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  • Dents blanches et Voie lactée

     

    Sur le vif - Mardi 28.02.17 - 09.20h

     

    Au milieu d'un vide programmatique plus sidéral que la Voie lactée, Emmanuel Macron, l'homme qui veut faire neuf, ne fait en réalité rien d'autre que réinventer un passé récent, dont on a vu les résultats. Dans un pays deux fois millénaire, sa puissance de projection dans le passé ne dépasse pas le cap des trente ans.

     

    Il ne jure que par la sanctification de l'échange, du marché, du libéralisme, de l'Europe. Thèmes des années 1990 !

     

    Sur l'identité nationale, sur la frontière, sur la régulation des flux migratoires, sur l'absolue nécessité de réinventer une politique agricole et de soutenir les paysans français, sur la montée en puissance de l'Allemagne, sur la défense nationale, sur les réseaux de solidarité destinés à sauver les plus démunis, il n'a strictement aucun discours.

     

    En politique, je n'ai jamais cru, une seule seconde, à l'homme nouveau. Le rénovateur aux dents blanches, qui se rit du passé, que d'ailleurs il ignore. Le vendeur de camelote, aux allures de gendre idéal. Le télévangéliste Pepsodent, qui hurle : "Je vous aime, je vous aime tous !".

     

    Tout cela manque de tenue et de retenue. D'intuition du tragique. De lien sacrificiel avec l'Histoire. Tout cela ressemble davantage à la banque privée, mondialisée, qu'à l'intime et secrète profondeur de la France. Tout cela ressemble à un cocktail, entre initiés, dans une villa de luxe de la Côte-Est américaine.

     

    Cette candidature a été créée de toutes pièces. Par qui ? Quelles puissances financières ? Avec quels objectifs réels ? Ces questions-là sont autrement plus capitales que la nature putativement fictive des emplois de Madame Fillon.

     

    Pascal Décaillet

     

  • Françoise Buffat, les philtres du talent

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    Sur le vif - Lundi 27.02.17 - 14.40h

     

    Journal de Genève, il y a entre trente et quarante ans, vieil escalier de bois, rue du Général-Dufour, deuxième étage, première porte à droite : l’antre de la magicienne. Les portes grinçaient, les parquets aussi, l’âme de René Payot habitait encore le bureau d’angle, juste un peu plus loin. Au fond, depuis des temps ancestraux, rien n’avait changé. Depuis Fazy, la fondation, 1826 ?

     

    La magicienne, c’était Françoise. Bureau minuscule, donnant sur la cour intérieure, partout des livres, des dossiers, des plumes, des crayons. Une machine à écrire. La plupart du temps, la porte était ouverte. On se pointait pour demander conseil, discuter, rire un bon coup, essayer d’en savoir plus sur la stratégie secrète du Conseil d’Etat. Un collège de sept personnes, dont elle était le huitième membre, connaissant mieux que le septuor les dessous cachés de la République. Car la magicienne, la merveilleuse sorcière au rire tonitruant, savait TOUT. Elle ne disait pas tout, mais elle le savait.

     

    Je l’ai connue en 1976, dès mes premières piges, j’avais 18 ans. Depuis, son magistère n’a fait que croître. La magicienne, pourtant, n’avait d’autres philtres que ceux de son talent : connaissance absolue, cadastrale, du terrain ; intimité des dossiers ; plume audacieuse et précise. Dans l’écriture, ce brin de folie qui invite le lecteur à se précipiter. Sorcière, philtres, breuvages, au milieu des grimoires.

     

    Françoise Buffat était une journaliste totale. Plume libérale, elle n’a jamais attaqué des milieux politiques plus cruellement que les libéraux eux-mêmes. Familière de la rue des Granges, elle brocardait comme personne la poussière d’or patricienne, évanescente, façon Restauration, de ces hauteurs perdues. Surtout, il y avait chez elle ce sourire, l’éclat de ce regard, cette immédiate complicité, la rapidité de son esprit, l’immensité de sa mémoire. Intensité de sa présence.

