Sur le vif - Samedi 28.02.26 - 16.50h
Les justiciers, venus du ciel. Comme la cavalerie, surgissant soudain, dans les westerns. Comme en Irak, en 2003. Comme en Afghanistan. Comme en Libye. Comme dans le ciel de Belgrade, au printemps 1999. Aujourd'hui, c'est Trump. Hier, c'étaient Bush Junior, Clinton. Et Obama, en matière de bombardements intensifs, n'a pas été en reste. Ne parlons pas de Johnson, tapissant le Vietnam de napalm, en 1965. Souvent les Démocrates, mais aussi les Républicains. Le bons Présidents, les mauvais. Peu importe. C'est l'Amérique impérialiste, depuis en tout cas 1945.
Le scénario est toujours le même : dans tel pays, il y a un régime abominable (en l'Iran, nul ne saurait le nier). Nous, les Yankees, nous allons déverser nos milliers de tonnes de bombes. Une fois le boulot accompli, le régime honni tombera, le bonheur occidental régnera. Comme après le 6 juin 1944, le monde entier nous sera reconnaissant. Nous sommes la justice. Nous sommes le cosmos, au double sens de ce mot en grec ancien : ordre et beauté.
Prenons l'Irak, avril 2003. Dans un retentissant édito de la Revue jésuite Choisir, j'avais attaqué, sur le moment, cette intervention. Titre de mon papier : "Ma colère". Tout l'establishment pro-américain, libéral, libre-échangiste, que compte la Suisse romande, m'était tombé dessus : j'avais eu le tort de défendre le Diable, contre Dieu. C'est mal vu.
Mais le résultat de la brillante intervention yankee sur l'Irak, en 2003 ? Un pays déchiré, pour des générations. Lacéré. Éviscéré, entre ethnies rivales, au sein du pays. Un nombre incalculable de morts. Le Proche-Orient, embrasé pour des décennies. Partout, la ruine. Partout, la désolation.
Alors ? Alors voilà : il est bien clair que le régime iranien est indéfendable. Mais tapisser de bombes la vieille Nation Perse, au-delà de tel ou tel régime, ne restera pas sans conséquences. Écrasée par les bombes, la population iranienne réagira aussi, un jour ou l'autre, en termes de nation bafouée, quel que soit le régime, et ce dernier fût-il (il l'est, assurément) le plus condamnable. C'est cela qui guette l'avenir, sans compter un embrasement plus général du Proche-Orient. Où les Yankees, depuis des décennies, ne sèment que le feu du ciel, la mort, la désolation.
Nous, Suisses, sommes amis de tous les peuples. Nous le sommes, plus que jamais, du peuple iranien. Le peuple, pas le régime ! Or, c'est lui qui va souffrir, le peuple ! Comme celui d'Irak, à partir de 2003.
Nous, Suisses, ne devons en aucune manière cautionner cette nouvelle aventure militaire de l'Oncle Sam. Trump se contrefiche des droits humains en Iran. Il intervient pour des questions pétrolières, stratégiques, et pour soutenir son cher allié, depuis 1948, au Proche-Orient. Ce visage de l'Amérique est le pire qui puisse s'offrir au monde.
Nous, Suisses, plaidons pour une solution politique. Redevenons l'intermédiaire fiable que nous fûmes entre la vieille Nation Perse et les Etats-Unis d'Amérique. N'applaudissons en aucune manière la Croisade yankee dans une région du monde, ce Proche-Orient qui nous est si cher, matriciel par la culture, à laquelle les Etats-Unis n'ont jamais rien cherché à comprendre. Juste dominer, par le feu du ciel. Et puis, une fois le brasier généralisé, se retirer. Pour d'autres aventures.
Pascal Décaillet