Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

- Page 6

  • Pierre Maudet à la Culture ?

     

    Sur le vif - Jeudi 13.01.11 - 12.14h

     

    Pierre Maudet ne s’en cache même plus : il reprendrait très volontiers, en cas de réélection ce printemps, le Département municipal de la Culture, en Ville de Genève, depuis vingt ans aux mains des Verts (Alain Vaissade, puis Patrice Mugny). Un défi, à coup sûr, à la mesure de son envergure, sa vision, sa capacité réformatrice, sa puissance de travail. « Vingt ans après », c’est le titre d’un roman, au reste superbe, c’est aussi le signal de l’alternance nécessaire.

     

    Car il y en aura du boulot, avec ou sans Maudet, quel que soit le repreneur. Oh, bien sûr, si on se contente de la propagande émanant de l’entourage du magistrat sortant, on se laisse, sans broncher, enfiler dans les neurones l’image d’un monde « parfaitement géré » (sic !), où tout ne serait qu’ordre et beauté, cosmos, Nirvana, tous beaux, tous gentils, pas un traître sou jeté par le moindre soupirail. Au Musée d’Art et d’Histoire, au Grand Théâtre, entente parfaite, cœurs purs. Galaxie des nimbes. Archanges et séraphins, main dans la main. Nus, avec juste l’épée comme cache-sexe.

     

    Il se peut que la réalité soit un peu moins idyllique. Il se peut que l’ambiance, notamment dans les deux établissements cités plus haut, ait parfois davantage enrichi les pharmas productrices de Prozacs et autres antidépresseurs que le débat artistique. Quant à l’aspect financier, le Département de la Culture est doté d’un tel pactole, chaque année, qu’il confère à ses gestionnaires et apparatchiks un pouvoir sans précédent pour nommer, révoquer, copiner, distribuer postes et prébendes, développer un réseau de clientélisme sans pareil. Pour cette raison aussi, l’alternance est souhaitable.

     

    Le repreneur, quel qu’il soit, aura un droit, et même un devoir, d’inventaire. Attention ou ouvrant les placards ! Chaque poste, en haut lieu, est-il vraiment justifié par l’intérêt public ? De rafraîchissantes découvertes ne sont pas à exclure. La vie est peine d’enseignements. Sachons les cueillir, l’âme vierge et frémissante, comme la rosée du matin.

     

    Pascal Décaillet

     

     

     

     

     

     

     

  • Patrice Mugny : coq ou chapon ?

     

    Commentaire publié dans le Nouvelliste - Mercredi 12.01.11



    Hier matin, sur la RSR, Patrice Mugny, membre de l’exécutif de la Ville de Genève et bientôt préretraité dans la douceur nimbée d’un Larzac valaisan, regrettait que les débats audiovisuels tournent aux combats de coqs. Il a peut-être raison, M. Mugny. Mais moi, je dis qu’il ne manque pas de culot. Voici pourquoi.

    Avant d’accéder au gouvernement de la Ville de Genève, au printemps 2003, Patrice Mugny était conseiller national, et même co-président des Verts suisses.  Eh bien croyez-moi, pour avoir animé des dizaines de débats en direct du Palais fédéral en ces années-là, il était le plus coq de tous les coqs de combat. Pure race, type mexicain, ergot acéré comme une lame de rasoir, bec pugnace, ongles tétanisés d’extase. Antagoniste remarquable, l’un des meilleurs. Joueur, acteur, verbe efficace, puissant, sachant se laisser emporter par la colère, ou peut-être la feindre. Bref, un bretteur de la première espèce, une sorte de Cadet de Gascogne de type sanguin, ne demandant qu’à en découdre. Un homme comme je les aime.

    Il était l’anti-pisse-froid, Mugny. Je me souviens, entre autres, d’un débat homérique entre Claude Frey et lui, le jour où les Américains attaquaient l’Irak. Et puis là, voilà qu’aujourd’hui, après huit ans de pouvoir où il a géré les affectations des dizaines de millions dévolus chaque année à la culture genevoise, Monsieur le Notable, comme dans la chanson de Brel, s’est embourgeoisé. Et voilà l’ancien rédacteur en chef du Courrier, journaliste naguère frontal, militant, revêche, bouillonnant, qui se met à regretter « l’irrévérence » de la presse d’aujourd’hui. Ah, les braves gens ! Ah, le singulier virage ! Ah, la somptueuse victoire de Monsieur Homais, l’apothicaire, qui soupèse ses fioles fragiles, sur la fougue militante d’antan !

    Ils sont tous comme ça, les gens de pouvoir. Dans l’opposition, raides, fiers, conquérants. Une fois aux affaires, ils demandent des formes. N’aiment pas qu’on fouine, qu’on les dérange. Ils sont tous comme cela, de gauche comme de droite, de Brigue ou de Camargue. Je ne me rappelle plus comment s’appelle cette opération, qu’on dit douloureuse, par laquelle le coq se transforme en chapon. Vers une vie plus douillette. Au royaume, si doux, des ergots apaisés.

    Pascal Décaillet












  • Roger de Weck et l’hystérie des Lumières

     

    Commentaire publié dans les pages "Débats" du quotidien "Le Temps", mardi 11.01.11

     

     

    Un beau matin, dans les colonnes du Temps (édition du mardi 4 janvier 2011), Roger de Weck s’est mis à parler des Lumières, avec un grand L, sans doute celles de Diderot et Voltaire, et il a tellement répété ce mot incantatoire qu’en lieu et place des Lumières, c’est un sautillement de cabris qui s’est pressé à nos yeux. Les cabris du général de Gaulle, quand il parlait de l’Europe. Amusant hasard, le nouveau patron de la SSR se trouve être un partisan acharné de l’entrée de la Suisse dans l’Union européenne : l’Europe, les Lumières, à quoi s’ajoute une dévotion liturgique aux mots « service public », balancés dans le discours comme vertu d’Evangile, arche sainte, inattaquable. Munie de tous les pouvoirs : vous murmurez « service public », et voilà les écrouelles touchées, le mal répudié. Il est vraiment très fort, Roger de Weck. Un magicien.

