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Liberté - Page 1620

  • Permanences balkaniques



    Edito Lausanne FM – Vendredi 22.02.08 – 07.50h



    Ils étaient entre deux et trois cent mille, hier soir, dans les rues de Belgrade, pour dire non à l’indépendance du Kosovo. Et pour dire oui à leur pays, la Serbie. La manifestation a certes dégénéré, avec les habituels casseurs dans ce genre d’immense rassemblement, mais le message à retenir est celui d’une force tranquille, qui défie la mode d’un moment et donne rendez-vous avec l’Histoire.

    De quoi s’agit-il ? De qui s’agit-il ? D’un pays souverain d’Europe, riche d’une grande Histoire et d’un infatigable combat contre les Empires, qu’ils soient ottoman, austro-hongrois, ou, entre 1941 et 1945, l’occupation nazie de la Yougoslavie. Chaque fois, face à la présence d’une grande puissance occupante dans les Balkans, la Serbie s’est battue, la Serbie a tenu. D’autres, dans cette même région, ont maintes fois fait le jeu de l’empire occupant, pour se protéger de la puissance serbe. L’Histoire, dans cette région du monde, doit être lue avec la profondeur du champ, sur un millier d’années, voire plus. Le partage de l’Empire romain, entre l’Orient et l’Occident, en est même l’une des clefs de lecture majeures.

    Cette grille d’analyse est évidemment bien différente des émotions d’un moment, une fois humanitaire, une autre droits-de l’hommiste, où le flux d’une opinion publique s’emballe, s’emporte, pour le vent d'une cause, parce qu’elle paraît sympathique. À cette doxa, il faut opposer quelques réalités : la puissance impériale, ayant pied aujourd’hui dans les Balkans, et permettant au Kosovo de proclamer son indépendance, s’appelle l’Otan. Cette même puissance qui bombardait, en avril 1999, la Serbie. Le jour où cette puissance, dans vingt, trente ans, peut-être bien avant, aura quitté cette région du monde, que se passera-t-il sur place ?

    En d’autres termes : peut-on construire un équilibre, une paix, à terme, en bafouant et en humiliant le principal acteur de la région, celui qui sera toujours là, et qu’aujourd’hui on dépèce, dans son territoire et dans sa représentation identitaire: la Serbie ?



  • Le tragique de l'Histoire



    Édito Lausanne FM – Mercredi 20.02.08 – 07.50h



    La paix dans les Balkans. George Bush a osé affirmer que l’indépendance du Kosovo allait « apporter la paix dans les Balkans ». Punkt, Schluss. Point barre. Vous pouvez passer à autre chose, penser à autre chose, changeons de sujet, rompez.

    Que sait-il des Balkans, ce président des Etats-Unis-là ? Y est-il seulement allé ? Connaît-il l’Histoire, si passionnante et si tragique, des peuples qui composent cette région du monde ? Que sait-il de la ligne de fracture de l’Empire romain, de l’Histoire de l’Empire ottoman, de celle du royaume de Serbie, des Albanais ? A-t-il lu la littérature de ces peuples ?

    Non, les dirigeants américains ne connaissent les Balkans que du ciel. Le ciel de Belgrade, qu’ils bombardaient allègrement en avril 1999, il n’y a même pas neuf ans. Ils ne connaissent pas plus la subtile complexité de cette région du monde qu’ils ne maîtrisaient celle de l’Irak, de son Histoire, de ses composantes, lorsqu’ils y ont lancé, au printemps 2003, leur aventure militaire.

    L’indépendance du Kosovo apportera-t-elle la paix dans les Balkans ? On voudrait l’espérer, bien sûr. Mais le tragique de l’Histoire est là, qui ne se laisse pas amadouer par la seule vision humanitaire, ou euro-optimiste des choses. Il nous dit, ce tragique, qu’il ne faut jamais humilier un peuple fier de son parcours et de son destin, un peuple qui a su résister, à travers les siècles, à bien des envahisseurs (dont d’autres s’accommodaient), le peuple serbe.

    Il nous dit aussi, ce tragique de l’Histoire, que la vieille Russie, alliée des Serbes, ne supportera peut-être pas éternellement de voir le monde se redécouper sans son avis, dans des zones où elle a si longtemps joué un rôle. Aujourd’hui, Belgrade, et même Moscou, n’ont peut-être pas les moyens de renverser le cours des choses. Mais demain, après-demain ?

