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  • La politique allemande, c'est comme le tigre blanc : elle n'existe pas

     
     
    Sur le vif - Lundi 21.09.26 - 09.57h
     
     
    Si jamais vous ambitionnez de commencer à comprendre la politique allemande, démarche à laquelle je vous encourage fraternellement, vous devez, avant toute chose, vous pénétrer d'une réalité : il n'y a pas de politique allemande. C'est comme si vous vous passionnez pour le tigre blanc, mais vous vous rendez compte que le tigre blanc n'existe pas. Ou presque.
     
    Il n'y a pas de politique allemande. Mais il y a une vie politique intense, passionnante, dans les Länder. S'il y a des Européens, autres que les Allemands, qui peuvent comprendre ça, c'est bien nous, les Suisses ! Notre structure de Cantons, cette agrégation de 26 Etats, en dialectique constante avec la Confédération, est semblable à la structure décentralisée des Allemagnes.
     
    Chaque pays a son Histoire. Si la France est centralisée, c'est le fruit de plus de mille ans d'Histoire. Les longs siècles mis par le pouvoir royal, cantonné au début à l'Île-de-France, pour s'imposer face aux puissantes féodalités régionales, la Bourgogne, la Provence, l'Aquitaine, etc. Puis, le flambeau admirablement repris par la Révolution jacobine, beaucoup plus centralisatrice, à vrai dire, que l'Ancien Régime.
     
    L'Allemagne, c'est le contraire. Nul pouvoir central ne s'y est imposé. Seule la Prusse qui, par Bismarck et par le fer, a imposé son autorité en 1866, puis 1871. Mais même en ces temps où les Hohenzollern étaient puissants, la Bavière restait la Bavière, la Saxe demeurait la Saxe.
     
    Au fond, dans les Allemagnes, la succession d'élections régionales, comme celle que nous vivons cet automne (Saxe-Anhalt il y a deux semaines, Mecklenburg-Vorpommern et Berlin hier), est infiniment plus importante, plus porteuse de vérités, que l'élection générale, au niveau fédéral.
     
    Hier, l'AfD s'est à nouveau imposée avec 38% des voix. C'est considérable, mais c'est moins qu'en Saxe-Anhalt. Surtout, le SPD, la vieille et admirable sociale-démocratie qui fut celle de Willy Brandt, d'Helmut Schmidt, est certes battu par l'AfD, mais maintient son implantation, historique en Prusse depuis l'époque wilhelmine, puis la République de Weimar. Contrairement à la CDU en Saxe-Anhalt, ou hier dans le Mecklenburg (même pas le quorum !), le SPD ne s'effondre pas.
     
    Mais au fond, l'événement le plus éclatant, hier, c'est la victoire historique de Die Linke, la gauche de la gauche, parti issu du communisme en DDR, et relancé avec génie par l'un des hommes les plus inventifs de la politique allemande, Gregor Gysi. Cette percée est l'événement d'hier que l'Histoire retiendra. La droite, dans une partie des Allemagnes, se radicalise avec l'AfD, la gauche se radicalise avec Die Linke, c'est la vie, c'est le curseur, les partis naissent, vivent et meurent, d'autres arrivent, rien n'est éternel.
     
    L'AfD monte ? Oui, bien sûr, mais principalement en Saxe, en Prusse et en Thuringe, les trois régions historiques de l'ex-DDR. Les responsables, devant l'Histoire, sont des gentils démocrates-chrétiens, atlantistes à souhait, nommés Helmut Kohl et Angela Merkel. Le premier, pour avoir phagocyté de façon immonde et gloutonne la DDR, qui était un pays en soi, avec quarante ans d'Histoire, de traditions sociales, culturelles, associatives. La seconde, pour son "Wir schaffen das !" de 2015, qui a fait déferler sur les Länder de l'Est une altérité dont les Allemands n'étaient pas demandeurs.
     
    L'AfD monte en ex-DDR, mais, par exemple, elle est contenue en Bavière, où la puissante CSU se charge d'assumer les valeurs conservatrices, celles-là même que la CDU a parfois jetées à la poubelle. En politique comme en physique, les vases communiquent.
     
    Bref, c'est complexe. C'est pluriel. Ca exige d'être scruté Land par Land, ville par ville, patiemment, en profondeur. A ceux qui, n'ayant lu de leur vie que le livre (admirable, certes) de M. Chapoutot sur le glissement de la République de Weimar vers le Troisième Reich, crient déjà au retour des années trente, on a envie de dire de se calmer un peu. Surtout nos amis les surexcités des TV privées parisiennes, y compris bolloréennes. A vrai dire, à part quelques historiens d'élite, les Français n'ont strictement jamais rien compris à la complexité savoureuse des Allemagnes. Cette dernière n'est pas réductible à la pensée cartésienne, aux seuls syllogismes de la Raison, ni surtout aux neurones des jouvenceaux qui confondent la politique avec la morale.
     
     
    Pascal Décaillet