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Liberté - Page 1083

  • Un Etat solide, ni plus, ni moins

     

    Sur le vif - Samedi 06.07.13 - 09.33h

     

    Je suis, depuis toujours, très attaché à un État fort. Là où il doit l'être (sécurité, école, assurances sociales, santé publique, grandes infrastructures, etc.). Fort, mais pas tentaculaire. Fort, mais pas providence. Fort et musclé, mais justement pas avec des intendances hypertrophiées et des armées de fonctionnaires. L'Etat doit être au service de la population, et non de son propre fonctionnement. La juste formule, qui résonne encore de ma tête, avait été prononcée il y a quelques années par Pascal Couchepin, sur le plateau de Genève à chaud: "Un État solide, ni plus, ni moins".



    En cela, le rapport des socialistes au sol, et au droit foncier en général, ne peut emporter mon adhésion. Je lis encore ce matin, dans la Tribune de Genève, de la part de telle candidate par ailleurs compétente et crédible, une volonté d'acquisition de terrains qui laisse affleurer à nos oreilles la petite musique des plans quinquennaux. Cela m'avait déjà frappé, d'une autre candidate, lors de la campagne pour la complémentaire du 17 juin 2012. Le rôle de l'Etat est de définir des conditions-cadres pour une politique de constructions juste, équilibrée, au service de l'humain, respectueuse de l'environnement et de la qualité du paysage. Vaste programme, qui exige une puissante vision d'intérêt public.



    Mais le rôle de de l'Etat désolé, n'est pas d'acquérir lui-même des terrains.

     

    Pascal Décaillet

     

  • Le monde n'existe pas

     

    Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 05.07.13


     
    Le monde n’existe pas. La prétendue dimension planétaire des problèmes nous donne certes l’impression d’englober notre bonne vieille terre, jouer de sa légèreté, comme le Dictateur de Chaplin. Mais je tiens cette vision pour une fiction. Bien sûr, la terre existe, l’air que nous respirons, notre stratosphère, notre eau si précieuse, tout cela constitue un trésor commun, qu’il s’agit de respecter, préserver. Mais politiquement, je ne crois pas trop à l’existence du « monde ». Je me méfie de la mondialisation, du mondialisme. Je nous vois tous encore si différents, surgis de coins de terre bien précis, avec des systèmes de langages, des références qui déterminent notre rapport à la pensée. Celui que l’idéogramme a façonné peut-il vraiment percevoir le monde comme l’enfant d’une syntaxe indo-européenne ?


     
    Le monde n’existe pas. Et pourtant, j’ai commencé par être mondialiste, le jour de mes sept ans, lorsque j’ai reçu une magnifique mappemonde que je pouvais, le soir, illuminer de l’intérieur, grâce à une ampoule. J’ai passé des centaines d’heures, assis par terre, à la contempler, apprenant chaque fleuve, chaque ville, chaque montagne. L’URSS était verte, le Brésil rose, c’était magique. Je n’avais (juste) pas encore commencé à étudier l’Histoire des nations, qui n’est faite que de guerres, de sang versé, de sacrifices, de lieux de mémoire. Au point que depuis ce jour de juin 1965, bien des frontières ont changé sur la vieille mappemonde : le géant vert URSS a éclaté, l’Allemagne est unie, Tchèques et Slovaques ont divorcé, la Yougoslavie n’est plus.


     
    Le monde n’existe pas. Dès que vient à poindre, en un lieu de la planète, un véritable danger de résurgence de la pire sauvagerie, la « communauté internationale » fout le camp. D’un coup, elle n’existe plus. Elle se retranche dans ses états-majors genevois, le bord du lac étant d’une fréquentation plus agréable que le tragique de l’Histoire. Fondée au lendemain de la Grande Guerre, la SDN, chère à Solal et Adrien Deume, n’a strictement servi à rien. Je ne suis pas sûr que l’ONU, son successeur, soit infiniment plus utile. A quoi ont-ils servi, ces palabreurs aux langues simultanées, aux pires moments des guerres balkaniques ?


