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Liberté - Page 1650

  • Carlââââ, ah Carlââââ...



    Blocher – Del Ponte : la sélective indignation de nos moralistes de salon


    La séparation des pouvoirs. Ils n’ont que ce mot-là à la bouche. Soudain tous grands lecteurs de Montesquieu, chantres rigoristes de l’Esprit des lois quand il s’agit de charger Christoph Blocher, pourquoi ces beaux esprits se taisent-ils lorsqu’une certaine Carla del Ponte, allègrement et pour la centième fois, passe la ligne jaune ?

    Carla del Ponte. Procureur du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, un grand mot, qui sonne comme quelque chose de très important, pour camoufler une bien petite Cour, bien du côté de l’Occident et de l’atlantisme contre la très méchante Serbie, responsable de tous les maux des guerres balkaniques.

    Hier, la madone des moralistes à sens unique a fait pression, une nouvelle fois, auprès de l’Union européenne pour que Bruxelles ne signe pas d’accord de rapprochement avec la Serbie tant que les criminels présumés, encore en fuite, ne sont pas ramenés à La Haye.

    Oh, certes, il ne s’agit pas ici d’éprouver la moindre sympathie pour MM Mladic et Karadzic. Mais tout de même : un procureur – autorité judiciaire jusqu’à nouvel ordre – qui ne cesse de faire pression pour faire avorter un accord d’ordre totalement politique, si cela, ça n’est pas de l’ingérence, de l’intrusion, et jusqu’au piétinement, alors je demande que nous rouvrions tous ensemble, pour une grande lecture commune, l’Esprit des lois.

    Seulement voilà, Carla, c’est Carla. Ou plutôt Carlââââââ, comme l’appelait il y a quelques années, en extatique pâmoison, une journaliste suisse, persuadée que le temps du tragique de l’Histoire allait céder la place à celui, édenien, des juges et de la morale. Il faut le dire aujourd’hui : l’étrange admiration, comme celle d’un aveugle devant une toile de Valentin Roschacher, face à Carlââââââ, nourrie de méconnaissance de l’Histoire et de confusion entre politique et morale, démontre avec éclat l’incapacité de la plupart de nos esprits à saisir les clefs des guerres balkaniques.

    Encore une fois, il ne s’agit pas de nier les horreurs de Srebrenica. Mais une chose est sûre : l’unilatéralisme, le priori systématique anti-Serbe de Carla del Ponte, pendant toutes ses années en fonction, la chasse à sens unique - avec quelques alibis croates - des criminels de guerre, doivent être aujourd’hui, simplement, relevés.

    Mais le problème, ça n’est pas tellement Carla del Ponte. C’est évidemment ce mélange de candeur et de naïveté avec lesquels l’opinion médiatique, en Suisse tout au moins, la considère. Elle serait l’archange du bien contre le mal. Elle serait la grande justicière de l’ordre nouveau, la victoire définitive des tribunaux sur la vulgarité, l’ancestralité, aujourd’hui révolues, des guerres nationales.

    Pourquoi ces guerres des Balkans se sont-elles produites ? Pourquoi a-t-on laisser dépecer la Yougoslavie ? Quels intérêts, profondément nationaux et économiques, n’ayant rien à voir avec la cause européenne, l’Allemagne, par exemple, a-t-elle défendus, dès le début des années 1990 ? Quel rôle a joué Genscher, ministre des Affaires étrangères de Kohl, dans ce démembrement programmé d’un Etat souverain d’Europe ? Comment a-t-on construit, en la mettant au ban des nations, l’image d’une Serbie totalement criminelle, arriérée ? Comment a-t-on, pour créer le contraste, blanchi ses voisins, idéalisé certains mouvements de libération, du côté du Kosovo ?

    Tout cela, certes, ne relève pas du juridique, mais du politique. Sur tout cela, cet arrière-pays de connaissances, l’Histoire et la complexité des Balkans, Carla del Ponte n’a jamais montré le moindre intérêt. Il fallait qu’elle installât sa notoriété, la lisibilité de son action, dans une perspective manichéenne, avec des bons et des méchants. C’est tellement plus simple. Avec deux ou trois criminels stars, mis en exergue, pour créer l’effet du sheriff et des gangsters. Et comme le temps est à la célébration des juges, la grande illusion a opéré. L’histoire de Carla del Ponte à La Haye reste à écrire. Ce sera fait, plus tard, avec le recul, par d’autres. Une révision à la baisse de son image, verticale comme un fil à plomb, n’est pas à exclure.




  • Michel Bouquet, l'énigme intérieure



    Édito Lausanne FM – Mardi 04.12.07 – 07.50h



    Hier soir, sur Arte, bonheur : Michel Bouquet dans le rôle de François Mitterrand. Les dix-huit derniers mois d’une vie d’exception, romanesque comme une passion française, le cancer qui gagne du terrain, les courtisans qui, sentant poindre la fin, dépeuplent l’entourage, l’obsession de la mort. Pas la mort métaphysique, nécessairement. Plutôt le trépas, l’angoisse de la douleur, enfin d’encore plus de douleur, car l’homme, en ce temps-là, souffrait le martyre.

