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Sur le vif - Page 967

  • L'armée française est magnifique. Et la nôtre ?

     

    Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 20.07.12



    Une armée impeccable, sans rien en elle qui suinte l'arrogance, non, juste une armée au service de la nation. C'est le sentiment que m'a donné le défilé du 14 Juillet, devant François Hollande et le gouvernement de Jean-Marc Ayrault. J'ai pensé à la France, son admirable Histoire, ses éclatantes victoires sur les champs de bataille, mais aussi la profondeur désespérée de ses défaites (mai-juin 1940), cette France « oscillant sans cesse de la grandeur au déclin » (Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre). Et puis, j'ai aussi pensé à mon pays, la Suisse, pour lequel j'ai tout de même fait, dans ma jeunesse, quelque 500 jours d'armée. Et je me suis demandé pourquoi notre voisin donnait l'impression d'un rapport plus simple que le nôtre avec ses forces armées, quelque chose de décomplexé, dont nous sommes loin.



    C'est tout de même paradoxal : la Suisse, nous sommes tous d'accord, se porte mieux que la France. Economiquement, financièrement, et même politiquement, grâce à une démocratie directe et un fédéralisme que beaucoup (à commencer par nombre de Français !) nous envient. Nous sommes, globalement, un peuple plus heureux (pour reprendre Denis de Rougemont), avons infiniment moins souffert de la guerre, n'avons pas eu à vivre l'humiliation d'une défaite (1940), d'une occupation, ni les tourments moraux des guerres coloniales. Pourtant, nous avons avec notre armée un problème que la France semble ne pas entretenir.



    Retour sur les Champs. Vous les avez vus, ces uniformes ? Ça vous a quand même une autre gueule que la bonne vieille tenue de sortie, ou de combat, de l'armée suisse. Des spahis à la Légion, des démineurs aux troupes de santé, des pompiers aux gendarmes, des zouaves aux légendaires régiments d'infanterie (dont certains datent de l'Ancien Régime), voilà des militaires, hommes et femmes, fiers de ce qu'ils sont. De la tenue, mais aucune arrogance, aucune posture dominatrice. Au contraire : tout est mis en scène pour mettre en évidence la primauté du pouvoir civil. L'armée française est un outil de la politique nationale, en aucun cas un but en soi. Et la population, qui applaudit, l'entend comme cela.



    L'armée suisse aussi, me direz-vous ! Mais alors, pourquoi cela se voit-il moins ? Pourquoi avons-nous toujours tant d'états d'âme face à notre chose militaire ? Pourquoi rechignons-nous à les montrer, nos régiments, dont certains sont pourtant admirables ? Il y a, bien sûr, l'aspect toujours obligatoire (contrairement à la France, depuis Chirac) de la conscription suisse. Mais cela n'explique pas tout. Nous avons un problème avec notre armée, pourtant bien meilleure, me semble-t-il, que celle de mon époque, avec ses colonels-banquiers qui semblaient davantage tenir au maintien de l'ordre social qu'à la défense du pays. Aurions-nous honte, petit pays fragile, de nos forces de sécurité ? Et si oui, pourquoi diable, je vous prie ?



    Pascal Décaillet

     

  • Journalisme politique

     

    Sur le vif - Jeudi 19.07.12 - 09.55h

     

    Toute ma vie, je me suis battu pour le journalisme politique. Celui qui parle des affaires de la Cité, met en débat les énergies contradictoires, fait connaître au public les enjeux citoyens et les acteurs de la politique, décrypte leurs intentions, commente leurs décisions. Partout où je suis passé (Journal de Genève, Radio Suisse Romande, radios et TV privées), j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour qu'existent des pages, des émissions où l'on parle de politique. Ce combat, à l'intérieur des rédactions, n'est jamais gagné d'avance. Il est même le fruit d'un travail de persuasion qu'on peine à imaginer.

     

    Pourquoi ? Parce que le politique, au sens large, disons l'intérêt pour les grandes aventures communes, les institutions, l'Histoire, les assurances sociales, les combats syndicaux, le choc des idées, n'est pas nécessairement l'obsession prioritaire des rédactions. Depuis un quart de siècle, le journalisme dit « de société » a gentiment phagocyté les paginations, pas toujours pour le meilleur. Ne parlons pas du « people », qui a transformé, ces dernières années, l'un de nos bons journaux populaires romands en une véritable machine à tout dire, à commencer par n'importe quoi, sur la vie privée des gens. Pour ma part, je ne supporte tout simplement pas cela.

     

    Lancer une émission politique, dans un média, que ce soit Forum à la RSR ou « Genève à chaud », sur Léman Bleu, ou bien d'autres encore, nécessite d'abord de persuader ceux qui vous font confiance, parfois contre l'avis de nombreux pairs, qui maugréent en ruminant que « la politique, ça n'intéresse personne ». Le seul moyen de leur prouver le contraire, c'est évidemment de faire l'émission, et de se battre pour qu'elle réussisse. Affirmer que ce combat est mobilisateur de toutes les énergies, c'est peu dire, et sûrement pas assez par rapport à la réalité, qui est dévorante.

