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Liberté - Page 975

  • Humanités

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    Commentaire publié dans GHI - Mercredi 24.02.16

     

    L’étude du grec ancien n’est pas un luxe réservé aux enfants des bourgeois. Elle n’a pas à l’être. Pas plus qu’elle ne devrait être une sorte de joyau de préciosité intellectuelle, pas vraiment nécessaire, mais qui sentirait bon l’élite. Voir les choses comme cela, c’est ne rien comprendre à la vraie valeur des études classiques. Et c’est bien mal connaître l’Histoire de Genève.

     

    Car la langue et la civilisation grecques exercent sur nous le miracle d’une ascendance maternelle. Elles nous donnent vie, nous nourrissent. Tous ! Et pas seulement les hellénistes. A l’époque de l’humanisme et de la Réforme, au temps des grands imprimeurs, Genève a été, dans le monde, une plaque tournante de la diffusion des textes grecs. Des noms de rues, dans la Vieille Ville, nous rappellent l’apport inestimable de ces grands esprits.

     

    Plus tard, au moment de l’indépendance grecque, Genève a su montrer sa proximité avec ce pays en voie d’affranchissement. Plus tard encore, d’immenses professeurs, comme Olivier Reverdin, Jean Rudhardt, mais aussi André Hurst et aujourd’hui leurs successeurs, ont transmis à des générations le goût du grec, via l’École de Genève.

     

    Nous voulons dire ici notre solidarité avec ceux qui se mobilisent (parents, enseignants, élèves) pour sauver la peau du grec à Genève. Il ne s’agit pas – il ne doit pas s’agir – d’un luxe, mais d’une part inaltérable de l’identité intellectuelle, spirituelle, littéraire de Genève. Jouer avec cela, c’est tenter l’appauvrissement. Là où nous avons la chance d’être si riches. Par le cœur. Et par l’âme.

     

    Pascal Décaillet

     

  • Démocratie et connaissance, même combat

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    "Unterwegs zur Kenntnis" - Dimanche 07.02.16 - 15.03h

     

    Pas de démocratie sans connaissance. Pas de modernité de la langue allemande sans traduction de la Bible par Luther, en 1523. Pas de diffusion des idées de la Réforme sans essor de l’imprimerie, Genève en sait quelque chose. Pas de Révolution française sans le long travail de préparation, en amont, des Lumières. Sans les Encyclopédistes. Sans les progrès de la science. De la même manière, pas de démocratie directe, ce système suisse unique au monde, sans l'effort individuel de chaque citoyenne, chaque citoyen, pour s’informer.

     

    La démocratie n’est pas un loto. Ni un sondage d’opinion. Notre système suisse, avec ses initiatives et ses référendums, demande quatre fois par an au corps électoral de trancher. Il s’agit de le faire en connaissance de cause. Il s’agit que chaque citoyen, en remplissant son bulletin, sache de quoi il retourne. Sinon, c’est la loi du hasard. Ou celle du plus fort. Ou de l’opinion dominante. Ça n’est plus le démos, c’est la doxa.

     

    Pas de démocratie sans chemin de connaissance. « Unterwegs zur Sprache », titre Heidegger dans l’un de ses ouvrages les plus pénétrants. « Unterwegs zur Kenntnis », dirons-nous là. En route vers le savoir ! Pas de démocratie sans école, sans liberté de la presse. Pas de démocratie sans responsabilité individuelle.

     

    Partisan farouche de la démocratie directe, je relève ici que cette dernière n’a aucun sens, si elle n’est pas portée par l’immense travail de chacun pour accéder aux sujets, parfois difficiles, sur lesquels on lui demande de trancher. Ici intervient la presse, celle que je veux pratiquer depuis trente ans, celle à laquelle j’ai toujours cru : la presse politique, qui certes donne son opinion, mais en même temps accueille tous les courants, les met en débat, montre les antagonismes, les lignes de tension, décrypte les réelles intentions du pouvoir, bref donne à chacun les outils de sa décision.

     

    C’est à cette presse que je crois, j’en ai fait la preuve par l’acte. Créé des émissions qui durent encore aujourd’hui. Une presse où il est question de la politique, notre vie commune, notre Histoire, notre destin comme communauté nationale (ou cantonale). De ma vie de journaliste, je n’ai jamais fait autre chose que cela, jamais trempé dans une autre forme de presse.

     

    Notre démocratie directe, aujourd’hui, est attaquée de toutes parts, par des cléricatures ou des élites, des juges, des professeurs de droit, des vicaires de la bonne conscience, des parlementaires, des corps intermédiaires, qui prétendent à la place du peuple détenir la souveraineté. La seule réponse que nous puissions donner à tout ce petit monde, c’est le chemin de chacun vers la connaissance des sujets. Et les seuls qui puissent, avec les moyens d’aujourd’hui, aider les citoyens dans cette démarche d’information, ce sont les médias. Journaux, radios, TV, sites. Chacun dans son genre. Chacun avec sa couleur. Mais réunis par l’aspiration à élever le niveau de connaissance.

     

    Le vrai service public, c’est cela. Expliquer les enjeux. Monter des débats. Recueillir des témoignages. Travailler sur le fond. Sur la connaissance. Sur le contenu. Unterwegs zur Kenntnis.

     

    Je suis persuadé, je l’ai déjà écrit ici, que d’ici quelques générations, disons un ou deux siècles, l’actuel système de démocratie représentative, issu de la fin du 18ème siècle, donc du temps des diligences, aura peu à peu été remplacé par un système de suffrage universel élargi. Mais il est très clair que l’avènement d’une telle révolution ne doit en aucun cas nous conduire vers une démocratie d’opinion, ou de sondage, où chacun voterait par un simple « clic ». Non, le pouvoir de décision accru doit s’accompagner d’un immense chemin du corps des citoyens vers la connaissance. Cela passe par l’école. Et par la qualité des médiateurs.

