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Liberté - Page 1619

  • Le nez du sphinx



    Édito Lausanne FM – Mercredi 27.02.08 – 07.50h



    Pascal Couchepin tombant sur Marcel Ospel, dans l’édition de « Bilan » qui sort aujourd’hui, voilà qui va réchauffer les chaumières, aiguiser la rage vindicative des petits sur les grands, faire grimper un peu le mercure sur le thermomètre de popularité du président de la Confédération. On ne me dira pas que ça n’est pas un peu le but, non ?

    Pascal Couchepin a sans doute raison de penser beaucoup de mal de ce dirigeant de l’UBS qui a perdu des milliards dans des engagements aventureux sur les marchés à risque de l’immobilier américain. Mais franchement, démolir Ospel aujourd’hui, cela relève-t-il d’un exceptionnel courage ? Venir dire, après tout le monde, que les revenus de ce banquier sont pharaoniques, ce qui est aussi vrai que le nez sur la figure du sphinx, vous trouvez qu’il y a là une transgression d’une audace extrême ?

    L’affaire Ospel rappelle celle du « Duce ». Il y a, dans ces fusées verbales éclairantes (échapperaient-elles parfois au tireur ?), comme un alignement sur l’opinion largement majoritaire dans le pays, qui étonne de la part d’un homme ayant maintes fois, dans d’autres circonstances, su prouver sa force de solitude contre les courants dominants. Cette stratégie est une erreur : le Couchepin que les Suisses aiment et respectent, c’est celui, justement, qui brave et ignore le vent des modes, pas celui qui s’aligne. Il n’est jamais meilleur que lorsqu’il jette aux orties toute prétention à la popularité. La solitude contre tous les vents, venus de tous les points cardinaux, c’est un art qui s’affûte dès l’enfance, quand on est natif d’une ville qui s’appelle… Martigny.

  • Merz, excellent conseiller fédéral



    Édito Lausanne FM – Mardi 26.02.08 – 07.50h



    L’arrogance allemande, sur le continent européen, serait-elle de retour ? Oh, il ne s’agit plus d’arrogance militaire, encore moins d’idéologie dévoyée. Tout cela, Dieu merci, est bien lointain, et l’Allemagne, aujourd’hui, est une grande démocratie, la plus importante d’Europe.

    Mais justement, le poids de sa démographie, sa situation centrale dans le continent, la vitalité de son économie, et jusqu’à l’intelligence de son actuelle chancelière, tout cela fait de l’Allemagne, naturellement, le poids lourd de l’Europe. Cela lui donne aussi, dans ses prises de parole publique, une certaine responsabilité. L’Allemagne, parce qu’elle est puissante, parce qu’elle peut très vite refaire peur, ne peut pas dire n’importe quoi. Elle doit, plus que tout autre, mesurer ses propos. Exactement ce qu’a omis de faire – il ne cesse de l’omettre – l’ancien ministre fédéral des Finances, Hans Eichel.

    Déclarer ouvertement la guerre à la Suisse, aller clamer que notre pays protège des criminels allemands, lui mettre une pression psychologique qu’on n’a plus revue depuis…
    longtemps, il y a là quelque chose qui ne passe pas. Et qui méritait réponse.

    Un homme a répondu. Avec intelligence, fermeté, clairvoyance. Il s’appelle Hans-Rudolf Merz. Il est notre ministre des Finances. Il vient, à l’interne, de remporter une victoire, certes courte, sur un sujet fiscal précisément. Déjà, il annonce la suite : une réforme de l’imposition des familles avec enfants. Il construit, pas à pas, une véritable révolution fiscale en Suisse. Il soumet ses projets au peuple, dans un système qui s’appelle « démocratie directe » et sur lequel l’Allemagne n’a aucune leçon à nous donner.

    Merz a répondu donc, il fallait bien que quelqu’un le fît. Il a dit que Monsieur Eichel ne l’impressionnait pas. Il a parlé d’un cartel des pays à forte fiscalité, en Europe, justement ceux qui mettent la pression sur les pays, comme la Suisse, où le système d’impôts est un peu moins confiscatoire. Ces pays, ce sont bien sûr la France et l’Allemagne. Où personne, jamais, aucun citoyen, n’a eu l’occasion de se prononcer sur des questions fiscales.

    Parler de « cartel », c’est oser contre-attaquer, avec une formule choc et parlante, au lieu de raser les murs et se sentir coupable d’être Suisse, comme à l’époque des fonds en déshérence. C’est dire que nous croyons en notre système, que nous l’avons librement choisi. Qu’il n’est certes pas figé, ce système, nous ne cessons de l’adapter, mais souverainement, et non le pistolet sur la tempe.

    Paroles justes et sages. Paroles de liberté. La marque, décidément chaque jour davantage confirmée, d’un excellent conseiller fédéral.



  • La Môme, les Anges



    Édito Lausanne FM – Lundi 25.02.08 – 07.50h



    Il paraît qu’elle a pleuré, cette nuit, à Los Angeles. Il paraît qu’elle a invoqué les anges. Edith Piaf, peut-être, aurait invoqué Thérèse, la sainte de son enfance, lorsqu’elle avait perdu la vue. Mario Cotillard, vers 4 heures du matin, heure suisse, a décroché l’Oscar. Première actrice française depuis 48 ans. Depuis Simone Signoret, en 1960. Et cette consécration de la Môme est totalement méritée. Marion Cotillard, dans ce film, n’incarne pas Edith Piaf. Elle ne joue pas Edith Piaf. Elle ne mime pas Edith Piaf. Elle est Edith Piaf.

    Au point qu’en regardant le film, on ne se dit pas : « C’est Cotillard », mais « C’est Piaf ». Oui, c’est elle, c’est la Môme ! Oui, dans ce cas-là, le jeu de l’actrice dépasse l’incarnation : elle ne reprend pas la seule chair du personnage, elle s’empare de son âme, de son souffle. Et d’ailleurs, il n’y a plus de jeu, plus d’actrice, il y a identification, dans le sens le plus puissant du terme. Marion Cotillard, dans ce rôle-là, est époustouflante. C’est le rôle de sa vie, ce qui va, pour le meilleur et pour le pire, lui coller à la peau pendant des années.

    Rien de plus dur, pour un acteur, que d’incarner un personnage réel. Piaf est morte en 63, j’avais cinq ans, c’était hier. Surtout, cette chanteuse d’exception laisse derrière elle du son, de la lumière, des tonnes de pellicule où on la voit parler et chanter. Là, normalement, l’actrice se dit qu’elle va jouer décalé, puisque, de toute manière, elle ne rivalisera pas. Et Marion Cotillard, prenant le risque suprême, jetant tout dans la balance, a choisi l’identification. Elle a elle a réussi son pari, au-delà de toute espérance. Parce que c’est Piaf, mais aussi parce que c’est Cotillard. « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », disait Montaigne. C’est du miracle, c’est une fois par génération.

    Alors, cette nuit, dans la Cité des Anges, elle a versé quelques larmes. A-t-elle pensé à Thérèse ? A-t-elle pensé à Marcel ? A-t-elle pensé à ces avions sans retour qui cassent les vies, et remettent en jeu les destins ? Puisse le monde entier voir « La Môme ». Voir cette femme se prenant pour une autre femme. Ou nous faisant croire qu’elle se prend pour elle. Ou ne le sachant même pas elle-même. Bravo, la Môme. Bravo, Edith. Bravo, Marion.