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Liberté - Page 1645

  • Ceux qui font nos routes, nos maisons



    Édito Lausanne FM – Mercredi 19.12.07 – 07.50h



    Le Tages Anzeiger de ce matin annonce, à six jours de Noël, un accord dans la construction. Il devrait être encore consolidé par les bases des deux partenaires. Il y aurait une augmentation de cent francs, et, en échange, la reconnaissance du principe de flexibilité. Un accord : comment ne pas s’en réjouir ?

    Et comment, dans la foulée, ne pas rendre hommage à ce métier si dur et si magnifique ? Un métier du pur concret, où le travail humain, la résistance physique, la fatigue, prennent toute leur dimension. Enfant, je suivais mon père, sur les chantiers, tous les samedis après-midi. Oui, vous m’avez bien entendu : on travaillait encore le samedi, dans les années soixante ! Les rendez-vous avec les chefs de chantier ou les contremaîtres, les cabanes jaunes où l’on dépliait les plans, l’odeur de rouille des palplanches.

    Un métier dur, très dur. Un métier où nul ne peut se tromper. Le poids de la responsabilité, à tous les échelons. Et surtout, du maçon jusqu’à l’ingénieur, le savoir-faire : construire un mur, proprement, avec des briques et du ciment, est loin d’être donné à tout le monde. Il y a des centaines de milliers de gens, d’Italie, puis d’Espagne, puis du Portugal, mais aussi du Maghreb, de l’ex-Yougoslavie, qui sont venus chez nous depuis près d’un demi-siècle, et qui ont construit nos maisons, nos routes, nos tunnels. Sans eux, la Suisse d’aujourd’hui, simplement, ne serait pas ce qu’elle est.

    Et puis, les gens du bâtiment et du génie civil, que j’ai connus de l’intérieur, ont tous entre eux quelque chose de commun, de l’ouvrier à l’ingénieur. Ils se connaissent, se reconnaissent, il y a parmi eux comme une invisible étincelle de communauté. À cet univers-là, très particulier, la politique de concordance née en 1937 entre patrons et syndicats a été, n’en déplaise aux ultras des deux bords, extraordinairement bénéfique. Dans ce monde mesuré, concret et pragmatique, pas de place pour les syndicats révolutionnaires, ni pour les patrons ultra-libéraux. On se connaît trop, on se côtoie de trop près, et depuis trop longtemps, pour oser, d’un côté ou de l’autre, la politique du pire. Et la négociation, en coulisses, ne cesse jamais vraiment.

    Oui, il faut se réjouir de cet accord, même s’il n’est pas parfait. Pour comprendre ce monde, il faut avoir, une fois au moins, vu la joie de tous autour d’un sapin, vieille tradition qui concurrence rudement celle de Noël, lorsqu’on boit un verre, ensemble, pour marquer l’achèvement, par exemple, du dernier étage d’un immeuble. A ces gens qui font nos routes et nos tunnels, nos ponts et nos bâtiments, je souhaite sincèrement d’excellentes Fêtes de fin d’année.

  • Droit d'inventaire



    Édito Lausanne FM – Mardi 18.12.07 – 07.50h



    Dans l’élection de mercredi dernier, au Conseil fédéral, la totalité de la lumière accaparée par Christoph Blocher a été, pour certains de ses collègues du gouvernement, une aubaine inespérée : profiter de l’éclipse et de la pénombre pour passer entre les gouttes, se faire réélire dans l’indifférence générale, malgré un bilan bien maigre.

    Car il paraît qu’on réélit un conseiller fédéral, désormais, en fonction de son bilan. Je m’en réjouis. Pendant des décennies, ce poste confinait au mandat à vie, il fallait vraiment des Mirages pour trébucher, ou alors la maladresse d’un coup de fil. Sinon, la réélection procédait d’un automatisme.

    Vous avez dit bilan ? Magnifique ! Allons-y pour le bilan. Celui de Moritz Leuenberger, tout d’abord. Le plus ancien conseiller fédéral, plus de douze ans en poste. Douze ans pour faire quoi ? En matière d’énergie ? En matière de télécommunications, surtout, avec une loi sur la radio et la télévision qui ressemble à une usine à gaz, et qui freine l’impérieuse nécessité de concurrence, dans ce domaine. En matière de transports : la troisième voie Lausanne-Genève qui n’est toujours pas là ; l’axe Zurich-Milan totalement privilégié sur les variantes favorisant la Suisse romande. Bref, l’impression d’un conseiller fédéral qui n’arrive pas à imposer ses vues.

    Vous avez dit bilan ? Alors je vous propose le bilan de Samuel Schmid. Un homme intègre, à coup sûr, solide. Mais qui ne veut tout simplement pas voir la nécessaire révolution qui attend encore notre politique de sécurité. Il croit encore en la milice, il est bien l’un des derniers. Il s’accroche encore, désespérément, à l’arme à domicile, ce mythe de la confiance au citoyen-albalétrier. Il est resté, dans sa tête et malgré une bonne volonté touchante, le colonel Schmid, héritier d’une armée qui comptait encore 600.000 hommes, il y a moins de vingt ans. Il a défendu, devant le Parlement, des achats d’armement d’un autre âge. Il s’est même fait minoriser.