    Michel Bouquet, au sommet de son art, incarne et transcende. Incandescent et glacial, furtif et immobile, mélange d’aérienne distance, comme une première brise de l’au-delà, et de peur charnelle, celle des enfants, celle qui vous saisit : « Que va-t-il m’arriver ? – Aurai-je mal ? ». C’est François Mitterrand et ça n’est pas lui, c’est le grand homme mourant et c’est Michel Bouquet acteur. C’est le corps du Président, de loin par la caméra, exactement cette silhouette oui, avec ce chapeau à la Léon Blum, ce manteau noir, et puis, d’un coup, c’est l’immense acteur. En gros plan, on ne peut être que soi-même, l’incarnation ne peut plus procéder de l’imitation, mais de quelques fragments de vérité intérieure, qu’on aura su capter. On ne joue, on ne met en scène, que soi-même.

    Et c’est là que le génie de Michel Bouquet, pour peu qu’il eût encore à prouver, éclate. C’est en étant lui-même, juste cela oui, en puisant dans ses ressources internes, que Bouquet devient Mitterrand Et ces quelques gros plans illustrent avec éclat tout le dérisoire et sublime paradoxe du métier d’acteur.  Tour à tour taquin et grinçant, arrondi et cassant, souverain et instrument de l’inéluctable, l’homme va devant la mort, la considère, la nargue, la respecte. Il a peur, va jusqu’à le dire, et aussitôt parle d’égyptienne éternité ou de paix retrouvée, face au Mont-Blanc.

    Il parle de la France charnelle, comme l’aurait fait Péguy – dont le jeune Mitterrand fut lecteur – dans certains de ses plus étourdissants Dialogues. Il parle du tellurisme de la terre et de la province. C’est Mitterrand, c’est Bouquet, on ne sait plus très bien. C’est l’incarnation d’un homme par un autre, ce mystère de l’acteur surgi du fond des âges, cette imitation du réel pour mieux se projeter dans l’énigme de soi-même.




  • Redevance zéro

    Redevance zéro



    Ou « Le chien de la fable ». Réflexion matinale sur l’évolution de l’audiovisuel en Suisse.



    Édito Lausanne FM – Lundi 03.12.07 – 07.50h



    Il est 07.51h, nous sommes en direct sur Lausanne FM, c’est une radio privée, une radio qui ne vit que de ses propres revenus, c’est-à-dire la pub, et c’est très bien ainsi. Nombre de radios et de télés privées, dans les mêmes conditions, tentent de survivre. Certaines s’en sortent, d’autres sombrent. C’est le jeu.

    Le monde de l’audiovisuel libre, je le trouve beaucoup trop timide, encore, dans la guerre qu’il devrait mener pour s’imposer. Trop timoré, trop fidèlement captif de ses fiefs régionaux, pas assez agressif contre le monopole du service public, dûment stipendié par l’impôt déguisé qu’on appelle « redevance ».

    Car enfin, dans une guerre – c’en est une, croyez-moi, et elle ne fait que commencer – que fait-on ? – On se bat ! On définit une stratégie, on se fixe des cibles, on se donne corps et âme pour les atteindre, on noue des alliances contre l’adversaire, et surtout, cet ennemi, on lui porte des estocades, on l’attaque.

    En lieu et place de cela, que constatons-nous ? Des radios et des télés bien trop frileuses, encore, et comme tétanisées par l’ombre du mammouth d’Etat. Avec lequel, chose hallucinante, au lieu de se sentir en authentique esprit de guerre (le seul qui nourrisse les imaginations et donne du cœur au ventre pour la bataille), on se fréquente, on s’entend, on transige, on pactise, on se côtoie dans des salons, on passe des paix séparées, on négocie des non-agressions.

    Bien pire : piégés par la nouvelle loi sur la radio et la télévision, qu’on n’a pas vue venir, là où d’autres en ont surveillé la genèse pas à pas, on se laisse endormir, comme le chien de la fable, par l’appât d’une quote-part de redevance qu’on devrait avoir, impérativement, la fermeté d’âme de refuser. Car la vraie libéralisation des médias, leur authentique affranchissement, ça n’est pas la grosse redevance pour le service public, et des miettes de redevance pour les privés, qui viendraient la quêter comme des caniches.

    Non, la vraie révolution de l’audiovisuel en Suisse, c’est la redevance zéro. Plus un sou d’argent public, ni pour le mammouth, invité à vivre comme il pourra le temps du dégel, ni bien sûr pour les privés. La vérité, c’est qu’il n’y a plus aucune raison, fin 2007, que des entreprises de presse soient financées par des collectivités publiques. La NZZ, peut-être le meilleur journal de langue allemande au monde (avec la Frankfurter Allgemeine), reçoit-elle de l’argent de l’Etat ? Et le Temps, cet excellent quotidien de Suisse romande ? Ces deux journaux, pour autant, camouflent-ils les grands enjeux de notre vie citoyenne, ou culturelle ? Ne sont-ils pas les miroirs  de nos grandes passions ?

    Tout au plus pourrait-on encore, dans une période transitoire avant la redevance zéro, financer, non plus des chaînes entières, non plus des grilles (toutes métaphores qui suintent l’appareil carcéral), mais, de façon ciblée, quelques émissions considérées comme fédérant la citoyenneté. Mais franchement, trouvez-vous normal que votre argent, de brave redevancier, vienne servir à financer la diffusion de séries américaines sur des télévisions publiques ? Cette réflexion, que je me permets de lancer ce matin, une infinité de beaux esprits vont s’employer à tenter de l’étouffer. À terme, ils n’y parviendront pas. La libéralisation des médias, en Suisse, de l’archaïque à la modernité, ne fait que commencer. Elle n’a pas fini de faire parler d’elle.