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  • Sans Etat, pas de Suisse

     

    Sur le vif - Jeudi 01.08.13 - 11.40h

     

    Il y aurait des feux et de la joie, au mieux l’émotion d’une appartenance, et il faudrait, au nom de cette béatitude d’un soir, sous prétexte que la fête est spontanée, populaire, « vient d’en bas », oublier l’Etat. Je suis en désaccord total avec cette vision. La Suisse est un Etat. Fédéral, depuis 1848. Et aussi, une Confédération de vingt-six Etats, nos cantons. L’Etat, c’est ce qui nous fédère. Encore faut-il le définir.

     

    Pas d’Etat, c’est l’anarchie. La jungle. Donc, la loi du plus fort. Le riche, le propriétaire, le prédateur, le spéculateur. Trop d’Etat, c’est le carcan. L’inflation des états-majors, comme au DIP à Genève, les petits copains à placer, les frais de fonctionnement qui l’emportent sur les nécessités frontales du terrain. Cela non plus, nous ne le voulons pas. Tout l’enjeu se situe donc dans l’entre-deux : où placer le régulateur ?

     

    La meilleure définition, le plus dense et la plus éloquente, c’est Pascal Couchepin qui me l’avait sortie sur le plateau de Genève à chaud : « Un Etat solide, ni plus, ni moins ». J’aime infiniment ces sept mots, ils résument ma conception, à la fois radicale dans la nécessité d’une force publique, au service de la justice et de la solidarité, mais aussi attentive à lutter contre toute forme d’abus. Les quelques députés PLR, à Genève, dont MM Weiss et Gautier, qui se sont battus cet hiver contre un budget déficitaire, ne sont nullement des ultra-libéraux, mais juste des adeptes de ces sept mots : « Un Etat solide, ni plus, ni moins ». À noter que le libéralisme, en tout cas continental, celui de Tocqueville ou d’Aron, n’a jamais stipulé l’absence d’Etat, loin de là. Seuls les allumés du Livre blanc et les libertaires de la finance spéculative sans entraves ont pu, un moment, rêver de s’affranchir de la puissance publique. J’étais l’un des seuls, à ce moment-là, à les attaquer de front.

     

    Parler d’Etat un 1er Août n’est pas hors sujet. Même si une tradition de mielleuse candeur (qui franchement m’exaspère) dans les discours, tend à l’évacuer, au nom de l’extase du « vivre ensemble », ici la glorification expiatoire de l’altérité, là les lanières du fouet, vers nous-mêmes tendues, très tendance depuis une trentaine d’année.

     

    À ces sulpiciennes postures, je préfère le discours sur l’Etat. Nos Etats cantonaux, notre Etat fédéral. Rendre hommage, par exemple, à tous ceux qui, notamment depuis 1948, ont construit et réformé nos assurances sociales, je pense évidemment en priorité à ce grand socialiste que fut Tschudi. Hommage à ceux qui ont offert du temps à notre défense nationale, et tenté de la faire évoluer vers des modèles plus adaptés. Hommage aux enseignants, tous niveaux confondus, cette prodigieuse fonction de transmission, la plus belle, je dirais presque la plus sacrée, dans notre communauté humaine, je vous renvoie aux lignes inoubliables écrites par Péguy sur le sujet, dans l’Argent, Cahiers de la Quinzaine, 1913.

     

    L’Etat, ce ne sont pas des armées de fonctionnaires, ce ne doit pas être cela, ni des types qui tirent la gueule derrière un guichet. L’Etat, dans un canton comme au niveau fédéral, cela doit être l’outil, étymologiquement l’organe de mise en œuvre des priorités choisies par la volonté populaire. Au service de la population, et non comme caste d’apparatchiks.

     

    Rendre hommage à cet Etat-là se situe pour moi au cœur de nos festivités nationales. Hommage aussi, par exemple, aux policiers, pompiers, ambulanciers, personnel hospitalier qui seront de faction pendant que nous ferons la fête. Pour eux, pour la ferveur de leur engagement, j’ai toujours voulu croire en l’Etat. Sans Etat, pas de Suisse. Peut-être quelques pulsions tribales de reconnaissance. Mais pas de pays. Pas de nation souveraine. Rendre hommage, une fois, à cet organe qui ne doit pas être un but en soi mais a tant fait pour nous, me semblait nécessaire. Vous me direz que je vire rad-soc, style Troisième République, tendance Queuille aggravée. Je vous répondrai que je l’ai peut-être toujours été. Je me suis juste contenté de porter la cagoule dans les seules courses de ski de mon enfance, et d'user du compas dans les seuls cours de géométrie.