     

    Mais enfin, les résultats sont là. Depuis qu'existe Forum (et le défi a été parfaitement poursuivi après mon départ), on n'a jamais autant parlé de politique, sur les ondes, en Suisse romande. Depuis qu'existe « Genève à chaud », on n'a jamais autant parlé de politique à Genève. On aime ou pas, certains détestent, d'autres adorent, mais les faits sont là : le champ du débat politique a été considérablement augmenté. La presse écrite, d'ailleurs, mise en concurrence par ce style d'émissions, a superbement réagi en lançant ses sites « online », attaquant de front l'audiovisuel sur sa vertu cardinale : la rapidité de l'information. Et cette concurrence, entre les rédactions, est formidablement stimulante.

     

    Une chose encore : la part d'émission citoyennes, et de débats politiques, dans les TV privées (Léman Bleu, La Télé, Canal 9) par rapport aux mêmes segments du service dit public. Elle est infiniment supérieure ! Alors que la RSR diffuse Formule 1 et séries américaines, ainsi qu'un nombre incalculable d'émissions n'ayant strictement rien à voir avec le service public, ce sont les privés, paradoxalement, qui augmentent, d'année en année, le champ du débat citoyen. Et culturel. Et sportif, sur leurs zones de diffusions : regardez comme Léman Bleu, par exemple, donne la parole aux petits clubs locaux, aux acteurs sportifs d'ici. Des milliers d'entre eux y passent, chaque année. Idem sur La Télé. Idem sur Canal 9.

     

    Toute ma vie, là où je serai, que ce soit sur le papier, dans les ondes radio ou TV, et de plus en plus sur internet, je continuerai de me battre pour la présence de la politique. Parce qu'elle me passionne depuis la campagne présidentielle de décembre 1965, parce que je ne remercierai jamais assez mes parents de m'avoir abonné au Nouvel Observateur dès l'âge de quinze ans, parce que je connais très bien la politique en Suisse, et ceux qui la font. Parce que j'aime ce pays, son Histoire, ses 26 Histoires cantonales, sa fragilité. Parce que je veux croire en l'action politique. En déceler, de la gauche à la droite, les jeunes talents. Toute ma vie, oui, comme journaliste, je conduirai ce combat.

     

    Pascal Décaillet

     

  • Notre Dame des Congestions

     

    Sur le vif - Dimanche 15.07.12 - 10.22h

     

    Notre Dame, depuis les pires heures du Kulturkampf, n'avait plus vu un tel bordel. Dans un quartier éternellement raté (les clichés du milieu du dix-neuvième siècle, avec cette gare à se pendre, au milieu de rien, le montrent déjà), Sainte Michèle et Sait Rémy ont décidé de faire très fort. À quelles fins ? Mais l'expiation, pardi ! Celle du cochon d'automobiliste, habité par la porcine folie de s'imaginer qu'une artère a pour vocation de permettre à un véhicule de se mouvoir d'un point A à un point B. La pauvre âme. Ignorait-elle qu'elle n'était là, l'artère, que pour l'équarrissage ?

     

    Imaginons une famille de touristes espagnols, de passage. Ils nous ont fait l'amitié de venir visiter notre ville. Hier, samedi 14 juillet, jour de trémoussements sur les quais et d'ouverture de chantier, place des 22 Cantons. Ils sont en voiture, ce qui, au pays de Torquemada et Picasso, ne constitue pas encore un crime de sang. Eh bien, sur le coup de 20 heures, pour se mouvoir de la place du Cirque à Cornavin, ils ont bien dû mettre trois quarts d'heure. Pas sûr que ça les encourage à revenir nous dire bonjour.

     

    Et ça n'est que l'apéritif, le prénom. Sur cet axe, nous allons tous trinquer. Comme à Bel-Air ! Comme partout. Que des travaux, donc des aménagements, des déviations, soient nécessaires, n'importe quel esprit citoyen et responsable en convient. Mais cette impéritie. Cette absence de toute information, en amont, ne serait-ce qu'aux entrées de la ville, comme le font si  bien les Français, sur leurs écrans d'autoroutes. Cette carence totale de vision coordonnée, avec une véritable mise en place de panneaux de déviation. Non, le cochon d'automobiliste est condamné à vivre en silence l'immobilité de son destin. Pire : les feux ne sont même pas mis au clignotant. Et le cochon, tellement brave et discipliné, surajoute au statisme en les respectant.

     

    Et on va tous trinquer, pour la bonne raison qu'emmerder au maximum l'automobiliste est voulu d'en haut. C'est une politique. Voulue, assumée, planifiée, mise en œuvre. Par une Direction générale de l'Immobilité, elle-même aux ordres de beaux esprits considérant la voiture automobile comme l'incarnation du Mal. « Ils veulent prendre leur bagnole en ville, eh bien ils vont voir ce qu'ils vont voir ! ». Qu'un article de la Constitution, adopté par le peuple souverain, reconnaisse le libre choix du mode de transport, les laisse totalement indifférents. Ils sont mus par une idéologie. Raide, pétrifiée. Ils n'y dérogeront pas. Nous trinquerons. Et Notre Dame des Congestions pourra contempler, longtemps encore, la sainte éternité de l'immobilité.

     

    Pascal Décaillet