Sur le vif - Dimanche 03.05.26 - 16.46h
Il y a, jour pour jour, 90 ans, le corps électoral de France, au second tour des législatives du 3 mai 1936, porte au pouvoir le Front populaire. C'est un moment immense de l'Histoire de France. Une accélération inespérée du progrès social. Un temps de rêves et d'utopies. Le temps des passions. Le temps des congés payés. La mer, oui, la mer, pour la toute première fois, pour des centaines de milliers de Français d'origine modeste. Allez, je cite Rimbaud, mort 45 ans plus tôt, mais ce choc de syllabes est tellement sublime : "C'est la mer allée avec le soleil".
J'ai tellement fait d'émissions historiques, en radio, sur le Front populaire, tellement lu, tellement travaillé ce sujet, que je préfère vous épargner le déroulé des faits. Je le rappellerai ce soir, en quelques mots, en ouverture du GRAND GAC, en compagnie de quatre invités de qualité.
Un ou deux jalons, à l'arraché. Ca n'est pas la première période de gauche au pouvoir depuis 1870, il y avait eu le Cartel des Gauches, avec Herriot, en 1924. Mais c'est la plus solide, jusqu'à la Libération, puis Mitterrand le 10 mai 1981. Solide, exemplaire, par la patiente construction en amont d'une majorité de gauche, un "programme commun" avant la lettre, autour de trois partis : les socialistes (SFIO) de Léon Blum, les communistes, les radicaux. Cette nécessité d'union (elle n'allait pas de soi, tant les gauches sont divisées, plurielles, sous la Troisième !) est évidemment une réponse aux événements dramatiques du 6 février 34, où des factieux ont défié "La Gueuse" devant le Palais-Bourbon. Mais elle est aussi une réaction à la montée des pouvoirs totalitaires en Europe. Italie, depuis octobre 1922. Allemagne, depuis le 30 janvier 1933. Et 1936, c'est aussi le début de la Guerre d'Espagne !
Accélération de l'Histoire ? A vrai dire, tout se joue en une fin de printemps, et un début d'été. Aussitôt la gauche au pouvoir, le pays se précipite dans les grèves, histoire de joindre la pression sociale à la nouvelle légitimité politique. En résultent les Accords de Matignon, 7 et 8 juin 36, l'une des plus grandes percées sociales de l'Histoire républicaine française. Temps de travail diminué. Congés payés. L'été approche, les jours s'allongent, la radio diffuse Charles Trenet, la France se prend à rêver. Le Temps des Cerises, 70 ans après Jean-Baptiste Clément.
Pour l'éternité, le Front populaire nourrit les imaginaires. Adulé par la gauche, haï par la droite revancharde, et bien sûr dès juillet 40 par Vichy, carnaval d'utopies pour les unis, pôle de références pour les autres.
Juste un mot, sur un sujet qui m'a beaucoup occupé il y a plus de 45 ans : le réputation tenace, absolument injustifiée, d'impéritie en matière de budgets militaires, forgée par Vichy pour faire endosser au Front populaire la responsabilité de la défaite de mai-juin 1940, la pire de toute l'Histoire de France. C'est un mensonge, créé de toutes pièces, destiné à faire paravent à la cause première de la déroute : la responsabilité écrasante des Pétain, Weygand, et autres gloires (indiscutables) de 14-18, qui furent, pendant tout l'Entre-Deux-Guerres, les puissants penseurs du Conseil supérieur de la Guerre, et n'ont pas vu venir le génie du mouvement créé par la motorisation, notamment les unités blindées allemandes, indépendantes de l'infanterie.
La vérité, c'est que le Front populaire a voté les budgets, et même souvent choisi les bonnes armes. Ce qui a péché, en mai-juin 40, c'est la doctrine d'engagement. Sur laquelle Léon Blum, en 1936, n'avait strictement aucune prise.
J'en reste là. Rendez-vous à GAC ce soir 19h. Juste, pour terminer, une pensée pour un confrère tant admiré que j'aurais tellement aimé avoir ce soir, dans l'émission. Il fut, avec René Payot, le plus grand de nos journalistes romands. Il s'appelait Claude Torracinta. Il était littéralement fasciné par cette période des années 30, en France et en Suisse. Avec lui, j'ai tant parlé du Front populaire.
Ensemble, à réactiver le passé, nous avons tant imaginé, et finalement tant rêvé.
Pascal Décaillet