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Liberté - Page 1646

  • Les marches du Sénat

     



    Édito Lausanne FM – Vendredi 14.12.07 – 07.50h



    On peut éjecter un homme, on n’éjecte pas des idées. Une structure peut finir, par addition de petitesses et de rancunes, par se débarrasser d’un élément qui aurait accaparé trop de place et de lumière. Si cet élément a, en lui, l’âme et les ressources d’énergie pour, de l’extérieur, reprendre le combat, il en ressortira, quelques années plus tard, encore plus fort. C’est ce qui pourrait bien arriver à Christoph Blocher.

    Le Parlement, par une majorité de circonstance, bricolée en coulisses et uniquement pour l’occasion, a réussi un coup. Tant mieux pour lui. Laissons le Parlement, désormais claquemuré dans son autisme, jouir des dernières années où, résidu de vieilles Diètes d’Empire, il pourra encore donner ce spectacle-là. Le spectacle de la combinazione. Le spectacle de ce trio de l’hôtel Bellevue, aux heures pâles de la nuit : MM Darbellay, Levrat, et Ueli Leuenberger.

    Il faut lire et relire « Jules César », cette lumineuse tragédie de Shakespeare, construite sur le scénario de la « Vie des hommes illustres », du grand Plutarque. Comment Brutus et Cassius, sur un coup de fortune, s’acoquinent. Comment Marc Antoine, une fois le forfait commis, et le sang de César sur les marches du Sénat, séduit la foule de Rome. Comment les conjurés se déchirent entre eux. Comment l’opinion publique se façonne et se travaille, se retourne à la vitesse de l’éclair.

    Déjà hier, Christophe Darbellay s’empressait de rassurer la droite : « Nous, démocrates-chrétiens, mais nous sommes évidemment un parti bourgeois ! ». Et de rappeler, sans faillir, l’âme fière, l’engagement indéfectible de son parti dans la votation fédérale de février sur l’imposition des entreprises. Et d’appeler hier soir, sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à un grand centre droit fraternel. Et de tenter de calmer les radicaux, dont beaucoup sont tout simplement remontés contre lui. Ductilité, souplesse, plasticité ; il y aurait aussi d’autres mots, laissons-les.

    Lisons Plutarque, plutôt. Le rendez-vous à Philippe, lancé par Blocher en 1999, c’était déjà, via Shakespeare, tiré de cet auteur de génie, ce Grec imbibé de latinité qui aura passé son œuvre à mettre en parallèle les destins des grands hommes. À nous démonter, par le génie du récit et non la pesanteur de la démonstration, les ressorts du pouvoir. Lire Plutarque, comme lire certaines œuvres de Marx, ces moments de lumière où le philosophe rhénan nous décortique les mécanismes des mouvements révolutionnaires de 1848, comme lire Thucydide ou Tocqueville, ne contribue certes pas à une vision optimiste de l’Histoire. Mais réaliste, oui. Les hommes, tels qu’ils sont. Avec le jeu de miroirs des ambitions, les passions destructrices. C’est cela, l’Histoire. C’est cette dimension du tragique et de la dérision, dans laquelle le petit complot du Bellevue, ce pacte-à-trois d’une nuit passagère, vient arracher quelques parcelles de lumière et de perspective.

    Plutarque, Shakespeare, et plus encore Bertolt Brecht. Le jeu de masques et d’hypocrisies de leurs héros. Se donner des allures de tyrannicide, invoquer la morale, pour en vérité, ne rien assouvir d’autre que des ambitions personnelles. C’était valable la nuit de mardi à mercredi, avec MM Darbellay, Levrat et Ueli Leuenberger. C’était valable aux ides de Mars, an 44 avant Jésus-Christ, à Rome, sur les marches du Sénat.

  • La droite trahie

     

     

    Commentaire publié dans le Nouvelliste du jeudi 13.12.07

     

    Christophe Darbellay est sans doute l’un des politiciens suisses les plus doués de la jeune relève, mais là, je ne comprends pas. S’acoquiner dans la pénombre avec les socialistes et les Verts, casser l’alliance historique avec les radicaux, pour le goût du mirage et le sel improbable de l’aventure, il y a là un geste qui relève plus du desperado de western que de la construction d’un destin politique.

