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  • Philippulus le Prophète, au sommet de son mât

     
     
    Sur le vif - Lundi 11.05.26 - 15.32h
     
     
     
    J'ai déjà dit ici à quel point la campagne des opposants, dans l'initiative sur la Suisse à dix millions, était catastrophique. J'ignore qui gagnera, le 14 juin, mais le peuple suisse se souviendra longtemps de cette campagne de la peur, des promesses d'Apocalypse, et surtout du mépris pour la moitié d'électeurs (un peu plus, un peu moins, nous verrons) qui s'apprêtent à accepter le texte de l'UDC. Ce ne sont pas des dérangeurs : CE SONT DES COMPATRIOTES, QUI FONT VIVRE NOTRE DÉMOCRATIE, EN NOUS SOUMETTANT UNE PROPOSITION.
     
    Mépris, le mot est faible. Nous sommes face à un texte, soumis au peuple et aux cantons, comme cela se fait depuis 1891, naissance du droit d'initiative. Ce texte, on le soutient, on le combat, chacun est libre, nous sommes le corps des citoyennes et citoyens de ce pays, nous sommes le souverain, chacun d'entre nous possède une part, infinitésimale mais indivisible, du pouvoir suprême. C'est une belle, une grande chose qu'une initiative populaire fédérale. A mes yeux, ce qu'il y a de plus beau, dans notre démocratie.
     
    A partir de là, on discute. Un vaste débat populaire s'empare du pays. Le ton monte, c'est bien normal en politique. On s'engueule, soit. En quarante ans de journalisme politique j'ai tout couvert, avec passion, désir de transmettre, toutes les initiatives, tous les référendums. J'ai couvert, d'un bout à l'autre de l'année 1992, en montant des débats dans tous les cantons suisses, la votation du 6 décembre sur l'Espace Économique Européen. Je m'apprêtais à fêter mes douze ans, lors d'un pique-nique familial, à quelques jours de la votation sur l'initiative Schwarzenbach, en juin 1970. Comme dans le dessin de Caran d'Ache sur l'Affaire Dreyfus, j'ai vu l'ambiance dégénérer au fur et à mesure que l'on abordait le sujet qui fâchait. C'était grandiose. C'était vivant. Ce jour-là, je me suis dit : "Au fond, la politique suisse n'est pas si ennuyeuse !".
     
    J'ai tout couvert, tout vécu, mais rarement j'ai vu une telle instrumentalisation de la peur par le grand patronat de notre pays. C'est juste si ces gens-là, ceux à qui a tant profité la libre-circulation, ne nous promettent pas les rats et la peste bubonique, en cas de OUI le 14 juin. Ils ont tant profité, et si peu redistribué. Leurs bénéfices, ils les ont privatisés. Les pertes, ils les ont socialisées. Car ceux qui souffrent le plus du manque de logements en milieu urbain, de l'asphyxie du Plateau suisse, des trains bondés, des autoroutes congestionnées, ce sont les plus modestes d'entre nous. Ceux qui souffrent le plus de la sous-enchère salariale, ce sont nos compatriotes sans emploi. NOUS SOMMES DANS UN CONFLIT DE CLASSE, ET LA GAUCHE EST AUX ABONNES ABSENTS !
     
    Pire : elle a choisi le mauvais camp. Nos compatriotes socialistes, dont je respecte et souvent partage le souci de justice sociale, devraient être aux avant-postes, pour défendre les travailleurs suisses, et exiger une régulation drastique des flux migratoires. Nos compatriotes Verts devraient être sensibles à la question démographique, celle de la densité de population, du mitage du territoire, des limites physiques de notre Plateau suisse, pour pouvoir tout simplement respirer.
     
    Je vous le dis franchement, pour moi la position de la gauche est absolument incompréhensible. Ils se retrouvent alliés d'un patronat qui les instrumentalise, pour sauver ses propres privilèges, son propre appât du gain.
     
    Il fallait que ces deux ou trois choses fussent dites. A partir de là, que la campagne continue, que chacun s'exprime, qu'on s'engueule fraternellement, que le ton monte autour d'un verre, c'est cela, la beauté vivante, tellurique, de notre démocratie suisse.
     
    Mais de grâce, les rats, la peste bubonique, laissons-les à Philippulus le Prophète, au sommet de son mât.
     
     
    Pascal Décaillet