     

     

    Pascal Décaillet

     

     

  • Willy Brandt, dans votre salon

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    Sur le vif - Mercredi 31.07.13 - 23.57h

     

    Je suis un cinglé d’archives audiovisuelles. D’archives tout court, d’ailleurs, à commencer par ces dizaines de milliers de journaux qui ont encombré mes caves et ma vie. Mais depuis un quart de siècle, d’archives audiovisuelles. À cet égard, internet est un bonheur. En combinant les moteurs de recherches, vous pouvez passer des journées avec Mendès France ou Mitterrand, de Gaulle ou Churchill, Mauriac ou Céline. Avec l’habitude, vous tapotez deux ou trois mots-clefs, et les voilà qui surgissent sur votre écran, avec leur voix, leur visage, les intonations. Fascinant.

     

    Hier soir, je me suis lancé sur l’un de mes hommes politiques favoris au vingtième siècle, Willy Brandt, l’un de ceux qui m’impressionnent le plus, sur lequel j’avais naguère écrit, pour la Revue jésuite Choisir, le texte « L’inconnu de Lübeck ». Contrairement à d’autres chanceliers, je ne l’ai jamais rencontré, jamais interviewé. Mais j’avais douze ans et demi lors de la génuflexion de Varsovie, de quoi marquer un jeune garçon déjà féru (pour toutes sortes de raisons, à la fois personnelles et intellectuelles) d’Histoire allemande.

     

    Alors voilà, vous tapez Brandt, vous ajoutez une date, un lieu, vous vous laissez promener dans l’imagerie cinématographique ou télévisuelle de l’époque. Vous commencez par le 9 novembre 1989, en souvenir de cette nuit magique que vous aviez passée à traduire les interventions de Brandt, Kohl, Genscher, pendant que s’écroulait le Mur et que Rostropovitch, imperturbable, entonnait les Suites pour Violoncelle de Bach. Et puis, vous voilà à Erfurt en 1970, première visite d’un chancelier fédéral en DDR, acclamations. Ou à Berlin, le 26 juin 1963, Willy Brandt Maire avec Kennedy Président. Ou, en affinant encore les recherches, dans les années cinquante, tiens à Bad-Godesberg, par exemple, ce fameux congrès où le SPD rompt avec le marxisme. Et tant d’autres exemples, qui reconstituent la vie publique d’un homme d’exception.

     

    Vous y allez à l’instinct, une scène en appelle une autre, vous voilà, comme dans les archives d’un journal papier, en promenade historique. C’est une infinie jouissance, lente et distillée, comparable à celle d’une infusion, en fin de soirée. Et là, je dis vive internet, parce qu’il y a vingt ans encore, il fallait fréquenter les bibliothèques, les phonothèques. Alors qu’aujourd’hui, de chez vous, vous pouvez à loisir convoquer tout cela. Vous êtes acteur de la recherche, c’est la vôtre, vous êtes promeneur et chercheur, voyeur et jouisseur, votre imagination se dilate, c’est une forme de bonheur.

     

    Sur Willy Brandt, qui aurait eu cent ans cette année, je reviendrai bientôt. Mais c’est une autre affaire. Ou peut-être la même, au fond. J'ai fait ici l'éloge d'une médiation. Mais l'essentiel, en toutes choses, n'est-il pas le contenu, le fond du sujet ? En l'espèce, la trajectoire de feu d'un destin. A tous, je souhaite une excellente nuit.

     

     

    Pascal Décaillet

     

     

  • La Suisse et le désert du silence

     

    Sur le vif - Mercredi 31.07.13 - 12.41h
     

     

    11 mars 1998, huit heures du matin. L’Assemblée fédérale va devoir élire le successeur de Jean-Pascal Delamuraz, démissionnaire pour cause de « grave maladie », dont il avait d’ailleurs lui-même prononcé le nom, et qui l’emportera quelques mois plus tard. Le successeur sera Pascal Couchepin, nous serons les premiers à l’avoir au micro et l’appeler « Monsieur le Conseiller fédéral ». Mais pour l’heure, la tradition exige un discours d’adieu du partant. Delamuraz monte à la tribune. Silence de plomb.

