Édito Lausanne FM – Vendredi 04.04.08 – 07.50h
Ils ont vécu un grand rêve qui n’était que pour eux, leur sexe, leur épanouissement, leur jouissance, mais n’ont rien su transmettre. Année après année, de bourgeons en floraisons, à l’approche de mai, de nostalgie en espérance, ils venaient guetter le recommencement. Mais rien, jamais, ne venait. La vie ne les avait pas compris, l’ingratitude du siècle non plus, encore moins la génération suivante, dont ça n’était, simplement, pas l’histoire.
Ils n’ont rien su transmettre, parce qu’ils n’avaient rien voulu recevoir. Le monde commençant avec eux, ils en étaient la sainte aurore, que rien n’aurait su précéder. D’où leur abolition de l’Histoire, leur amnésie volontaire : surtout ne rien hériter, ne rien devoir à la génération de leurs parents. Quand on réinvente l’univers, pourquoi s’embarrasser du fatras et du fracas de l’Histoire des hommes ? Leur rêve, au fond, n’était pas tant celui du grand soir que du premier matin, il était de Genèse plus que d’Apocalypse. De la nuit du passé, table rase.
Rien su transmettre. Ils ne faisaient que revivre, entre eux, comme dans l’ombre des confréries, le frisson de leur printemps magique. Ils ont lutté de toutes leurs forces, dans les écoles, contre la transmission de connaissances élémentaires, celles, simplement, qui peuvent donner aux élèves quelques outils, quelques repères, sur la Terre ou dans le fil du temps. Ils disaient, par exemple, en Histoire, que la chronologie n’était qu’une fiction comme une autre. Peut-être. Mais, pour s’en délester, ne faut-il pas d’abord s’en être imprégné, comme le solfège, la grammaire ? Imaginer que ces ascèses-là pussent aussi être, pour d’autres, sources de jouissance, imaginer que la jouissance pût aussi être d’une autre nature que juste sexuelle, les dépassait. Et les dépasse encore.
Car les soixante-huitards ne sont pas morts. Ils sont même, en nombre, au pouvoir. Il en est par exemple, en Suisse romande, à la tête de bien des écoles, systèmes ou administrations scolaires. Ils y traînent encore la majestueuse solitude de leurs rêves d’antan, gouvernent sans ménagement, se montrent sourds à toutes voix discordantes, et jusqu’à les étouffer. Aveugles à toute autre conception du savoir que la leur, qu’ils qualifient immédiatement de réactionnaire.
Ils trônent, du sommet de la plus haute tour, entre eux, comme des frères, des gardiens. Juste entre eux. Juste quelques-uns. À jouir (ah, jouir, toute leur vie !) de ce qu’ils condamnaient avec tant de haine : le pouvoir.
Juste quelques-uns. De moins en moins. Encore un peu de patience. Les générations, comme les illusions, finissent toujours par passer.