     

    Pas de démocratie sans compétence. En dehors des champs de pouvoirs et d’antagonismes de la société, doivent pouvoir faire leur travail, en toute indépendance, ceux qui ont pour métier, ou mission, de tendre le miroir. A ceux-là, qui bénéficient d’espaces publics pour produire des textes, du son ou de l’image, incombe la responsabilité de ne pas faire n’importe quoi. La Matinale radio est là pour informer, ce que fait fort bien la RSR, et ne font pas, hélas, tous les émetteurs privés, certains sombrant dans le bavardage, entre deux disques, entre soi. La radio, la TV du début de soirée, ont une mission d’information et de mise en débat des sujets politiques, économiques, culturels, sportifs, etc, de la journée, tout ce qu’on veut, pourvu qu’on y apporte du sens. Rigoler entre soi, sur un ton branché et sympa, reprendre les causeries de bistrot pour en reproduire l’impasse, ne relève d’aucune espèce de mission de service public.

     

    Pas de démocratie sans école. Sans culture. Sans livres. Sans auteurs. Sans comédiens, Sans metteurs en scène. Pas de démocratie sans solitude. Celle de chacun de nous, nourrissant sa citoyenneté, donc son apport à la société, par un long, un patient, un lumineux chemin vers la connaissance. Comme un élève qui fait ses devoirs, par un dimanche de brume, à la lumière de la bougie. Seul. Inspiré. Heureux, je crois. Unterwegs zur Kenntnis.

     

     

    Pascal Décaillet

     

     

  • Nouvelle Comédie, ou Comédie Nouvelle ?

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    Sur le vif - Samedi 30.01.16 - 17.36h

     

    « Ma comédie est faite, car l’intrigue est bâtie. Il faut juste ajouter les vers ». Le grand Ménandre, le père de la Comédie Nouvelle, au IVème siècle avant notre ère, cité ici par Plutarque, aurait-il fait un bon député PLR au Grand Conseil genevois ? Question difficile. Quand on scrute la genèse de l’acceptation, hier soir, par 58 voix, 29 non et 9 abstentions, des 45 millions de part cantonale pour la Nouvelle Comédie, on se dit que seul un dramaturge de la plus grande verve athénienne aurait pu produire un tel enchaînement de positions contraires, pour finalement se terminer, deus ex machina, par une issue heureuse.

     

    Nouvelle Comédie, ou Comédie Nouvelle ? Pour tout savoir sur la seconde, lire absolument « Dans les marges de Ménandre », de mon ancien professeur André Hurst, publié l’automne dernier chez Droz, et que nous évoquerons sans tarder avec l’auteur sur mon plateau. Devant l’Histoire, pour la Comédie grecque, c’est le grand rival de son prédécesseur Aristophane, auquel Plutarque, par exemple, le préférait.

     

    « Ma comédie est faite, l’intrigue est bâtie ». Un parti charnière, le PLR. Le protagoniste, Frédéric Hohl, tel Pénélope, tisse son rapport de majorité le jour, pour le défaire la nuit. Des mois passés à nous répéter que le projet coûte décidément trop cher. Noël arrive, le bœuf et l’âne passent, puis l’Epiphanie, quelque myrrhe et quelque encens pour honorer l’An neuf, et voilà qu’hier, miracle, le parti fusionné, malgré des abstentions, donne son aval à un projet qu’il semblait bouder.

     

    Nouvelle Comédie, ou Comédie Nouvelle ? Comme chez Ménandre, il s’est passé quelque chose d’invisible au spectateur. Tenez, chez le grand auteur grec, comme plus tard chez Plaute, Térence, et notre Comédie à nous, surgit souvent un jumeau. Docteur Frédéric, Mister Hohl. Docteur Cyril, Mister Hélène. Par le miracle d’une gémellité, le cours des choses se renverse. Un mariage est possible. Le pauvre devient riche. L’avenir s’éclaircit. Nouvelle Comédie, ou Comédie Nouvelle ?

     

    Comme chez Ménandre, comme chez Plaute ou Marivaux, on laisse entendre que d’autres personnages, hors du plateau, ourdissent. Des dieux ? Docteur François ? Docteur Sami ? Comme chez Ménandre, comme chez Goldoni, on passe par un moment, dans le cœur de la pièce, où plus personne n’y comprend rien. Les maîtres sont valets, les jumeaux se confondent, le destin se joue de tous. Alors, intervient l’un des mots les plus laids de la langue française : désenchevêtrement. Une saloperie d’hexasyllabe, avec une seule voyelle, le « e », six fois recommencée. Les lettres, aussi, se jumellent, se marient, font diphtongues, nous soufflent de fausses pistes. D’un mécène l’autre, de la Ville au Canton, il paraîtrait qu’on se refile l’enjeu, sur la durée, en maquignonnage avec d’autres. Secrets de coulisses, Docteur François, Mister Sami. Sabots d'Hélène.

     

    Au final, une issue heureuse. Il semble que les manants n’aient même pas l’idée de lancer un référendum. L’essentiel s’est passé dans une opacité de coulisses, mais nul ne semble en souffrir exagérément. On se dit sans doute qu’il y a déjà le Musée, et que deux psychodrames culturels, ça ferait peut-être trop. Alors, Nouvelle Comédie ! Et pour la première pièce de la première Saison, je suggère une Comédie Nouvelle. Avec des maîtres, des valets, des jumeaux. Et quelque part, larrons en foire, ricanant de leur bon coup, Docteur Sami, Mister François.

     

    Pascal Décaillet