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Liberté - Page 976

  • Divine surprise

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    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 27.01.16

     

    Le PLR qui lance un référendum, c’est comme si les patriciens de la rue des Granges se mettaient, furibards, à battre le pavé. Comme un parfum de cassoulet, surgi de l’office domestique, mêlé à la lavande des draps de soie, dans le buffet qui dort. C’est une nouvelle qui fait du bien. Allez, disons une «divine surprise », mais on va encore me traiter de maurrassien.

     

    Le PLR, à Genève, c’est par excellence le parti du gouvernement. Ils ne cessent, l’air grave, de nous parler des « institutions », comme si ces dernières se limitaient au Conseil d’Etat et au Grand Conseil. Comme si, justement, la démocratie directe n’en faisait pas partie. Et là, patatras, voilà que, sur une histoire de déduction de frais de déplacement, ils nous balancent un référendum. Contre la modification de la loi sur l’imposition des personnes physiques, votée le 17 décembre dernier par le Parlement. Divine surprise, oui.

     

    Ce référendum est une excellente idée. Pour l’éclat du symbole : le grand vainqueur, ce ne seront pas les frais de déplacement (on a connu, dans l’Histoire, des sujets plus exaltants), mais ce sera… la démocratie directe, elle-même. Adoubée, enfin, par ceux-là même qui tendaient souvent à la rabaisser. Et puis, le grand vaincu, dans toute cette affaire, c’est le Conseil d’Etat : il a même désormais, contre lui, le parti de son président. Imagine-t-on l’Eglise attaquer Dieu par une collecte de signatures ?

     

    Bien sûr, ce ne sera pas Maastricht. Ni l’indépendance de l’Algérie. Ni l’entrée de la Suisse dans l’ONU. Non, ce sera un petit objet, bien de chez nous. Mais lancé par qui ? Par la fine fleur du pouvoir. Celui qui a pignon sur rue. Celui qui détient la Gabelle comme la Régale. Hommage à leur conversion. Divine surprise.

     

    Pascal Décaillet

     

     

  • Rosette : un destin brisé, qui passe par Genève

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    Notes de lecture - Mardi 26.01.16 - 16.35h

     

    93 pages qui se lisent d’une traite. Une histoire tragique dont on connaît la fin, avant même d’attaquer le livre : le destin de Rosette Wolczak, une jeune Juive française, d’origine polonaise, qui réussit à passer en Suisse, dans le canton de Genève, le 24 septembre 1943, s’en voit refoulée le 16 octobre, est arrêtée par les Allemands le 19, envoyée à Drancy (le camp de regroupement, près de Paris) le 25, puis à Auschwitz, par le convoi 62, le 20 novembre. Arrivée dans le camp d’extermination, dont nous célébrerons demain le 71ème anniversaire de la libération, elle est immédiatement gazée, à quinze ans et demi.

     

    « Rosette, pour l’exemple », c’est le dernier livre de mon confrère Claude Torracinta. On connaît la passion de ce brillant journaliste pour l’Histoire, de la Genève de Léon Nicole et d’Oltramare (Le Temps des passions, 1978) à « Ils ont pris le Palais d’hiver ! », publié en 2013, en collaboration avec son épouse, Claire Torracinta-Pache. « Toute histoire est contemporaine », affirme l’auteur en page 16 de « Rosette » : parler du passé, c’est parler d’aujourd’hui.

     

    L’histoire de Rosette ne nous éclaire pas seulement sur la France de Vichy, ni sur l’abomination du régime nazi, tout cela nous le connaissons depuis longtemps. Non, l’originalité de l’éclairage de Claude Torracinta, qui a mené une véritable enquête journalistique, braque les projecteurs sur le système « d’accueil », et bien souvent de refoulement, des réfugiés juifs dans le canton de Genève, lors de la dernière guerre. A l’automne 1943, il n’y a plus, depuis près d’un an (11 novembre 1942), de zone libre en France, l’occupant est partout, c’est lui qui tient la frontière. Pour les Juifs refoulés, c’est la certitude d’être arrêtés, puis déportés.

     

    Alors, de façon sobre et factuelle, mon confrère nous raconte le chemin de Rosette, celui de sa famille, originaire de Lodz, devenue française, ayant quitté Paris pour Lyon à l’époque de la zone libre, puis Rosette ayant quitté Lyon pour tenter sa chance en Suisse.

     

    L’éclairage sur Genève est cruel. L’auteur, page 35, nous donne deux noms de responsables chargés d’y appliquer les directives fédérales à l’égard des réfugiés. Je vous laisse les découvrir. L’un d’eux, en tout cas, ne se signale pas par un excès d’humanité. Bref, après quelques jours seulement à Genève, Rosette sera refoulée pour une « raison disciplinaire » que je vous laisse aussi apprécier dans l’ouvrage. Après trois jours en Haute-Savoie, elle est arrêtée par les Allemands. La suite, on la connaît.

     

    Il faut être reconnaissant à Claude Torracinta pour son travail de recherche, et aussi pour la clarté journalistique de son ouvrage, où il parvient à nous restituer avec simplicité narrative le fil des événements. L’auteur sera ce soir, mardi 26 janvier, 19h, en direct sur le plateau de Genève à chaud. Et demain, 71ème anniversaire de la libération d’Auschwitz, nous aurons un morceau de musique, interprété en direct dans l'émission. Nous penserons à Rosette. Et à tous les autres.

