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Sur le vif - Page 773

  • Presse romande : la matrice HEI

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    Sur le vif - Samedi 19.11.16 - 18.04h

     

    Je suis persuadé d'une chose : dans les matrices qui ont formaté la pensée de tant de journalistes, ces trente ou quarante dernières années, il y a la langue anglaise. Passage obligé pour toute une quantité de filières en Suisse romande, Sciences Po ou HEI, elle fonctionne comme le Sésame de ce tout petit monde international, sis à Genève, qui n'a l'air immense que par illusion. Regardez HEI : n'est-elle pas qu'à quelques centaines de mètres du Palais des Nations, donc du siège européen de l'ONU, et à quelques... dizaines de mètres, seulement, du siège mondial de l'OMC ?

     

    Se plonger, pour toutes ses études politiques, dans une littérature écrite en anglais, c'est utiliser la langue qui, sous prétexte d'être "mondiale" (elle ne l'est que provisoirement), est avant tout celle des États-Unis d'Amérique, première puissance du monde, l'un des principaux vainqueurs, sur sol européen, de la Seconde Guerre mondiale. Prédominance des textes en anglais, des experts américains, donc, dans toute sa pluralité (certes), du REGARD américain sur le monde.

     

    Cette même filière HEI, qui a servi de tutelle intellectuelle à tant de nos journalistes romands pendant des décennies, fourmille de professeurs et de chercheurs dont le champ d'études principal se trouve être le monde multilatéral : ONU, OMC, OMS, OIT, HCR, CICR, toutes organisations dont les sièges, européen pour la première, mondiaux pour les autres, sont à Genève, dans un MINUSCULE PÉRIMÈTRE près de HEI. Impossible, à Genève, de passer par cette école sans considérer de très près le petit monde multilatéral que représentent ces organisations. De là à leur faire intellectuellement allégeance, il n'y a qu'un pas.

     

    Nous vivons aujourd'hui un retour des nations. Pour ma part, patiemment, je l'attends depuis des décennies. Je ne lis pas trop en anglais, mais principalement en français et en allemand. Je me passionne pour le tragique de l'Histoire, les guerres, les traités, les alliances, les renversements, la création des identités nationales, les Discours à la Nation allemande de Fichte (1807, Université Humboldt, Berlin), l'Histoire de la Révolution française de Michelet, les Lieux de Mémoire de Pierre Nora, le destin allemand à travers les âges, les 26 Histoires cantonales de notre passionnant pays, ainsi bien sûr que son Histoire fédérale. Bref, je m'intéresse à l'Allemagne, la France, la Suisse, l'Italie : NOS PAYS. Ceux qui sont ici, tout proches, dont nous parlons les langues, où j'ai vécu. Je lis l'allemand, l'italien, je peux lire un journal en grec moderne. Je suis à des milliers de lieues de l'univers mental HEI.

     

    Je ne prétends en aucun cas, ici, que ma configuration intellectuelle personnelle soit meilleure que celle de mes confrères "internationalistes" anglophones, et... anglomanes. Mais c'est la mienne. J'y tiens. Je la cultive. Je l'aime. Et, pourquoi le taire, je me sens, depuis l'aube de l'enfance, infiniment plus proche du monde allemand, germanophone, que de l'univers anglo-saxon. Ces choses-là jouent un rôle, très important, car la grande fracture, aujourd'hui, entre journalistes, n'est absolument pas entre ceux de gauche et ceux de droite. Mais elle pourrait bien être puissamment culturelle. On ne voit pas le monde de la même manière quand on a frayé dans l'univers mondialiste et anglophone de l'ONU et l'OMC, que quand on a lu, en solitaire, des centaines de livres sur le destin allemand, la Guerre à l'Est (1941-1945), ou l'Histoire de la Prusse. On considère, dans ce second cas (qui est le mien), l'Histoire sous son angle le plus tragique, pessimiste, à la limite (j'en conviens) d'une forme de nihilisme. Ça n'est pas très gai, mais c'est ainsi.

     

    Pardonnez-moi d'avoir été un peu long. Excellente soirée. Il y a du Haendel, ce soir, sur Mezzo.