     

    Toute sa vie, elle nous aura proposé son regard. Assumant totalement le parti-pris. Enflammant de son verbe la vie politique genevoise. Sur Christian Grobet, conseiller d’Etat socialiste de 1981 à 1993, nous n’étions pas d’accord : elle jouissait de l’incendier ; je soutenais que nous avions affaire à un homme d’Etat, l’un des grands de l’après-guerre, au même titre que Chavanne ou Segond. Les arguments s’échauffaient dans l’échange, nous finissions toujours par éclater de rire. Et le rire, le sien, s’entendait, de l’autre côté de la rue, jusqu’au Victoria Hall.

     

    Par la suite, Françoise Buffat a écrit de remarquables livres, dont l’excellent « Suisses et Juifs », avec Sylvie Cohen, paru en pleine crise des fonds en déshérence, en 1998, chez Pierre-Marcel Favre. Françoise était Alsacienne, elle n’avait quitté cette terre (annexée par le Reich en 1940) qu’en 1942 pour venir en Suisse. On peut imaginer ce qu’il fût advenu d’elle, si le malheur avait voulu qu’elle demeurât à Strasbourg.

     

    Ma dernière rencontre avec la magicienne aux philtres date d’une soirée magique, début août 2015, à la Salle communale de Saint-Luc (VS), lors d’un époustouflant concert-lecture autour de la correspondance entre Clara et Robert Schumann. J’y étais avec mon épouse. Françoise, avec sa fille Juliette, qui vient de nous quitter elle aussi. Tandis que les Lieder de Schumann illuminaient la salle, le soleil déclinant d’une soirée d’été n’en finissait pas de prendre congé, en face, de l’autre côté de la vallée.

     

    Françoise, je te dis au-revoir. Tu resteras pour moi un exemple, dans ce métier de feu et de lumière.

     

    Pascal Décaillet

     

    *** Photo : Salavatore di Nofli - TG.

     

  • Gauchebdo : merci d'exister !

     

    Sur le vif - Vendredi 24.02.17 - 17.53h

     

    Toute ma jeunesse, je me suis passionné pour l'Histoire grecque ancienne, c'était même l'une de mes branches à l'Université. Depuis deux ou trois décennies, je dévore tout ce qui a trait à la Grèce moderne : la Seconde Guerre mondiale, la (terrible) Guerre civile qui a suivi, puis les années plus récentes, les colonels (67-74), etc.

     

    Eh bien je vais vous dire une chose : il existe, en Suisse, UN SEUL JOURNAL qui nous renseigne impeccablement, en profondeur, sur l'Histoire, la sociologie, la culture (notamment le cinéma) de la Grèce d'aujourd'hui. Ce journal, c'est Gauchebdo. Dans la seule édition du numéro 8, daté d'aujourd'hui (24 février 2017) :

     

    1) Un papier d'Anna Spillmann sur la société civile qui s'organise pour compenser "la dégradation catastrophique des services publics".

     

    2) Un autre papier sur la Grèce qui scolarise les enfants de réfugiés.

     

    3) Un papier de Christophe Chiclet sur la scission en deux, autour de Mai 68, du KKE, le parti communiste grec.

     

    Ce qui est remarquable avec Gauchebdo, et qui correspond tellement à tout ce que j'attends d'un journal, c'est qu'il assume avec persévérance, contre vents et marées, contre la facilité des modes médiatiques, le "suivi" d'un thème, en profondeur. En l'espèce, la Grèce !

     

    Lire Gauchebdo est, chaque fin de semaine, une bénédiction. On y perçoit de la "résistance". Une prise de maquis, oui. Pas pour aller poser les bombes. Mais pour fuir, par d'audacieux chemins de traverse, les autoroutes promotionnelles des suppléments week-end, de plus en plus illisibles tellement ils sont convenus, des journaux des grands groupes de presse.

     

    Une fois de plus, je remercie Gauchebdo d'exister.

     

    Pascal Décaillet