     

    Et là, pour l’ultime fois publiquement, les vibrations d’une très grande voix. Je me souviens avoir dit à mon voisin : « Delamuraz, c’est une voix ». Il avait parlé de la Suisse et de son avenir, de l’ouverture, de la jeunesse. Il y avait là les inflexions tragiques du dimanche noir, six ans plus tôt, mêlées à l’acceptation d’un destin personnel, la passion de l’Histoire, celle du pays. J’avais déjà été pris de fierté lorsque Furgler, en novembre 1985, avait accueilli Reagan et Gorbatchev. Mais là, c’était autre chose, la puissance d’une voix, la fragilité d’un homme, la dignité de sa posture. Il nous avait saisis, pour certains jusqu’aux larmes.

     

    Petit pays, aux équilibres précaires, à la prospérité beaucoup plus récente qu’on ne l’imagine, fragile, sans matières premières, la Suisse a besoin de quelques grandes voix. Il m’est, pour ma part, parfaitement égal qu’elles soient de gauche ou de droite, il y en eut des deux bords, de Tschudi aux deux personnes citées plus haut. Mais il faut que cette voix nous parle. Il faut qu’elle nous touche. Qu’elle nous donne envie de croire au pays.

     

    Qu’est-ce qu’une voix ? Il existe de magnifiques tessitures, parfaitement posées, mais ça n’est pas encore la voix. Il y faut autre chose. Le souffle. Le rythme. L’élan, les pauses, la communion avec le public. La colère, ou parfois l’accent d’une nostalgie. Dans ce registre, qui s’en va chercher dans les jeux perdus de l’orgue, la simple démonstration rationnelle, où l’argument serait livré nu dans la bataille, ne suffit pas. Michel Rocard, qui s’écoute démontrer, ça n’est pas une voix. Mitterrand, à Epinay ou à la fin des Congrès de Toulouse, et peut-être encore aux funérailles de Bérégovoy à Nevers, c’est une voix. Charles de Gaulle, d’un bout à l’autre de son destin, fut avant tout une immense, une incomparable voix.

     

    Elle était pourtant mal posée, la voix du Général, parfois beaucoup trop haute, offerte en pâture à la caricature. Mais il avait quelque chose à nous dire, d’incroyablement sincère et puissant. L’immensité de sa voix, c’était le courage des voies choisies. La résistance. La solitude. Le destin. La voix, la voie. L’homonymie est-elle si gratuite que cela ? Si votre discours ne nous emporte pas dans l’espérance d’un chemin, parviendra-t-il à capter ?

     

    Retour à la Suisse de 2013. Où sont-elles, ces grandes voix ? Avez-vous en tête le moindre souvenir, même fragmentaire, même trois ou quatre mots, d’un quelconque discours de Didier Burkhalter ? Il serait pourtant, dit-on, notre ministre des Affaires étrangères. Notre pays traverse une crise majeure, attaquée par ses puissants voisins. Le peuple suisse apprécierait d’entendre une voix. Il ne perçoit hélas que le désert d’un silence.

     

    Eh bien moi, des grandes voix suisses, vivantes, présentes, j'en connais. Je vais vous en citer une ou deux, quitte à fâcher quelques amis de droite. On aime ou non Jean Ziegler, mais c’est une grande voix. Chaleureuse, éruptive, volcanique, tendre aussi lorsqu’il évoque son enfance dans l’Oberland ou laisse perler ses inflexions spirituelles. On aime ou non Franz Weber (oh, j’ai voté contre, rassurez-vous, amis valaisans), mais quelle puissance de rhétorique, lorsqu’il nous parle du pays physique, des sources et des étangs, et de notre responsabilité face à leur survie. On aime ou non Pierre-Yves Maillard, mais lorsqu’il s’exprime, c’est l’Etat qui parle, et cela n’est pas si fréquent.

     

    J’ai cité ici des êtres qui me touchent. Je suis pourtant loin de partager toutes leurs options. Mais la rhétorique, la vraie, peut s’avérer furtive et surprenante. J’ai besoin de celle qui me ramène à l’essentiel : notre condition humaine, notre citoyenneté partagée, notre construction collective de l’avenir. À partir de là, gauche ou droite, basse ou alto, qu’importe. Une voix, dans le discours politique, ne se ramène ni à une tessiture, ni à la perfection d’un phrasé. Elle se jauge à la puissance révolutionnaire d’un verbe et d’une conviction. Non pour défaire une société, mais pour nous proposer les repères d’une aventure commune. Je n’ai pas parlé ici du discours amoureux. Je n’ai pas, non plus, pour vocation de l’exclure a priori.

     

     

    Pascal Décaillet