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Liberté - Page 1227

  • "Rien n'est drôle - Sauf ce qui est drôle"


    Suite de mes entretiens avec le jeune humoriste Grégoire Barbey - Jeudi 23.08.12 - 13.05h



    PaD – Je n’aime pas les humoristes. Ils ne me font pas rire. Et se révèlent souvent, dans la vie, des personnages sinistres. Le saviez-vous ?
     
    GB – Serait-ce mon actuel engagement au sein de Vigousse qui vous fait aborder ce sujet, cher Pascal ? Je ne connais pas suffisamment d’humoristes pour souscrire à vos propos, malheureusement.
     
    PaD – J’aime l’humour, mais pas les humoristes. C’est très impopulaire de dire cela, je sais, mais j’assume.
     
    GB – Pourtant je vous connais une admiration profonde pour Eric Stauffer et Philippe Nantermod…

    PaD – Il existe, en France, une chaîne continue qui ne diffuse que des sketches humoristiques. Au premier (si on tombe bien), on rit aux larmes. Au deuxième, un peu moins. Après dix minutes, pour ma part, et quel que soit le génie des auteurs, je suis pris d’une nausée. Je crois que l’humour est une grâce, elle doit surgir de l’imprévisible, évidemment là où on l’attend le moins. Mais la production industrielle d’humour, non merci. C’est pourquoi je m’interroge sur ceux qui en font métier. J’en admire certains. Mais ne les envie pas.

    GB – Pour ma part, je me suis souvent ennuyé durant les sketchs de certains humoristes. D’autres m’ont fait rire. Mais qu’importe, que cela soit l’humour ou des domaines tout à fait différents, il s’agit aujourd’hui de produire, pour répondre à la demande, et augmenter ses bénéfices. Peut-être est-ce cette course à la création qui dénature toute chose.

    PaD – C’est le statut d’humoriste qui m’intéresse. Se lever le matin en se disant: «Je vais faire rire. Je vais produire de l’humour. J’ai intérêt à être drôle, sinon je perds mon job». Je trouve cela totalement horrible, angoissant. Et à la limite du sinistre. C’est une chose, profondément, qui me fait peur. Contraire à la grâce de l’imprévisible. Je n’aimerais pas être à leur place. Je ne trouve pas, à la vérité, que l’humour soit drôle. Les humoristes, encore moins. Remarquez que moi-même, je ne me trouve pas drôle du tout.

    GB – C’est pourtant un métier comme un autre. Vous connaissez sûrement l’adage «panem et circenses». Les gens aiment l’humour. Être distraits. Dès lors, l’humoriste est investi d’un rôle essentiel dans la cohésion sociale, car il permet à monsieur et madame tout le monde d’oublier leurs petits problèmes quotidiens. Les tracasseries du matin. Ces mécènes du rire voient peut-être leur tâche différemment. Ils se disent, avec une certaine fierté, qu’ils vont permettre à des personnes de passer un moment agréable. Tout simplement. Non ?

    PaD – L’humoriste serait donc un assistant social. Je veux bien. Mais c’est la question du talent qui me tarabuste. Se lever le matin avec pour tâche de produire de l’humour ne résout pas l’imprévisible de la grâce. Et cela, les humoristes doivent bien le savoir. Et l’immensité de cette angoisse (vais-je être drôle ?), je ne sais pas comment ils peuvent l’assumer. La question se pose aussi pour le poète. Pour l’amant. Le soupirant. Mais là, c’est encore moins drôle. Voulez-vous que je vous dise: rien n’est drôle. Sauf ce qui est drôle.

    GB – Les humoristes ont leurs astuces, comme tous les corps de métier. À force d’exercice, ils savent ce qui fonctionne infailliblement, et en cas de doute, ils sortent leurs jokers, afin de ne pas perdre la main. Mais si rien n’est drôle, sauf ce qui est drôle, la vie vaut-elle la peine d’être vécue ?

    PaD – L’astuce, c’est bon pour la mécanique du rire, celle qu’on nous décrit depuis l’Antiquité et qui a intéressé les plus éminents philosophes, dont bien sûr Bergson. Mais l’astuce – en humour, comme en écriture, comme en amour – ne garantit pas l’imprévisible de la grâce. L’une de mes filles m’a annoncé hier être tombée face à un chamois, en pleine forêt. J’aime. Ca n’est pas drôle. Mais c’est une grâce.

    GB – Alors de grâce, Pascal, dorénavant, essayez d’être drôle !


    GB + PaD

  • L'homme qui donnait encore de la voix

     

    Sur le vif - Lundi 20.08.12 - 09.32h

     

    Enfin, une voix. Et quelle voix ! De celles qui tonnent et résonnent, percutent. Jusqu'au fond de l'être sensible. C'est un papier que publie Michel Halpérin, en page 11 du Temps, ce matin, mais comme toujours, lorsque celui qui écrit est perçu comme être de parole, c'est chaque syllabe qui s'entend. À haute voix.