     

    Une page entière du Temps, mardi dernier, pour dessiner, au compas et à l’équerre, une vision théorique, métallique, désincarnée, du monde des médias en Suisse. Manichéenne, aussi, tant suinte, sous la plume de l’admirateur des Lumières, la haine de tout ce qui viendrait du privé, la diabolisation de la publicité, le sentiment d’arrogance et de supériorité du Mammouth dûment engraissé par la redevance, face à la fragile constellation des petits, moins gâtés, devant infiniment plus se battre pour survivre. Venant d’un homme qui a dirigé des journaux aussi prestigieux que « Die Zeit » ou le « Tages Anzeiger », dont je ne sache pas qu’ils fussent issus de fonds publics, on appréciera l’opportune souplesse de la reconversion, tout chemin de Damas ayant son épisode de « Lumière », ça se tient.

     

    Citées cinq fois dans la seule première colonne, les Lumières nous éblouissent à toutes les sauces : elles seraient non seulement à l’origine du débat démocratique, mais même à celle de la satire ! Laquelle, c’est bien connu, n’existait ni dans l’Antiquité, ni au Moyen Âge, ni à l’époque de Molière, qui a commis l’imprudence de naître un siècle trop tôt. Proposer, dans le même texte, l’apologie de la satire et celle de « la force tranquille des bons arguments », nous promet de passionnants débats, sous le règne éclairé de M. de Weck, sur la définition du bon argument, ce qui relève du bon goût et de l’outrecuidance, ce qui profile la ligne jaune dans la géométrie du bien penser. En démolissant, la semaine dernière, au micro de mon confrère Simon Matthey-Doret, le matin à la RSR, MM Sarkozy et Berlusconi, en estimant heureux que la Hongrie soit dans l’Union européenne, le nouveau patron de la SSR a d’ailleurs inventé un nouveau concept, rafraîchissant, de la part du premier commis d’une radiotélévision d’Etat : celui de neutralité pour le moins engagée.

     

    En clair, le texte de Roger de Weck inspire une inquiétude majeure : celle que, sous couvert de bons sentiments, jetés sur le chemin comme autant de vertus théologales, sous couvert d’objectivité, le service dit « public », en Suisse, soit sournoisement pris en otage par une idéologie comme une autre. On connaît le profil politique du nouveau patron de la SSR, sa dévotion à l’Union européenne, son mépris envers le parti choisi par les Suisses comme premier aux dernières élections fédérales, toutes choses qui relèvent de son droit le plus absolu comme citoyen, mais qui ne sont pas trop censées se ressentir dans l’exercice de ses fonctions. Ainsi, ce combat contre la « polarisation » dans les débats : mais enfin, M. de Weck, si la Suisse est appelée, dans les vingt ans qui viennent, à se polariser, et peut-être le centre-droit à doucement s’estomper, au nom de quoi la SSR devrait-elle se parer, unilatéralement, de la mission de contrer cette réalité politique ? Exemple : la soupe qu’on est en train de faire d’Arena, à Zurich, en vérité pour diminuer le pouvoir d’influence d’un parti jugé (par qui, et de quel droit ?) plus digne de la nuit que de la Lumière.

     

    Pour le reste, la Sainte Ecriture de M. de Weck reprend l’étrange dogme de la SSR seule capable, en Suisse, de proposer des services de qualité. Je suppose que cet homme de culture lit tous les jours le Temps, ou la NZZ, ce que je fais en tout cas pour ma part, et ces journaux, financés par le seul secteur privé, m’en apprennent au moins autant, sur la politique, l’économie, la culture, en Suisse, que bien des émissions de la SSR. Et tiens, nous nous réjouissons que l’homme des Lumières nous explique en quoi la diffusion de séries américaines, par exemple sur la TSR, doit émarger d’un organe financé par la redevance. Quant aux stations de radio et de TV privées, que manifestement M. de Weck ne connaît pas, je vous invite quand vous voudrez à comparer leur coût horaire (par exemple dans les émissions d’informations et de débats) avec ceux du Mammouth.

     

    A lire le nouveau patron de la SSR, on demeure confondu par la somme d’énergie n’ayant au fond pour dessein, à l’instar de certaines constructions de Tinguely, que de sauver la raison d’être de la machine elle-même. Non ce qu’elle produit, mais l’outil en soi. Face à ce manifeste de survie, que doivent faire les médias privés, radio, TV, et (très bientôt !) sites internet multimédias ? Réponse : se battre. Montrer qu’ils peuvent faire aussi bien avec infiniment moins. Etre les meilleurs dans l’information de proximité, les débats citoyens, mais aussi la promotion de la culture, la vie sportive, associative. Et surtout, continuer de travailler dans la joie et l’enthousiasme, à quelques milliers de lieues marines des appareils et de leurs lourdeurs. La seule preuve, au fond, dans ce métier, est la preuve par l’acte. Aux grands desseins théoriques, ceux du compas et de l’équerre, il n’est pas vain d’opposer l’infatigable labeur de la fourmi. Loin des Lumières. Mais dans l’éblouissante obscurité de son artisanat. A jamais recommencé.

     

    Pascal Décaillet