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Série Allemagne - No 19 - Le Zentrum, parti catholique sous Bismarck

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 19 – Retour sur le Zentrum, parti charnière des années bismarckiennes,  dissous à l’arrivée d’Hitler, renaissant après la guerre : le parti de la catholicité politique dans les Allemagnes.

 

 

La CDU-CSU, le parti au pouvoir d’Angela Merkel, l’une des grandes formations de l’après-guerre en Allemagne (Adenauer, Erhard, Kiesinger, Kohl, Merkel), qui domine l’espace politique dès la création de la République fédérale d’Allemagne (1949) jusqu’à l’arrivée à la Chancellerie du social-démocrate Willy Brandt (1969), puis à nouveau de 1982 à 1998 avec Helmut Kohl, puis depuis 2005 avec Mme Merkel, nous a souvent été présenté comme un surgissement de nouveauté, une divine surprise de l’après-guerre, le retour d’une Allemagne humaniste, d’inspiration chrétienne, après les douze années de Troisième Reich. « Adenauer, ach, er war so gut ! », ai-je entendu toute ma jeunesse en Allemagne. On se souvenait encore avec émotion du Chancelier qui ramenait de Russie, dans les années cinquante, les ultimes prisonniers de la Wehrmacht ayant survécu à Stalingrad ou aux camps soviétiques.

 

 

Il est vrai qu’après douze ans d’Adolf Hitler au pouvoir, avec pour résultat un pays en ruines, génocidaire devant l’Histoire, mis au ban des nations, occupé par quatre puissances étrangères, l’arrivée aux affaires, pour de longues années (1949-1963), d’un homme de 73 ans, ancien Maire de Cologne (1917-1933), catholique, rhénan, humaniste, courageux opposant aux nazis, faisait du bien. L’homme – sur lequel nous reviendrons largement dans d’autres chroniques – incarnait les valeurs de la Vieille Allemagne, et son arrivée, confortablement, permettait d’accentuer une thèse avec laquelle je ne suis pas du tout d’accord, celle du Troisième Reich comme « parenthèse », où le pays entier aurait été saisi d’un démon, subi douze années d’envoûtement, avant de se réveiller au milieu des villes en ruines. Sur cette affaire de « parenthèse », querelle cruciale dans l’approche de l’Histoire allemande, je reviendrai largement, courant 2016, m’associant à ceux qui plaident pour l’idée de continuité.

 

 

Cette Allemagne démocrate chrétienne d’Adenauer, au pouvoir pendant le premier quart de siècle de l’après-guerre, ne surgit pas de nulle part. Elle ne succède pas seulement à Hitler : elle l’avait aussi largement précédé ! Dans un mouvement, officiellement créé en 1870, mais ayant dominé toute l’Allemagne de la seconde partie du 19ème, puis du début du 20ème, qui s’appelle le Zentrum. En clair, le parti catholique. Sans conteste, la source de ce qui deviendra, après la guerre, la fameuse démocratie chrétienne allemande, celle d’Adenauer, qui, avec ses cousins politiques, l’Italien de Gasperi, le Français Schuman, posera les premières pierres de la construction européenne. Sur le lien entre catholicisme et idée européenne, suzeraineté supranationale, qui n’est rien d’autre qu’une affaire, tellement allemande, de Guelfes et de Gibelins, nous reviendrons aussi, largement.

 

 

Pour le Zentrum, retenons que l’effondrement du Saint Empire, en 1806 (défait par Napoléon), pose la question de la temporalité du pouvoir catholique en terres allemandes. Les Princes-Evêques disparaissent, et toute la première partie du 19ème siècle verra les catholiques s’opposer aux libéraux. A cela s’ajoute que depuis Augsburg (1555, Cujus regio, ejus religio), les Allemagnes sont clairement identifiées comme soit catholiques, soit protestantes. A l’affirmation d’une existence confessionnelle, vient donc se superposer celle d’une existence comme pouvoir régional. La Bavière est catholique, le Schleswig-Holstein protestant, etc. En Allemagne, au 19ème comme au 16ème, dans les Guerres de l’Unité comme dans la Guerre des Paysans ou celle de Trente Ans, la question confessionnelle n’est rien d’autre qu’une poudrière. Seul un petit pays, situé au Sud de l’Allemagne, présente, sur le même thème, une complexité aussi passionnante : il s’appelle la Suisse.

