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Sur le vif - Page 89

  • La guerre, la mémoire, les morveux du bellicisme

     
    Sur le vif - Lundi 18.03.24 - 10.26h
     
     
    J'ai commencé très tôt, dans mon enfance, à écouter la radio, lire les journaux, regarder les infos à la TV. Pour la radio, j'allumais toutes les heures, pour le flash, sinon j'écoutais les chaînes de musique classique.
     
    Enfant, je suivais la guerre du Vietnam, et m'exaspérais de la règle du flash ne donnant que les derniers événements de l'heure écoulée. Prises à part les unes des autres, sans contexte, sans fil conducteur, sans antécédents, les diverses escarmouches militaires n'avaient, à mes oreilles attentives et passionnées, aucune espèce d'intérêt. Je voulais COMPRENDRE. Pourquoi cette guerre ? Que foutaient les Américains à se mêler d'un conflit à dix-mille kilomètres de chez eux ?
     
    Un jour, j'ai demandé à mes parents de m'expliquer : "C'est quoi, cette guerre au Vietnam ?". Du mieux qu'ils ont pu, ils ont répondu à mes attentes, me rappelant la présence française, Diên Biên Phu, le rôle des communistes dans le Nord, le soutien des Américains au Sud. etc.
     
    Leur topo, quoique sommaire, était franchement excellent : ils arrimaient les événements du jour où nous parlions (ce devait être en 67 ou 68) à des antécédents. Ils venaient, à leur manière, de faire du Thucydide, qui, il y a 25 siècles, nous raconte la Guerre du Péloponnèse en fonction d'une chaîne de causes et de conséquences, économiques et commerciales, principalement. Quelques années plus tard, découvrant cet immense historien dans le texte original, je fus pris d'une rare ravissement intellectuel.
     
    En toute guerre, il faut chercher les causes. Elles ne sont jamais morales, mais charrient les intérêts profonds des communautés humaines concernées. Accès à l'eau, aux céréales, aux métaux, au charbon, aux sources d'énergie. Il faut ancrer la guerre actuelle dans une chaîne d'autres guerres, appelant vengeance. Il faut regarder tout cela froidement, glacialement même, se méfier comme de la peste des Croisades du Bien.
     
    Il faut, surtout, tout faire pour éviter les guerres. Remettre à leur place les bellicistes de salon qui, n'ayant jamais fait un seul jour de service militaire de leur vie (j'en ai faits près de 500), se surexcitent entre eux sur des plateaux télévisés pour "envoyer immédiatement des troupes terrestres". Et se permettent, du haut de leur morgue, de traiter de Munichois ceux qui ne partagent leur point de vue, prônant une solution politique.
     
    Ces petits morveux de l'intervention française en Ukraine, qu'ils aillent la faire eux, cette guerre ! Qu'ils apprennent le métier des armes (je leur souhaite bonne chance), et qu'ils aillent s'enrôler sur le front russe. Ensuite seulement, quand ils auront ressuscité dans les plaines d'Ukraine les Brigades internationales, repris le Dniepr comme on reprend l'Ebre, ils pourront peut-être nous donner des leçons. Mais ici, au chaud, sur les plateaux de la Macronie, c'est un peu facile.
     
     
    Pascal Décaillet

  • Les valets du pouvoir

     
    Sur le vif - Vendredi 15.03.24 - 09.55h
     
     
     
    Les chaînes privées françaises sont devenues folles, à lier. Elles ne parlent plus que de l'Ukraine, et de l'intervention que la France pourrait y tenir. Plus que cela, toute la journée, avec leur armada de généraux en retraite, d'amiraux en disponibilité, d'anciens commandants de sous-marins nucléaires, "pouvant détruire mille fois Hiroshima".
     
    Cette répétition à l'infini du thème de la guerre, ce ballet d'étoiles et de galonnés, ce Kriegspiel de salon, tout cela constitue, volontairement ou non, une formidable propagande pour le bellicisme de Macron. Non tellement par ce qui est dit, mais par la récurrence obsessionnelle du thème lui-même. Ces chaînes, y compris celle qu'on disait plus indépendante du courant majoritaire, sont désormais toutes noyées dans l'obédience au pouvoir élyséen. Elles en sont le relais, l'écho, le propagateur, l'illustrateur. Macron donne le thème, les surexcités des chaînes en continu organisent la variation musicale.
     
    Ainsi fonctionne la propagande en 2024. Plus besoin d'un ministre en imperméable qui hurle dans un micro face à une foule convertie, non, juste une mise en scène répétitive, martelante, du thème voulu comme prioritaire par le pouvoir.
     