     

    Pascal Décaillet

     

     

    *** Rosette, pour l'exemple - Par Claude Torracinta - Préface de Ruth Dreifuss - Editions Slatkine, 2016.

     

     

  • Migrants en Allemagne : rien à voir avec 1945

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    * Réflexions sur l'état des migrations en Allemagne - Dimanche 24.01.16 - 17.47h

     

    En ouvrant tout grands les bras aux migrants, avant de se rétracter, puis de changer à nouveau d’avis, donnant ainsi l’impression de naviguer à vue, Angela Merkel a commis l’automne dernier une faute politique. Face à un afflux massif sur le flanc Sud-Est des Allemagnes, il a fallu, à plusieurs reprises, que l’excellent Ministre-Président de Bavière, Horst Seehofer (CSU), donne de la voix pour ramener la Chancelière à la raison. La Bavière, premier Land à encaisser le choc : la frontière sud-orientale, c’est elle, justement.

     

    Le 10 septembre dernier, ici même, dans l’épisode no 24 (sur 144) de ma Série Allemagne, je racontais «Le Grand Exil », l’arrivée en 1945, dans une Allemagne détruite et vaincue, de ces millions d’Allemands venus de l’Est, où certains étaient implantés depuis Frédéric II, voire avant. Ces réfugiés n’ont trouvé, en guise de Mère Patrie, qu’un pays dévasté, des villes rasées, une nation vaincue, où tout était à reconstruire. Eh bien ce pays-là, en cendres comme il ne l’avait jamais été depuis la Guerre de Trente Ans (1618-1648), les avait accueillis. Des millions de bouches supplémentaires à nourrir !

     

    J’ai vécu chez l’un d’entre eux, un Allemand de Pologne, qui avait fait la guerre à l’Est, me l’a racontée par le détail, avait juste pu franchir l’Elbe au printemps 1945, échappant aux Soviétiques, mais… tombant aux mains des Américains, qui l’ont quasiment laissé crever de faim dans un camp de prisonniers (cette Histoire-là commence à sortir, il y a tant et tant à dire encore, sur cette période). Cet homme, qui avait combattu les Russes pendant quatre ans, n’éprouvait aucun ressentiment à leur égard, alors qu’il n’appréciait que modérément la présence de l’Oncle Sam en Allemagne.

     

    Alors, beaucoup de gens se disent : « Si une Allemagne totalement détruite a été capable d’accueillir des millions de réfugiés en 1945, une Allemagne en pleine santé, celle d’aujourd’hui, doit bien pouvoir faire de même ». La question est pertinente. Et mérite réponse.

     

    Ce qu’il faut absolument comprendre, c’est que les réfugiés de 1945 sont des Allemands. Qu’ils viennent de Roumanie, de Lituanie ou d’Ukraine, que leurs ancêtres aient émigré dans le dix-huitième siècle du grand roi Frédéric ou même plus tôt, ils sont Allemands. Reconnus comme tels par les Allemands d’Allemagne, même si d’aucuns les prennent de haut, je vous renvoie aux descriptions géniales de Günter Grass, qui sait de quoi il parle. Ils sont Allemands, au même titre que les Français d’Algérie qui remontent vers la Métropole en juillet 1962, sont Français.

     

    Ils sont Allemands, parce que le concept germanique de nationalité, justement mûri au dix-huitième, pensé, théorisé pendant tout le dix-neuvième, fondé sur le droit du sang, établit que la « Gemeinschaft », l’appartenance commune, peut transcender les frontières. D’ailleurs, ces Allemands de 1945, qui refluent de contrées orientales parfois lointaines, parlent allemand.

     

    Cette communauté d’appartenance n’est évidemment pas la marque des migrants actuels. Ils viennent, comme on sait, d’autres contrées. Avec d’autres langues, d’autres traditions, d’autres coutumes, d’autres visions du monde. Leur sort est tragique, c’est certain. Leur souffrance, réelle. Leur besoin d’accueil, indéniable. Leur intégration en Allemagne sera difficile, elle exigera du temps. Ce sera à eux de s’adapter. Certains y parviendront, d’autres non. Il n’est pas du tout certain que le corps social allemand, plus fragile qu’on ne l’imagine, puisse si facilement les assimiler. L’Allemagne est aujourd’hui un pays prospère, mais demain ?

     

    Dès lors, la comparaison avec 1945 ne tient pas. Croire que tout va bien se passer, c’est ne vouloir voir, comme la frange la plus libérale du patronat allemand, que l’aubaine d’une main d’œuvre, pas trop regardante sur les conditions sociales et salariales. Or, justement, le génie du modèle bismarckien, précurseur des contrats collectifs et de nos grandes assurances sociales, c’est une très grande sensibilité aux conditions de travail. L’Allemagne, contrairement à ce qu’on croit, n’est absolument pas un pays de tradition économique libérale. Si ce n’est dans sa composante rhénane, qui est justement sociale.

     

    Surtout, le parallèle avec 1945 évacue totalement la notion de « Gemeinschaft ». Ce mot, tellement important dans la langue allemande (on connaît son opposition avec « Gesellschaft ») nous ramène à l’intimité d’une communauté d’appartenance. Le surgissement d’une altérité numériquement pesante ne va pas de soi en Allemagne, c’est un euphémisme.

     

    Ces éléments-là, Mme Merkel, qui a grandi en DDR, doit bien les avoir en tête. Dès lors, face à l’afflux de migrants, pourquoi cette navigation à vue ? Pourquoi cette absence de cap ? Un jour, elle dit « Bienvenue à tous ! », une semaine après, suite aux appels du Ministre-Président de Bavière, elle se rétracte, puis elle change à nouveau de direction, puis elle gère comme elle peut les événements dramatiques de Cologne. Oui, Berlin manque de cohérence. Oui, l’Allemagne doit impérativement écouter la voix de M. Seehofer, qui appelle à un retour de « l’Obergrenze ». Oui, Berlin doit écouter Munich. Non, la situation n’a rien de comparable avec celle de 1945.

     

     

    Pascal Décaillet