     
    Le monde n’existe pas. Et même l’Eglise catholique, la seule matrice dont je me reconnaisse, il m’arrive de lui en vouloir de sa prétention planétaire. Catholicos : universel, en grec. Oecouméné : la terre habitée. Quelle prétention, au fond, pour un mouvement spirituel, certes de premier plan, mais surgi des rives du Jourdain, né de dissidences juives du premier siècle, arraché au Proche-Orient par la Grèce et par Rome, totalement lié à l’Histoire. Le monde n’existe pas. Mais nos racines, oui. Notre adhésion à une terre, un paysage ou aux inflexions d’une langue. Nous sommes tellement plus telluriques que nous l’imaginons. Mais que surgisse une mappemonde, avec une ampoule à l’intérieur, et nous revoilà tous des enfants. Emerveillés.


     
    Pascal Décaillet
     
     

     

  • La Savoie des écrivains: passionnant ouvrage

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    Texte publié dans GHI - 03.07.13

     

    La Savoie ! Et si, pour une fois, nous parlions de cette magnifique voisine autrement que sous l’angle du Grand Genève, du CEVA, des frontaliers, du marché de l’emploi ou des flux automobiles ? Et si nous nous intéressions aux profondeurs culturelles, historiques de ce qui fut très longtemps un Duché, avant d’être, comme on sait, rattaché à la France en 1860. Trente ans après l’Algérie ! Pour se fondre dans l’identité savoyarde, jusqu’à s’y perdre tellement l’errance est passionnante, rien ne vaut un guide : le plus éblouissant de tous, dont j’ai déjà parlé ici pour son livre « Ecrivains en Pays de Savoie, de l’Antiquité à nos jours » (2012), est Rémi Mogenet, poète et professeur de littérature, incroyable érudit, comme on n’en fait plus.

     

    Car la Savoie, bien sûr, a une Histoire. Et elle est passionnante ! Elle fut Comté (1032-1416), puis Duché, au cœur de l’Europe et de ses alliances, et nous la connaissons depuis le Traité de Turin (Second Empire) comme double Département français. Cette Histoire nous a touchés de près, à Genève (bien au-delà de l’épisode de l’Escalade), dans le canton de Vaud, en Valais. La Savoie, ce sont aussi de très brillantes figures, souvent liées à un catholicisme omniprésent chez nos voisins (il suffit de s’y promener), mais aussi aux arts, à la philosophie. Apprenons à les connaître, elles nous sont si proches !

     

    Le tout dernier livre de Rémi Mogenet, « La littérature du Duché de Savoie, anthologie (1032-1860) », sorti le 10 juin aux Editions des Régionalismes, pose la question d’une littérature savoyarde. Existe-t-elle ? La question est exactement la même que pour la littérature romande : dans les deux cas, il y a de grands écrivains, de véritables figures. Mais peut-on définir ce qu’ils auraient, sur le plan littéraire, en commun, sous l’appellation ethnique : « écrivains romands », ou « auteurs de Savoie » ? L’auteur tente une réponse : peut-être un certain rapport à l’image (issu du catholicisme), à une « imagination libre » rejetée par le rationalisme du Grand Siècle français. Et aussi, ce que le livre précédent montrait déjà avec éclat, un lien très puissant avec un romantisme allemand surgi des paysages, des mythes locaux et des racines.

     

    Sa thèse, Mogenet la nourrit par un très riche catalogue de personnages. Ni citons ici que les deux les plus connus, Saint François de Sales (1567-1622), l’un des plus grandes figures de son temps, connus de tous ceux ayant transité par l’Institut Florimont, évêque de Genève en exil à Annecy, contre-réformateur, remarquable écrivain, et dont Mogenet est aujourd’hui l’un des meilleurs connaisseurs. L’autre figure, éblouissante aussi à tant d’égards, est celle de Joseph de Maistre (1753-1821), cf portrait ci-dessus, contre-révolutionnaire, éminent franc-maçon, penseur politique, théocrate, sur lequel on a tant écrit depuis deux siècles.

     

    Ce livre de Rémi Mogenet, il faut le lire. Il nous décrit la Savoie comme ce qu’elle est : une terre de culture et d’images, infiniment ouverte aux fracas des idées d’Europe, le contraire même du refuge ou du repli, ou de la réserve d’Indiens. Une terre de poésie, de piété, d’élans mystiques. Au cœur d’un paysage qui, à l’égal de nos montagnes suisses, coupe le souffle par la majesté de sa présence.

     

    Pascal Décaillet

     

    *** La littérature du Duché de Savoie - Anthologie (1032-1860) - Par Rémi Mogenet - Editions des Régionalismes - 2013.