     

    Oh, certes, le coup est magistral. Quatre ans et deux jours plus tard, l’affront subi par Ruth Metzler est vengé. La logique de vendetta a fait son œuvre, les parrains sablent le champagne, avec comme alliés la gauche de la gauche de ce pays. La belle alliance ! Mais pour quels lendemains ? La droite lacérée, le camp bourgeois divisé pour longtemps, et l’UDC, peut-être, dans la rue pour quatre ans.

     

    La démocratie chrétienne suisse doit clairement dire à quel camp elle appartient. Et ce camp, historiquement, philosophiquement, économiquement, ne peut être que celui de la grande famille de droite. En fût-elle l’aile sociale, familiale, tout ce qu’on voudra. Mais la droite, de grâce ! Avec un minimum de fidélité, de loyauté, de cohérence.

     

    Or, le coup d’hier, aussi prestigieux soit l’agneau sacrificiel, c’est un coup des socialistes et des Verts, avec la complicité du PDC. C’est cela, la nouvelle majorité sous la Coupole ? Si oui, on aurait pu avoir la courtoisie, au moment des élections, d’’en informer les électeurs. Je pourrais comprendre que les partenaires de droite du PDC, à commencer par les radicaux, dans les temps qui viennent, lui demandent quelques comptes.

     

    Surtout, même en termes de finalités florentines, dans lesquels Christophe Darbellay excelle, il faut se rendre à une évidence, que Georges Pompidou, magistralement, avait rappelée à Jacques Chaban-Delmas au lendemain de son discours de 1969 sur la « Nouvelle Société » : si la droite, parfois, fait des cadeaux à la gauche, ou croit marquer des points en pactisant, la réciproque, elle, ne se vérifie jamais. C’est une loi de la politique, aussi vrai que le Centre est un mythe, une montre molle, une liquéfaction du courage, un mirage au cœur du désert.

     

    Pascal Décaillet

     

     

  • Ah, les braves gens!



    Édito Lausanne FM – Jeudi 13.12.07 – 07.50h



    Ah, il faut les lire, ce matin, il faut voir leur jouissance, leur extase de héros. Tyrannicides, tant qu’on y est. On se croirait dans Plutarque, Shakespeare : Brutus, Cassius, César, Antoine ; ils auraient eu raison du monstre, l’auraient terrassé au péril de leur vie, auraient sauvé le pays. Ah, les braves gens !

    La réalité est un peu différente. Un parti, charnière dans notre échiquier politique, un parti oubliant ses alliances, son appartenance à la grande famille de la droite, le PDC, a passé contrat avec les socialistes et les Verts pour avoir la peau de Christoph Blocher. Ces trois-là, moins quelques voix démocrates-chrétiennes de Suisse centrale et orientale, plus quelques miettes de défection radicale, voire UDC, ont obtenu une majorité. C’est simple, sec comme une mathématique d’ombre, pointu comme l’extrémité d’une lame.

    Je ne reviendrai pas, ce matin, sur certains gestes troubles de cette élection, comme l’indécence de ces mains levées vers le ciel, en signe de victoire, en pleine enceinte du Parlement, de Luc Recordon. Sauf mon respect – réel – pour cet homme politique, juste lui rappeler que le sanctuaire des élus du peuple n’est pas exactement une tribune de football. Et qu’un minimum de retenue, dans la victoire, n’est parfois pas de trop.

    Je ne reviendrai pas sur les propos délirants de certains Verts, persuadés d’avoir terrassé le dragon, débarrassé la Suisse du monstre. L’Histoire, en rediffusant dans quelques années ces propos d’archives, jugera d’elle-même.

    Non, ce matin, je veux dire autre chose. Si ces gens-là s’imaginent avoir tout réglé en remplaçant la ligne Blocher par deux gentils agrariens des ailes grisonne et bernoise, alors ils risquent de déchanter dans les mois et les années qui viennent. Quand un homme politique est doué (cela, même ses pires adversaires le reconnaissent), il l’est jusqu’à la mort. Blocher n’a que 67 ans, il est en pleine santé, sa puissance de travail et d’inventivité sont phénoménales. Chef de l’opposition, demain, il entraînera dans son sillage toutes les Suissesses, tous les Suisses à qui le pronunciamiento parlementaire d’hier a donné un peu la nausée. Cela pourrait faire pas mal de monde.