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Sur le vif - Page 965

  • La Constitution n'a rien à voir avec le patriotisme

     

    Sur le vif - Dimanche 05.08.12 . 13.17h

     

    « Le projet de nouvelle Constitution : un acte patriotique », titre, ici même, le 1er août 2012, le constituant socialiste Thierry Tanquerel. En tête d'un texte en forme de panégyrique des esprits éclairés (ceux qui voteront oui le 14 octobre) face à l'obscurité des opposants, adeptes « d'interprétations absurdes, voire de contrevérités pures et simples ». Bref, la Genève de l'intelligence, des Lumières et du progrès votera oui, « l'alliance objective » de la Nuit votera non. Rhétorique classique, juste un peu décevante lorsqu'elle émane d'un esprit brillant, diabolisation du non, relégation des opposants dans l'ordre de l'obscur. Géométrie de la pensée, tirée à l'équerre.

     

    Sauf que là, notre éminent mathématicien du Bien et du Mal franchit une étape supplémentaire : l'adoption du projet, écrit-il, serait « un acte patriotique ». Parce que l'intérêt de Genève y prévaut sur les calculs de boutique politicienne. Le partisan est donc un patriote, l'opposant un vulgaire boutiquier. De droite, ou de la gauche de la gauche. Au centre de tout, quelque part entre l'abscisse et l'ordonnée, vous obtiendrez la Raison triomphante de notre géomètre. Non seulement progressiste, mais patriote, s'il vous plaît.

     

    Non, M. Tanquerel, il n'y pas d'un côté le patriotisme positif des pour, de l'autre l'obscurité des contre. On peut voter la nouvelle Constitution, le 14, en étant patriote. On peut la refuser, en étant tout aussi patriote. Le patriotisme, à la vérité, n'a strictement rien à voir avec cette affaire de Constitution.

     

    Dans d'étranges conditions, je veux dire à froid, sans qu'il n'y ait nul péril en la demeure, ni Révolution, ni bouleversement des ordres comme dans la Suisse de 1848, ni fin d'une République comme dans la France de 1958, il a été question de doter Genève d'une nouvelle Charte fondamentale. Le peuple a accepté ce principe, c'est vrai. Une Assemblée s'en est occupée, elle a fait son travail, qu'elle en soit remerciée. Le souverain, le 14 octobre, dira oui ou non. Mais enfin, il n'y a dans cet enjeu rien de gravissime, rien qui relèverait d'une théologie du Mal ou du Bien, d'un bannissement des opposants. Rien, surtout, qui conférerait aux uns le statut de « patriotes », plutôt qu'aux autres.

     

    Je dois vous dire, M. Tanquerel, qu'en cas de non le 14 octobre, il est permis de penser qu'il y ait tout de même encore une aube le 15, et puis un soir, et puis encore un matin, et que la population genevoise ne sortirait pas davantage groggy par un refus qu'elle ne serait aux anges par une acceptation. Parce qu'au fond, voyez-vous, le peuple de Genève, cette histoire de Constitution, je ne crois pas que ce soit actuellement, en période économiquement difficile, avec des caisses de pension d'Etat à éponger, des licenciements dans le secteur bancaire, son obsession no 1.

     

    Il conviendra certes, comme pour toute votation, d'expliquer les enjeux. En donnant la parole à tous. Les partisans. Les opposants. Mais de grâce, laissons l'instinct patriote là où il est. Il n'appartient ni à la gauche, ni à la droite. Ni aux pro, ni aux anti. Ni aux progressistes, ni aux conservateurs. Il est du ressort intime de chaque cœur. Et nul n'a, dans ce pays, à se juger soi-même - on son camp idéologique - plus patriote qu'un autre.

     

    Pascal Décaillet

     

  • Indivisible

     

    Sur le vif - 02.08.12 - 12.29h

     

    "Ce sont les Suisses d'origine étrangère, ceux qui ont trouvé une nouvelle patrie en la Suisse, qui parlent le mieux de la Suisse", déclarait hier, sur le Grütli, le président de la Société suisse d'utilité publique.