     

    Enfin une voix, lorsque tant d'autres, y compris dans son camp, se taisent. Ou murmurent, tout au plus, d'inaudibles tiédeurs. « La Suisse ne gagnera rien à ramper devant les grandes puissances », titre ce matin le grand avocat libéral, ancien président du Grand Conseil, à propos de la convention fiscale avec la France sur les successions. Deux semaines après Philippe Nantermod, mais avec quelle classe, quelle clarté, Halpérin met les pendules à l'heure.

     

    « Non, la nouvelle convention n'est ni urgente, ni anodine. Elle révèle seulement que notre pays, une fois de plus, fait preuve de servilité à l'égard de l'étranger. Tout Etat qui requiert aujourd'hui de la Suisse est à peu près assuré d'être satisfait. En attestent notre politique empressée en matière d'entraide judiciaire internationale et la destruction volontaire d'une partie des conditions-cadres qui ont permis à l'économie suisse, notamment financière, d'assurer la prospérité du pays ». Dixit Halpérin, en page 11 du Temps.

     

    Je ne sache pas, pourtant, que cette grande figure de la vie genevoise provienne de foules populistes, ni passe ses dimanches dans les combats de lutte à la culotte, dans la jouissance de la sciure. L'homme qui signes ces lignes, dans le Temps, est un libéral au très grand sens du terme, ce libéralisme qui n'est pourtant pas le mien mais que j'admire, tiens celui d'un Cyril Aellen par exemple. Une conception de l'Histoire fondée non sur l'angélisme, mais sur le constat de dureté des luttes pour les différents intérêts nationaux.

     

    Dans ce combat, implacable, où le paravent de la morale ne sert qu'à camoufler les intérêts, la petite, la fragile Suisse, notre pays, a besoin de grandes voix pour la soutenir. Ce matin, dans le Temps, c'est chose faite.

     

    Pascal Décaillet

     

     

  • Les séraphins de la perfection morale

     

    Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 17.08.12

     

    La récente affaire fiscale avec la France, à propos des successions, a enfin réveillé les consciences dans notre pays. Il y a eu les rapides, comme Philippe Nantermod, qui ont immédiatement dit leur colère. Il y en eut d'un peu plus lents, et même certains, d'inspiration chrétienne, qui ont attendu de sentir le vent, mais enfin maintenant, une bonne partie de la classe politique suisse exige des explications. Comment Eveline Widmer-Schlumpf a-t-elle pu, à ce point, se laisser avoir ? Que fait Didier Burkhalter ? Existe-t-il, d'ailleurs, vit-il ? Quelle est la stratégie d'ensemble du Conseil fédéral ? Réponse : néant.

     

    Notre pays est en train de vivre, autour de sa place financière, des attaques d'une violence inouïe. Les pays d'où proviennent ces salves, à commencer par les Etats-Unis, n'ont strictement aucune leçon à nous donner en termes de moralité financière. Ne parlons pas de la Grande-Bretagne. Encore moins de la France, dont la gestion des finances publiques, depuis des décennies, sous la droite comme sous la gauche, est catastrophique. Et qui ne cherche, par ses actions contre la Suisse, qu'à se renflouer. C'est cela, la vérité des choses, cela et rien d'autre.

     

    Face à cette guerre - c'en est une, et sur plusieurs fronts - tout pays normalement constitué réagirait par la guerre. Préciser nos valeurs. Expliquer à la population que les banques suisses ne sont pas, à la base, une émanation du diable, qu'elles ont certes commis des erreurs, mais qu'elles demeurent d'immenses sources d'emplois et de richesse nationale. En guerre, il faut une stratégie, une cellule de crise, une vision claire, une volonté inébranlable de défendre les intérêts du pays. Franchement, vous sentez cette ivresse dionysiaque chez Mme Widmer-Schlumpf ? Chez M. Burkhalter ?

     

    Le pire, ce sont les ennemis de l'intérieur. Les gentils moralisateurs. Ceux qui, en pleine guerre, alors qu'il faut monter au front et parer au plus pressé, nous dispensent la leçon sur la Suisse pourrie, la Suisse qui doit se mettre au diapason, la Suisse qui doit accepter toutes les exigences de nos chers voisins. Ces puristes de la morale abstraire, ces séraphins de la perfection, ont-ils seulement compris que nous étions en guerre ? Que certains avaient décidé, là-bas, en invoquant le paravent de l'éthique, d'avoir notre peau ? Ne voient-ils pas, ces braves gens, que l'Histoire humaine n'est rien d'autre qu'une succession de rapports de force ? Quelle culture historique ont-ils ? Qu'ont-ils lu ?

     

    Ceux qui, depuis plus de douze ans, me lisent dans ce journal, savent bien que je ne roule pas pour les forces de l'Argent. Et que je veux une primauté de l'Etat, et de l'intérêt public, sur les désordres de l'économie. Mais enfin, il y a le temps de la réforme, de la discussion. Et il y a, un peu plus urgent, le temps de la guerre. Nous sommes dans le second cas de figure. Si nous dormons, nous sommes morts.

     

    Pascal Décaillet