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Liberté - Page 1615

  • Vous avez dit "rupestre"?



    Édito Lausanne FM – Vendredi 14.03.08 – 07.50h



    Donc, le pays de Vaud est rupestre.

    Ça n’est pas moi qui le dis – je ne me permettrais pas – c’est un document très officiel de la Ville de Genève, signé du maire, Patrice Mugny. En toile de fond, la couverture, insuffisante aux yeux des édiles du bout du lac, de l’actualité genevoise par la RSR. Qui aurait « peu à peu fait du rupestre pays de Vaud son centre d’intérêt principal ».

    Rupestre ! Ah, le beau vocable ! Tellement éloquent, évocateur, qu’on se fourvoie, la plupart du temps, sur son sens. Mugny, ou le nègre (ah, l’infâme, sur qui on va pouvoir, avec force courage politique, rejeter toute la responsabilité !) de Mugny, a sans doute voulu dire « champêtre ». Ou « agricole », « boisé », « verdoyant », ou encore « pays de terres grasses ». Mais il a dit « rupestre ». C’est plus court, plus dense, ça commence par vous gratter la glotte, ça grimpe en flèche vers le vert extatique du « u », ça finit vite par s’apaiser sur un suffixe où la pâture le dispute à la bovine sieste des champs.

    Patrice Mugny, ou son nègre (ah, l’infâme, honte à lui !), auraient pu, dans une irrémissible et soudaine avidité de connaissance et de culture, se saisir d’un dictionnaire. Et se rendre compte, juste en passant, que « rupestre » était relatif au monde des grottes, des peintures murales. Il y a des plantes rupestres (dont certaines, magnifiques, au Jardin botanique de Genève), des dessins rupestres, etc.

    Il y aussi des floraisons rupestres. Comme il y a, dans la langue de certains (pas les maires, les nègres), les floraisons lépreuses chères au poète. Cette peste, ce choléra du langage qui nous fait dire (pas nous, nos nègres) un mot pour un autre, et suinter le mépris dans le grisâtre ennui d’un document qu’on remet à l’Ofcom.

    Le nègre, qu’on le pende ! Mugny, qu’il survive ! Pour le seul bonheur et la seule fonction de nous inventer de si beaux mots, riches de leur seule inanité, alpestres comme la mer. Ah, le beau maire ! Le maire, le maire, toujours recommencé !

  • Le peuple, pas la foule!



    Édito Lausanne FM – Jeudi 13.03.08 – 07.50h



    Attention, ce matin, je vais sortir mon grec. Que ceux qui n’aiment pas cela s’abstiennent de me lire. Mon grec, pour répondre à un lecteur de mon billet d’hier, qui a tenté de faire croire que, dans ma défense de la souveraineté du peuple, je prônais l’incandescence désordonnée de la foule contre la sagesse d’une assemblée.

    Non, le peuple, ça n’est pas la foule. Non, une décision du peuple, ça n’est pas un lynchage. Non, l’espace où le peuple est souverain, ça n’est pas le Far West. Je n’ai jamais été ni pour la foule, ni pour le lynchage, ni pour le Far West. Je déteste même cela, par-dessus tout.

    Le mot « peuple », en français, est bien maigre, sémantiquement. La langue grecque, fondatrice de tant de textes politiques, de Thucydide à Aristote, est, à ce sujet, beaucoup plus claire que la nôtre. Laissons « ethnos » qui, dès Pindare, fait référence à la tribu, la loi du sang. La dualité qui nous intéresse, là, c’est « dêmos , le peuple comme corps électoral, constitué, organisé, contre « plêthos », la foule en colère, les grandes masses en révolution, par exemple, dans la « Guerre du Péloponnèse », lorsque les Cités se soulèvent.

    Le « peuple » que je décris comme la pierre angulaire de la démocratie suisse, c’est évidemment « dêmos ». Ça n’est pas l’entier d’une population (« Bevölkerung ») ; ça n’est même pas le corps électoral ; c’est la portion de ce corps qui veut bien, quand on le sollicite, s’exprimer sur un bulletin de vote. Dêmos, c’est le peuple comme organe de la démocratie. Son expression a ses règles, très précises. Il n’a jamais été question qu’il hurle son avis. Lorsqu’il tranche, en Suisse, à peu près quatre dimanches par an, c’est à l’issue d’un long procédé, où toutes les instances ont pu s’exprimer. C’est cela que j’appelle « le peuple ». Cela n’a rien à voir avec la rue.

    Le peuple, comme organe de la démocratie. Organe, parmi d’autres : le Parlement, la justice, etc. Mais organe dont je souhaite - j’assume cette position - que tout procède. Les députés, il les élit. La Constitution, il peut la modifier. Les institutions, aussi. Je ne demande à personne de partager ma vision de la primauté du suffrage universel. Mais, de grâce, qu’on ne vienne pas la caricaturer en parlant de foule et de lynchage.


  • De grâce, pas les juges!



    Édito Lausanne FM – Mercredi 12.03.08 – 07.50h



    Comment cela ? La souveraineté du peuple serait une forme de dictature ? Vieil argument, que viennent brandir, juste à l’instant où cela sert leur cause, ceux qui craignent le passage d’un texte devant le suffrage universel. C’est ce traditionnel moment où les mauvais joueurs politiques, soudain parés de la toge juridique, commencent à nous donner des cours sur l’ « unité de matière » ou le « droit supérieur », finissent à en appeler aux juges. On se croirait en Fac de droit, alors qu’on est dans l’espace politique et républicain.

    Le procédé, récurrent en Suisse, à tous les niveaux (Confédération, cantons, communes), est détestable. Il faut le dire clairement : lorsqu’une initiative (comme celle, à Genève, qui propose un trajet alternatif au CEVA) a recueilli un nombre suffisant de signatures, elle doit être portée devant le peuple. Lui seul, in fine, est souverain. Si le texte est mauvais, c’est à lui d’en juger. Les institutions, il peut les changer. La Constitution, il peut la modifier. Incroyable, la peine que semblent avoir certains à admettre cette primauté du suffrage universel, qui est pourtant l’essence de notre démocratie suisse. Ils veulent bien l’accepter lorsque cela les arrange, mais se transmuent en juristes grogneux et tatillons dès qu’affleure, à leurs narines, le frisson putatif d’une défaite devant le souverain.

    Je le dis franchement : si j’étais sollicité, comme citoyen, sur le CEVA, je dirais non à l’initiative, et oui au projet du Conseil d’Etat. Nous sommes donc ici dans une question de principe. Surtout quand on vient nous brandir, comme ultime arbitrage possible (si le Grand Conseil en vient à invalider le texte), le Tribunal fédéral. De grâce, dans un débat démocratique, qu’on nous épargne les juges ! Quelle légitimité ont-ils, que le peuple n’aurait pas ? La compétence ? Mais alors, si seuls les compétents peuvent décider, ça n’est plus notre démocratie, c’est le retour à une forme de suffrage censitaire. Sous la Restauration, c’était l’argent ; là, ce serait le bagage juridique.

    L’initiative a recueilli les signatures. Elle doit passer désormais dans les mains du peuple genevois, et non en celles de gens de robe, tout respectables soient-ils.
    L’opinion publique, dans ce genre d’affaire, n’est jamais dupe. Elle sent très bien que certains, craignant l’arbitrage suprême, tentent la dérobade par porte coulissante. Et c’est ce genre de comportement politique, justement, qui alimente les partis populistes. Faut-il, à chaque fois, leur servir, sur un plateau d'argent, les arguments de leurs futures victoires ?