    Tout esprit libre doit se révolter contre ce conditionnement, qu'il soit d'ailleurs interventionniste ou non. Tout esprit libre doit s'efforcer de penser par lui-même. Tout esprit libre doit décrypter les signes et les mécanismes du pouvoir, tout pouvoir, quel qu'il soit. Or, Macron, tout charmant soit-il, excellent devant les caméras (il le fut, hier soir), c'est le pouvoir.
     
    On attend des médias autre chose que cet âme de valets.
     
     
     
    Pascal Décaillet
     

  • Philippe de Gaulle, admirable fils d'un Géant

     
    Sur le vif - Mercredi 13.03.24 - 10.11h
     
     
    Je n'ai jamais interviewé Hésiode, et pour cause ce contemporain des textes homériques a vécu il y a 28 siècles. Il nous lègue, avec les Travaux et les Jours, un texte magnifique, la Théogonie, que j'ai eu l'honneur de lire avec Olivier Reverdin, à l'automne 1976.
     
    Le Théogonie, ce sont les combats entre les premiers dieux, entre les Titans et les Géants. Les pères tuent leurs fils, les dévorent. C'est terrible, saisissant, tout cela dans une langue et une versification hexamétrique qui rappellent celles d'Homère.
     
    Il doit être terriblement difficile, pour un mortel, d'être le fils d'un Géant, surtout quand on lui ressemble aussi intensément. On nous dit que la Grand Dauphin, fils aîné de Louis XIV, aurait fait un roi magnifique, mais l'homme eut la décence de mourir avant son père, et son fils à lui aussi, avant son grand-père. On pouvait laisser Hésiode dormir dans les bibliothèques, ce fut l'enfant Louis XV, arrière-petit-fils du Roi-Soleil, qui lui succéda, à l'âge de cinq ans, en 1715.
     
    Oui, Charles de Gaulle eut trois enfants, Philippe, Elisabeth et la petite Anne, qu'il perdit en 1948. Parmi eux, un fils, l'Amiral Philippe de Gaulle, né en 1921, et qui vient de nous quitter, à l'âge de 102 ans. J'ai une bibliothèque entière sur Charles de Gaulle. Elle contient les livres de Philippe sur son père. Autant le dire tout de suite : ils sont remarquables.
     
    Comment se frayer un chemin dans la vie, quand l'ombre du père risque à ce point de nous étouffer ? L'Amiral a non seulement réussi, mais je veux dire ici qu'il y est parvenu au-delà de tout. Il ressemble à son père, il en a le côté militaire, la simplicité, l'austérité, le sens du devoir. Mais il n'est pas Charles, il est Philippe. Il n'est pas Général, mais Amiral, et le devient sans rien devoir à son père. Un grand serviteur de la Royale, simple et silencieux, habité par la mission à accomplir, et cela dès les années de guerre, où il sert sur les navires de la France libre.
     
    Un jour, un journaliste lui demande (je cite de mémoire) : "C'est utile, dans la vie, de s'appeler Philippe de Gaulle ?". L'Amiral : "Dans une réunion mondaine, ça peut aider. Mais pour apponter, dans la tempête, un navire ennemi, c'est d'une utilité très moyenne". Tout l'homme est dans cette réponse : il aime son père, c'est sûr, l'admire infiniment, mais il n'est pas son père, ne se prend pas pour lui. Il est le même et il est l'autre. Il procède de lui, mais fait sa vie. Son existence, il la construit dans l'ombre terrifiante de cette filiation, mais passe sa vie à s'en affranchir. Il est le fils du Géant, il mène sa vie, il a sa famille, ses enfants, son admirable carrière dans la Marine. Il a sa mémoire, ses souffrances, ses cicatrices, son rapport avec son père, au plus profond de cette intimité tue qui ne regarde que lui.
     
    J'admire Philippe de Gaulle, depuis toujours. Dans ses interviews sur son père, la douceur de sa voix. Son humour. Cette distance face au Géant, peut-être pour masquer l'inextricable de la proximité. Le lien familial n'est pas la plus simple des choses humaines.
     
    La France perd un témoin de la vie de l'une des plus grandes figures de son Histoire. Mais elle perd aussi un homme d'une rare dignité. Un marin fidèle. Un destin, jetè là, dans la foulée d'un Géant. Et qui a su, lui, par sa sagesse et sa distance, sa pudeur, survivre comme humain, remarquable. Au milieu des humains.
     
     
    Pascal Décaillet