    Nul doute que les personnes dont parle M. Gerber parlent fort bien de ce pays qu'elles ont choisi et qu'elles aiment. Mais je n'aime pas cette manière de renverser le rejet de l'autre en laissant entendre qu'un Suisse de vieille date serait moins habilité à émouvoir, lorsqu'il évoque la communauté nationale.


    Et puis, surtout, à quoi bon créer des catégories de Suisses ? Il n'y pas de "Suisses d'origine étrangère", dans une saine conception républicaine de l'intégration. Il n'y a que des Suisses, tout court. A mes yeux, à partir de la minute où une personne obtient la naturalisation, elle est, de façon totale, ma compatriote. Elle a les mêmes droits, les mêmes devoirs que moi. Il m'est assez égal, au fond, qu'elle soit d'origine étrangère.


    La nationalité ne se divise pas. Il est tout aussi faux de se méfier des "Suisses d'origine étrangère" que... de les encenser particulièrement, Cher M. Gerber. Sauf à créer des communautarismes à l'intérieur de l'appartenance républicaine. Ce qui est le début de la fin.

     

    Pascal Décaillet

     

  • Le pays physique

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    1291ème note - Mercredi 01.08.12 - 15.20h

     

    J'aime le pays physique. Passionnément, et depuis toujours. Suisse. Provence. Toscane. Toutes ces Italies, que je sillonne depuis un demi-siècle. Pays physique. Celui qu'on peut toucher, humer, goûter. Variétés de sols et de roches, chaleur du granit alpin sous le soleil brûlant, argiles des vignes, déterminant les chances de vie d'un cépage et finalement la subtile complexité d'un vin.

     

    Pays physique. Celui qui se ressent et celui qui se voit. « Paese » : pays, mais aussi village. Paysage ! A force de se triturer les méninges pour définir les valeurs suisses, fédéralisme, démocratie directe, respect mutuel, unité dans la diversité, ouverture à l'autre, toutes choses avec lesquelles je suis d'accord, il me semble qu'on passe un peu vite sur le pays physique.

     

    On n'aurait pas le droit de l'aimer, son paysage ? Vignoble de Lavaux, massif des Combins aperçu à partir du Sentier des Chamois, éternité du lac entrevue de La Breya, douceur des vallons jurassiens. Le paysage appartient à celui qui l'aime, celui qui en est bouleversé, l'intériorise au plus profond de son intimité. Et cette part commune de paysages aimés, d'émotions vécues, tout cela constitue le charme fragile, émotif, de notre attachement national. Rien d'agressif, rien de supérieur, rien qui soit de nature à exclure l'autre, l'étranger, qui d'ailleurs peut les aimer tout aussi follement que nous, ces paysages. Non. Juste la parcelle partagée d'une émotion commune.

     

    Mon attachement au pays physique m'amène à y passer un nombre croissant d'heures. En contemplation. Un livre, un sac, un peu d'eau en réserve. J'aime ces moments, j'ai l'impression d'y retrouver ceux que j'ai connus, aimés, et qui nous ont quittés. Présence de la mort. Sublimation de la vie. Que serait l'une, sans le miroir de l'autre ? Le pays physique : celui des milliers d'espèces de plantes et d'animaux, il faut absolument les protéger. Leur nature est la nôtre, leur terre nous est commune.

     

    Pays physique. Présence surgissante des eaux. Pays de sources et de torrents, bassin d'un fleuve, des frontières uranaises jusques aux Camargues. Destin.

     

    Je n'ai pas fait exprès, mais c'est ici ma note numéro 1291 depuis que j'ai lancé ce blog, en octobre 2007. Je vous souhaite à tous une journée d'amitié et de recueillement, ou de folles festivités sonores, comme vous voudrez. Hommage et salut au pays physique, celui qui se voit, celui qui se hume, celui qui se goûte. Le pays des sens et du sentiment. Quelque part entre la vie et la mort. Juste là, oui.

     

    Pascal Décaillet