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  • Brecht, les mots, la langue. la musique

     
     
    Sur le vif - Vendredi 14.08.26 - 18.33h
     
     
    Il y a, jour pour jour, 70 ans, mourait à 58 ans, à Berlin-Est, l'un des plus puissants créateurs de mots de la langue allemande, Bertolt Brecht. Il est, dans la littérature allemande, l'un des cinq ou six à m'avoir le plus marqué, avec Friedrich Hölderlin, Paul Celan, mais au fond, au milieu de tant d'autres.
     
    J'ai travaillé sur lui, il y a longtemps, notamment sur son rapport à Sophocle, et à la tragédie grecque. L'étude de ce rapport passe par une oreille musicalement ouverte aux deux langues, la grecque et l'allemande. Par la métrique, son rapport auditif à la versification grecque, dans sa version d'Antigone. Il faudrait même aller jusqu'à des pointes de dialecte souabe (oui, Brecht est un Allemand du Sud, né à Augsburg en 1898 !), qui parfois étreignent le texte grec.
     
    Mort à Berlin-Est : rien que sur son rapport, beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît, à la DDR, il y a tant à dire. J'ai, aussi, creusé cela. Mais là, ce soir, n'est pas mon propos.
     
    Quand ils parlent de Brecht, la plupart des gens pensent évidemment dramaturgie. Ils ont évidemment raison. Mais trop d'entre eux, hélas, nous ramènent comme des robots à la fameuse théorie sur la Distanzierung, le Verfremdungseffekt. Ils n'ont évidemment pas tort, mais ce qui gêne, c'est le côté un million de fois "copié-collé" de cette attitude dramaturgique. Du vivant déjà de Brecht, cette récurrence préfigurait le côté attendu, toujours recommencé, de ce qu'on appelle aujourd'hui l'intelligence artificielle.
     
    Ce soir, je veux faire court. Ce qui, pour ma part, modeste lecteur de cet inventeur verbal depuis l'adolescence, m'occupe et m'illumine, c'est justement son rapport aux mots. Au fond, quatre hommes ont révolutionné l'Histoire de la langue allemande : Martin Luther, en traduisant la Bible en 1522 ; les Frères Grimm, avec leur génial "Dictionnaire de la langue allemande" ; Bertolt Brecht, parce qu'il nous lance des mots, comme on jette des sorts. Or, ceux qui sont sensibles au seul aspect de théorie dramaturgique, dans l’œuvre de Brecht, me semblent hélas souvent un peu sourds à la musique, la puissance d'invention, de la langue allemande. L'ont-ils seulement lu, dans le texte original, à haute voix ? Désolé, je suis un auditif, un homme de radio. On ne se refait pas.
     
    Oui, ce soir je fais court. Juste un mot, tout de même, sur son prodigieux complice, le musicien Kurt Weill. Comme Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal, comme Alban Berg et Frank Wedekind, comme Mozart et Lorenzo Da Ponte, Brecht et Weill forment un saisissant duo de créateurs, où tout le monde est gagnant, à commencer par l'auditeur.
     
    Profs d'allemand, faites lire Brecht, impérativement à haute voix, par vos élèves. Chantez ensemble les parties du choeur, sur la musique de Kurt Weill. L'intensité de ce mystère réside, à mes oreilles, dans la force d'évocation d'une langue en apparence simple et populaire. En réalité, ancrée comme peu d'autres dans le tellurisme intime de la langue allemande parlée. Or, l'Histoire de l'Allemagne, des Allemagnes, c'est avant tout l'Histoire de la langue allemande. Plurielle. Dialectale. Musicale. Déroutante, comme nulle autre.
     
     
    Pascal Décaillet