Liberté - Page 378
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Non, Madame Sommaruga, la presse n'est pas gentille !
Sur le vif - Vendredi 21.01.22 - 15.24hMadame Sommaruga croit que les médias sont gentils, que la presse est gentille, que le monde politique est gentil, que le Conseil fédéral est gentil. Dans ce cosmos des équilibres, elle veut sincèrement aider la presse, dans laquelle elle voit une garante de la démocratie : présentation des enjeux de la vie politique, débats, mise en antagonisme des idées, bref tout ce que votre serviteur s'échine à faire en 36 ans de journalisme professionnel. Ceux qui connaissent mon action audiovisuelle sur la place genevoise me reconnaîtront au moins cela : je fais vivre, parmi d'autres, le débat démocratique.Pourtant, Madame Sommaruga (pour laquelle j'ai de l'estime) a tort. Le monde n'est pas gentil. La presse, depuis ses vrais débuts à l'époque de Balzac et des Illusions perdues, première partie du 19ème siècle, n'a jamais été là pour être gentille avec le pouvoir. Dès les origines, elle est militante, dérangeante. Elle affiche des opinions. Elle combat. Elle lutte pour son indépendance face au pouvoir politique. L'idée d'une gentille presse de pure information, qui serait "neutre", "objective", se contenterait d'analyser froidement le monde, est en fait très récente, elle date de l'après-guerre. Elle est un leurre absolu, j'y reviendrai une fois.Je suis pour une presse militante, je l'ai toujours été. Jamais je ne reprocherai à aucun confrère, aucune consœur, aucune rédaction, d'afficher ses opinions, défendre les uns, attaquer les autres, être acteur dans la Cité, et non simple arbitre. Je n'ai jamais cru une seule seconde à cette ahurissante "neutralité" du journaliste. J'ai trop pratiqué, par milliers de numéros, la lecture de la presse de l'Affaire Dreyfus (sur laquelle j'ai réalisé une Série radiophonique en 1994), pour me satisfaire de cette conception du journaliste-eunuque. Si certains de mes confrères veulent se faire passer pour tels, c'est leur affaire. Moi, je m'assume comme combattant dans le monde de l'opinion. Je défends les uns, j'attaque les autres, je prends position. Citoyen, parmi les citoyens.Je respecte Mme Sommaruga, sa culture, son intelligence, son souci de cohésion de notre pays. Mais désolé, elle ne comprend pas le monde des médias. Elle y voit, au fond, une sorte de corps de l'Etat, chargé d'animer la vie politique. C'est faux. Les médias, dans toute leur Histoire, se sont toujours construits contre les pouvoirs constitués. Non pas contre la gauche. Non pas contre la droite. Mais contre les appareils. Contre tout appareil, tout pouvoir, d'où qu'ils viennent !Et puis, que dira Mme Sommaruga, le jour où, pour une raison ou pour une autre, un organe de presse, ou un journaliste, l'attaquera elle, très fort. Elle pestera contre lui ! Et elle aura parfaitement raison. Et chacun sera dans son rôle, le journaliste qui lui cherche noise, la conseillère fédérale qui le considère comme un fouille-merde. Et chacun aura raison ! Et ce binôme, entre l'emmerdeur et l'emmerdé, c'est cela le vrai garant de notre démocratie : poser des antagonismes, et non chercher béatement à les taire. Il est parfaitement normal que des ministres exercent le pouvoir. Et parfaitement normal que des citoyens, journalistes ou non d'ailleurs, en dénoncent les dérives. C'est cela, la vraie démocratie : un rapport de forces, des rognes, des brouilles, des haines aussi parfois (je fais partie de ceux qui ne craignent pas d'utiliser ce mot).Non, Mme Sommaruga, la presse n'est pas gentille. Et vous non plus, les gens de pouvoir, vous ne l'êtes pas. Il n'y donc aucune raison, dans ces conditions, qu'un seul centime provenant du portemonnaie des contribuables suisses soit affecté à la presse. Cette dernière doit trouver ses ressources ailleurs que par une aide directe de l'Etat. Sinon, c'est la liquéfaction des différences, la confusion des rôles, la trahison des serments de l'aube.Pascal DécailletLien permanent Catégories : Sur le vif -
Magie noire
Commentaire publié dans GHI - Mercredi 19.01.22
Jeter l’argent du contribuable par les fenêtres. C’est, à ce jour, en termes de vision d’avenir, le seul programme identifiable de l’actuelle majorité de gauche au Conseil d’Etat. Jamais vu un gouvernement aussi dépensier. Aussi insensible à la réalité des chiffres. Aussi arrogant, dans l’art d’endormir le peuple avec des promesses mirifiques à l’horizon 2030, 2040, plutôt que de s’attaquer aux vrais problèmes fondamentaux d’aujourd’hui : pouvoir d’achat, fiscalité écrasante sur le fruit du travail, pénurie énergétique et en produits industriels, misère des retraites.