    « La paix dans les Balkans » : quelle paix pour la minorité serbe du Kosovo, qui va passer par des moments extraordinairement difficiles ? Quelle paix, là où un précédent fâcheux est lancé, comme un défi, à la face d’autres peuples qui pourraient se sentir titillés, eux aussi, par l’indépendance ? Quelle paix, alors que rien n’est réglé ?

    Et on nous dit que l’Union européenne, telle une madone en apparition, va tout régler ? A-t-elle jamais rien réglé dans les Balkans, l’Europe ? Sa diplomatie a-t-elle eu, dans les guerres des années nonante, la moindre efficacité ? Hier encore, Bruxelles laissait à ses membres la liberté de choix pour reconnaître ou non l’indépendance du Kosovo. Dès que le tragique de l’Histoire réapparaît, la diplomatie européenne montre sa vraie nature : une fiction administrative, rien de plus. Un paravent. Un rideau de fumée. Parce que la réalité de l’Europe d’aujourd’hui, c’est encore celle des nations. C’est peut-être déplaisant à dire, mais c’est ainsi.

  • L'Europe n'existe pas



    Édito Lausanne FM – Mardi 19.02.08 – 07.50h



    Liberté de choix ! Les bras peuvent nous en tomber, mais c’est ainsi : l’Union européenne laisse à l’ensemble de ses pays membres la liberté de choix pour reconnaître ou non l’indépendance du Kosovo. Il appartiendra, dit Bruxelles, à chacun de se prononcer en fonction de ses règles juridiques.

    En langage diplomatique, cela s’appelle « liberté de choix ». En cuisine politique, cela s’appelle une soupe épaisse. Car enfin, que se passe-t-il ? Confrontée à un phénomène majeur, peut-être historique, vu par certains comme une violation du droit international, par d’autres comme l’émergence salutaire d’une liberté collective, l’organisation qui prétend fédérer les peuples d’Europe n’est absolument pas capable de parler d’une voix claire. Alors, elle décrète la « liberté de choix ». Bref, dès que vient poindre un peu l’odeur de la poudre, la « diplomatie européenne » montre avec éclat qu’elle n’existe pas, qu’elle n’est rien d’autre qu’une fiction administrative. Elle ne représente aucun peuple, ne peut s’appuyer sur aucune légitimité. La réalité de 2008, c’est encore l’Europe des nations.

    Dans l’affaire du Kosovo, la pluie des réactions, dans la journée d’hier, est une pluie du passé, une pluie de 1914 ou presque (juste la France a changé), une résurgence des vieilles frontalités du continent européen. L’Allemagne, qui n’a cessé, dès juin 1991 et même avant, de tout entreprendre pour démembrer l’ancienne Yougoslavie et reposer ses pions sur ses zones d’influence, s’est précipitée à reconnaître le Kosovo. Comme elle l’avait fait pour la Croatie et la Slovénie. La Grande-Bretagne et les Etats-Unis aussi, ces bons vieux piliers d’une Otan qui bombardait Belgrade il n’y a même pas neuf ans.

    L’Espagne, par peur du précédent basque et pour cela seulement, s’y oppose. Avec elle, pour de tout autres raisons, les vieux alliés de la Serbie : La Russie, la Bulgarie, la Grèce, la Roumanie (qui craint pour ses minorités magyares), et Chypre. Ça n’est pas l’Europe de 2008 qui s’est dessinée hier dans les réactions des chancelleries : c’est celle d’août 1914.

    A une exception notable : celle de la France. Qui avait encore, sous Jacques Chirac, une politique étrangère. Et qui, aujourd’hui, n’a rien d’autre que la politique étrangère des Etats-Unis d’Amérique. Ou de l’Allemagne. Le vrai point faible de Nicolas Sarkozy, ça n’est pas ses affres sentimentales. Non. C’est la disparition, sur la scène mondiale, de quelque chose de grand, de non-aligné, qu’avait incarné le général de Gaulle. Mais aussi, autrement, avec d’autres intonations, François Mitterrand. Mais encore, avec une vraie cohérence diplomatique, Jacques Chirac. Cela était plutôt beau. Cela sonnait juste et bien. Cela dissonait parfois avec grandeur. Cela s’appelait la voix de la France.