 

 

Le Zentrum, c’est le projet d’un grand parti catholique, dans une Allemagne bismarckienne marquée par le Kulturkampf, l’opposition homérique entre le Chancelier et le Pape du Syllabus, le très conservateur Pie IX (1846-1878). L’affirmation, aussi, d’une catholicité politique allemande, au moment du triomphe interne (via l’Unité) de la Prusse protestante, le Saint-Empire n’existant plus, le Royaume de Bavière et l’Ouest rhénan devant affirmer leur existence face au nouveau pouvoir. Ce qui est passionnant, c’est l’évolution des relations entre le Zentrum et Bismarck : dans une première période, les catholiques combattent le Chancelier de fer, à cause de Pie IX et du Kulturkampf. Mais, dès le virage protectionniste de 1880, l’avènement des grandes lois sociales de Bismarck, révolutionnaires pour l’époque et en avance d’un demi-siècle sur les autres pays d’Europe, les catholiques du Zentrum se rapprochent du Chancelier. Ils contribueront d’ailleurs à l’édification de ces lois, fondatrices d’un système de concertation qui marque encore, aujourd’hui, le dialogue social en Allemagne.

 

 

Et puis, dans cette dernière décennie (1880-1890) du pouvoir bismarckien, l’échiquier politique évolue, il faut maintenant faire front commun face à un nouveau venu, surgi des Révolutions de 1848, le parti social-démocrate. Le Zentrum, après le départ de Bismarck (1890), restera un pivot de la vie politique allemande, à l’époque impériale (jusqu’au 9 novembre 1918), puis pendant toute la République de Weimar (1919-1933). Il cessera d’exister le 5 juillet 1933, cinq mois après l’arrivée d’Hitler au pouvoir. A noter que l’avant-dernier chancelier de la République de Weimar, Franz von Papen (1879-1969), était issu du Zentrum.

 

 

Pendant le Troisième Reich, il n’y a plus de parti catholique en Allemagne. Mais il y a des catholiques ! Il faudrait des livres entiers pour raconter leur Histoire entre le 30 janvier 1933 et le 8 mai 1945. Il y en eut de muets, d’indifférents, il y en eut aussi d’héroïques, formant l’une des Résistances à Hitler. Il y avait l’aristocratie catholique militaire bavaroise, sur laquelle, pour raisons personnelles autant qu’historiques, j’aurai, ultérieurement, beaucoup à écrire. Beaucoup de ces gens-là, conservateurs et nationalistes mais farouchement antinazis, seront dans le complot du 20 juillet 1944, Beaucoup d’entre eux, le soir même, seront fusillés. Les autres, dans les mois suivants, arrêtés, torturés, exécutés.

 

 

Oui, l’arrivée aux affaires du Rhénan catholique Konrad Adenauer, premier Chancelier de la République fédérale de 1949 à 1963, fait du bien. Oui, elle rappelle au monde la tradition humaniste d’un pays pétri de culture et de tradition chrétienne. Oui, elle facilite les passerelles avec l’Italie et la France pour jeter les bases d’une Europe du Charbon et de l’Acier, puis d’une construction politique. Cette vision du monde, qui renaît en 1949 avec Adenauer, s’était profondément ancrée dans la vie politique et sociale de l’Allemagne bismarckienne, impériale, puis de celle de Weimar. Oui, la CDU-CSU reprennent, dans les grandes lignes, l’héritage du Zentrum. Le but de cette chronique était de le montrer.

 

 

Je vous laisse enfin apprécier les trois mots figurant sur l'affiche ci-dessus. Ne préfigurent-ils pas un triptyque très en vogue, dans la France de 1940 à 1944 ?

 

 

 Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

Prochain épisode - Les Frères Grimm : l'Allemagne leur doit tout !

 

 

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