Que fait le Conseil d’Etat ? il jongle avec le feu. Après l’absolue folie des six milliards pour la « transition climatique », dont nous avons souligné ici le vide sidéral, voici un demi-milliard, annoncé mercredi 13 janvier à la populace, pour la « mobilité douce », autre mantra surgi tout droit du catéchisme des Verts.
Que fait le Conseil d’Etat ? Il fait valser les mots ! Il se saisit des termes à la mode, leur colle des milliards fictifs en promesses de dépenses, balance le communiqué, et passe à la promesse suivante. A ce niveau de démagogie, ça n’est plus de l’illusionnisme, ça frise la Magie noire. Dans l’usage des mots, la répétition liturgique des incantations, le martèlement des cerveaux par la novlangue écologiste, on n’est plus très loin du spiritisme. Celui des tables rondes. A Genève, les caisses sont vides, la dette pulvérise le record national, les dépenses publiques étouffent les classes moyennes. Mais on nous brandit encore les mots. Comme d’ultimes prières.
Pascal Décaillet
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Aux portes du pouvoir, la Révolution conservatrice
Sur le vif - Mercredi 19.01.22 - 14.40hDésolé, mais Mme Pécresse, c'est Sarkozy bis. Une candidate énergique, intelligente, compétente, je n'en disconviens pas. Mais la droite de 2007 ! Libérale, orléaniste, juste quelques coups de menton sur le Kärcher, désespérément pro-européenne. Le programme de Mme Pécresse pourrait être celui de M. Macron. L’œcuménisme centriste dans sa version des beaux quartiers, un zeste d'ENA, quelques fragrances de grands magnats du privé, bref ce qu'il faut pour tenir la France, laisser la plèbe à sa place, ne surtout rien déranger à l'ordre libéral du monde.La Révolution dont la France a besoin ne pourra venir de ce conformisme des équilibres. Marine Le Pen, Eric Zemmour, incarnent (de façons fort différentes, notamment sur la question sociale et populaire, où la première est nettement meilleure que le second), une autre tradition de la droite française. La réduire à Vichy et à l'OAS, même à Joseph de Maistre et à la pensée contre-révolutionnaire, est beaucoup trop court. Il faut appréhender ces deux candidats - qu'on les aime ou on - avec d'autres grilles de lecture, et cela implique une connaissance approfondie de l'Histoire des droites en France, depuis la Révolution. Nul observateur, dans le tourbillon hystérique des chaînes françaises en continu, ne nous a, pour l'heure, apporté ce recul historique et philosophique.C'est tellement plus simple de tout ramener aux années trente. Ne décrypter la politique qu'en fonction du Bien et du Mal, passer son temps à traquer la moindre petite phrase d'un Zemmour, la découper au scalpel, l'isoler de son contexte, et titrer "Nouveau dérapage". Ces gens-là devraient commenter le patinage artistique.J'ignore absolument qui sera élu. Mais une chose est sûre : jamais cette autre droite n'a été aussi forte, depuis la guerre, qu'aujourd'hui. La droite nationale, souverainiste, est maintenant plus puissante que la droite libérale et pro-européenne. Pour qui suit avec la passion la politique française (c'est mon cas depuis décembre 1965), cette inversion des rapports de forces est tout simplement saisissante. Elle ne conduira sans doute pas l'un des deux "nationaux" à l'Elysée. Mais elle pèsera lourd, très lourd, sur le prochain quinquennat.La Révolution conservatrice est là. Aux portes du pouvoir. Elle n'est ni celle des années trente, ni celle des nostalgiques de l'Algérie française. Elle est autre chose, d'infiniment moderne, populaire auprès d'une grande partie de la jeunesse. Il faudra composer avec elle. Et pour un sacré bout de temps.Pascal DécailletLien permanent Catégories : Sur le vif