    Seulement voilà. Mercredi dernier, MM Schmid et Leuenberger ont été réélus sans problème. Ils sont passés entre les gouttes. On ne les a même pas vus. Nulle ligne éditoriale pour commenter leur élection. Tétanisés par le pouvoir personnel prêté à Christoph Blocher, les 246 grands électeurs n’ont même pas songé, un instant, à sanctionner l’impuissance impersonnelle. Il est vrai que ces deux-là ne les dérangeront jamais trop. C’est fini. Vous pouvez passer. La torpeur fédérale peut perdurer.




  • Suffrage universel



    Édito Lausanne FM – Lundi 17.12.07 – 07.50h



    Depuis une bonne quinzaine d’années – j’étais à l’époque correspondant parlementaire à Berne – je plaide pour l’élection du Conseil fédéral au suffrage universel. Ce qui suit n’a donc, en aucun cas, été suscité par les événements du 12 décembre dernier. Disons, tout au plus, catalysé.

    Que s’est-il passé la nuit du 11 au 12 décembre, nuit d’Escalade? Une troïka de fortune, réunie uniquement pour l’occasion, a réussi un coup de maître. Le socialiste Christian Levrat, le Vert Ueli Leuenberger, le démocrate-chrétien Christophe Darbellay. Cela, ce sont les faits, tout le monde peut tomber d’accord sur le constat, à commencer par les trois intéressés, tout heureux, déjà, de dévoiler les coulisses de leur complot, dans une excellente séquence de l’émission Mise au Point, hier soir.

    Je ne reviens plus sur la question : « Etait-ce bien ? ». Sur ce point, vous connaissez mon point de vue. Mais ce matin, j’en pose une autre, que j’ai déjà posée il y a quatre ans, suite à l’éviction de Ruth Metzler, et il y a plus de quatorze ans, lors du psychodrame Francis Matthey, Christiane Brunner Ruth Dreifuss : « Est-ce, bon, est-ce juste, est-ce normal ? ». Que vous soyez pour ou contre Blocher, trouvez vous légitime, démocratique, qu’un choix aussi important que son maintien au gouvernement procède d’un pronunciamiento tramé dans les nappes d’alcool de la nuit avancée de l’Hôtel Bellevue ?

    En ourdissant leur coup, ces trois politiciens ont surtout fait avancer leurs carrières. Cela vous a-t-il échappé ? Tous trois sont en phase de conquête d’un poste. Levrat est candidat à la présidence du parti socialiste suisse. Ueli Leuenberger à celle des Verts. Christophe Darbellay, en embuscade de chasse pour toute proie qui voudra bien s’offrir à lui, par exemple le Conseil fédéral. Pour chacun des trois, pouvoir se profiler sur un coup pareil, c’était une aubaine inespérée. Cela, juste pour qu’on cesse de nous faire le coup de la morale, des écrouelles, des gens reconnaissants qui veulent toucher les sauveurs dans la rue. Il y a tout de même un moment où la naïveté atteint des limites.

    Par paradoxe, oui, ce spectacle, pour l’avenir, affaiblit l’autorité du Parlement à élire lui-même les conseillers fédéraux. Et redonne du crédit à la vieille idée, actuellement dans un tiroir, de saisir, par des procédés et avec des garanties de pluralité nationale qui restent à définir, l’ensemble du corps électoral de ce pays. Je ne suis pas du tout sûr, d’ailleurs, qu’à ce régime-là, Christoph Blocher aurait fait beaucoup mieux. Mais ceux qui, au contraire du pouvoir personnel prêté au tribun zurichois, ne savent aligner, depuis des années, que leur impuissance impersonnelle, de Moritz Leuenberger à Joseph Deiss, à coup sûr, ces dernières années, ne seraient pas passés.

    L’idée de l’élection du Conseil fédéral par le peuple est mûre pour affronter l’opinion publique, dans un grand débat national qui prendra des années. Oh, je vois déjà les résistances : les parlementaires eux-mêmes, qui se verraient ainsi privés du plus jouissif de leurs droits. Une noria de profs de droit constitutionnel, tout ce que la République compte d’éminents juristes et de penseurs. Mais, Dieu merci, ça n’est à aucun de ces corps constitués qu’appartient le droit de changer la Constitution, mais au peuple souverain. Le peuple suisse des années 2008, 2009, 2010 serait-il moins responsable que le peuple français de 1962, lorsqu’un homme d’exception, Charles de Gaulle, seul contre toutes les féodalités parlementaires ou juridiques, avait lancé le débat à l’ensemble de la nation ?