     

    Pascal Décaillet

     

  • Primaires : le trompe-l'oeil de Monsieur X

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    Sur le vif - Vendredi 18.11.16 - 17.24h
     
     
    Le singulier exercice des "primaires de la droite et du centre" constitue l'un des plus gigantesques trompe-l’œil de l'Histoire de la Cinquième République. Digne de la campagne "Monsieur X", lancée par l'Express de JJSS en 1964,1965, censée dévoiler progressivement le champion de la gauche contre de Gaulle à la présidentielle de décembre 1965.
     
     
    J'ai tous ces exemplaires dans mes collections de journaux, je les relis depuis des décennies avec délectation. A lire l'Express, on pouvait se persuader que le candidat providentiel des gauches françaises, le fameux "Monsieur X", serait soit Gaston Defferre, soit Pierre Mendès France, deux hommes au demeurant d'une grande valeur, notamment le second. Hélas pour l'Express, Monsieur X ne fut ni le Maire de Marseille, ni l'ancien Président du Conseil des années 54-55. Ce fut un certain François Mitterrand.
     
     
    Quelle erreur avait commise l'Express ? Celle de partir trop tôt ! Ce journal n'avait pas compris que l'élection présidentielle au suffrage universel, première du genre (le principe venait d'en être accepté, en 1962), allait obéir à de tout autres critères, beaucoup plus telluriques, que la simple désignation d'un Président du Conseil, affaire de cabinets et de cléricatures, sous la Quatrième.
     
     
    Il en va de même avec ces "primaires de la droite et du centre". Elles fonctionnent dans le seul bocal télévisuel. Ces débats, ce sont de Grands Oraux pour forts en thèmes de l'ENA, où chacun s'enfonce dans une multitude de détails, comme s'il s'agissait de désigner un Sous-Secrétaire d’État à l'Emploi. Et plein de gens, aidés par une presse d'une incroyable connivence (d'ailleurs, en quel honneur ces débats, qui sont l'affaire interne à un camp, sont-ils retransmis par de grandes chaînes nationales ?), sont persuadés que le vainqueur de ces "primaires" sera, en mai 2017, le vainqueur de la présidentielle. Alors que nous n'en savons STRICTEMENT RIEN.
     
     
    A la vérité, une présidentielle française, sous la Cinquième, se joue dans les toutes dernières semaines. Certainement pas l'automne qui précède ! Attention aux effets de bocal. Attention aux vedettes américaines. Attention au jeunisme des "rénovateurs". Attention aux dents blanches à la Lecanuet. Attention aux trompe-l’œil. Nul d'entre nous ne peut prévoir, à l'heure où j'écris ces lignes (18 novembre 2016), quelles secousses profondes pourront surgir, au printemps prochain, de la vieille terre de France, si riche d'Histoire et de surprises.
     
     
    Pour ma part, j'ignore totalement qui sera le prochain Président. Tout au plus, avec les clefs qui sont miennes, fruits de milliers de lectures d'Histoire politique française, puis-je entrevoir assez aisément qui... ne le sera pas !
     
     
    Pascal Décaillet
     

  • Les pleins, les déliés, le bonheur

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    Sur le vif - 14.11.16 - 14.02h

     

    En écriture, une virgule, c'est une virgule. Un point, c'est un point. Un point-virgule, c'est encore autre chose. Ce solfège, magnifique parce qu'il éduque à la nuance de la phrase, doit impérativement être enseigné dès l'aube de l'initiation à l'écriture.

     

    J'ai eu cette chance, avec des plumes à encre, des pleins et des déliés, la magie des dictées, où l'oralité doit se transfigurer en écriture. Encriers dans le pupitre, buvards, bouts des doigts noirs d'encre. Mais infini bonheur.

     

    De même, apprendre l'expression orale. Au moins, déjà, lire correctement un texte. Une Fable de La Fontaine : très difficile, en fait, mais tellement génial comme exercice ; la ponctuation, chez cet auteur d'exception, rythmée autour du souffle (comme dans le Héron), est toujours munie d'un sens profond, la forme et le fond s'entrelacent, s'embrassent, s'étreignent, ne font qu'un.

     

    Si l'école primaire doit servir à quelque chose, ce doit être à cela. Merci aux instituteurs qui le font encore, avec le goût de la précision, l'amour des textes, la passion de la langue.

     

    Pascal Décaillet