursuivre ce rêve en télévision, et devenir le lieu du débat politique à Genève. Un lieu de vie. Car une émission, c'est la vie, et ça n'est que cela.
     
    La magnifique chaîne qui a permis cette aventure, Léman Bleu, n'avait que dix ans d'existence. Elle en a aujourd'hui trente. J'ai donc le privilège d'avoir partagé les deux tiers de sa vie. Producteur indépendant, j'ai mon bureau à moins d'un kilomètre de la chaîne, à Carouge. J'y arrive le soir un peu avant 18h. Et là, c'est pour moi "l'heure sacrée", 18h-19h, celle où, après avoir apporté le conducteur aux équipes techniques et d'accueil, je dois m'isoler dans un coin que la chaîne met à ma disposition, et me concentrer à fond sur l'émission. Faire le vide. Avant de surgir.
     
    Mais aussi, ce moment d'intériorisation du chemin de l'émission, comme un descendeur, les yeux fermés, qui, du haut de la piste, se refait le parcours, se trouve, Dieu merci, interrompu pour de franches rigolades complices avec Jérémy Seydoux, lui-même à quelques minutes de son Journal, où nous recensons en pouffant de rire les menus potins politiques, dits et surtout non-dits, de Genève. Rien que ces entretiens pourraient nourrir un bouquin extraordinaire sur les petits secrets de Piogre. Loin d'annihiler ma concentration, ces surgissements de drôlerie la renforcent.
     
    Pendant ces vingt ans, j'ai toujours bénéficié, à Léman Bleu, d'un rapport de confiance, d'estime mutuelle, de confraternité riante et souriante, en un mot d'amitié, absolument uniques dans le métier. Jamais je n'ai fréquenté un média où la qualité humaine était à ce point entretenue, comme une petite fleur fragile, indispensable à la réussite de l'aventure. C'est une chaîne qui réussit, justement, et ça n'est pas pour rien. Trente ans de succès, mais plus fort que jamais, depuis quelques années, avec Laurent Keller à la direction.
     
    Mes compagnons de route, pour GAC, mes frères et soeurs d'armes dans la lutte au quotidien pour l'émission, furent successivement Marina Wutholen, Laurent Keller (aujourd'hui l'excellent directeur de la chaîne), puis Audrey Covo. Depuis fin 2016, je travaille seul. A tous, un immense merci.
     
    Et surtout, merci à tous. Notamment aux assistantes d'accueil, aux équipes techniques, remarquables d'engagement, à toux ceux qui font cette chaîne, depuis le Conseil d'administration jusqu'aux équipes de nettoyage.
     
    L'émission me dévore ? Oui, c'est une condition sine qua non à sa réussite. Mais elle me lacère moins que mon équation personnelle à mes productions radio, notamment les années les plus intenses, celles de Forum. Mais, si j'avais attaqué GAC avec le rythme et la folie de Forum, je n'aurais jamais tenu vingt ans. Même pas dix. Même pas cinq. Un certain pépin de santé, en 2005, m'a révélé, sur moi-même, une banalité aussi affligeante qu'éclairante : je suis mortel.
     
    A tous, un immense merci ! A commencer par tous ceux qui nous font, depuis vingt ans, la confiance et l'amitié de nous suivre, tous les soirs, du dimanche au mercredi.
     
    Une émission, c'est une tranche de vie.
     
    Une émission, c'est la vie elle-même, le coeur qui bat, la vie qui va.
     
     
    Pascal Décaillet

  • Les tea-rooms pour pékinois, non merci !

     
     
    Sur le vif - Jeudi 03.09.26 - 15.29h
     
     
    Pourquoi faut-il que les interviews d'écrivains, qui pourraient être d'incroyables moments d'échanges de vie, durs, rythmés, haletants, donnent si souvent l'impression d'un désespérant dialogue de convenance et de poussière ? Avec de vieux habits. Dans un tea-room pour pékinois.
     
    Tranches de vie ? Et comment ! Pour peu que le journaliste ait lu le bouquin, soit prêt à parler du TEXTE. Sa construction. Ses mots. Son rythme. Sa musique. Ses silences. Pour peu, aussi, que... l'auteur soit prêt à cet exercice autrement plus exigeant, plus serré sur le tissu vivant de son propre texte, plutôt que se laisser glisser sur les surfaces de la convenance bavarde, mondaine. Du tea-room au cocktail, un seuil lustré suffit.
     
    Cela, oui, un corps-à-corps sur le texte, plutôt qu'errer hors du cercle de l'essentiel, donc hors de la partition du livre. Ou pire, s'aventurer dans la vie de l'auteur. Ou, pire encore, solliciter docilement son avis sur mille-et-une questions de société.
     
    Ré-empoigner le texte, à deux voix. A hautes voix. En questionner les enjeux concrets, physiques. Pour peu que le journaliste ait une équation personnelle avec la question majeure du style.
     
    Et tout le reste, comme le dit si bien le grand Verlaine, est littérature.
     
     
    Pascal Décaillet