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Liberté - Page 877

  • La lyre d'Orphée

     

    Sur le vif - Mardi 05.12.17 - 14.30h

     

    Il y avait tout de même, avec Jean d'Ormesson, quelque chose de singulier.

     

    Tout le monde le connaissait. Tout le monde l'adorait. Tout le monde l'écoutait - je dis bien "l'écoutait" - avec enchantement. Il faut dire qu'il parlait merveilleusement. Je dis bien "il parlait".

     

    Bref, tout le monde reconnaît comme "écrivain" (et je ne nie pas, une seule seconde, qu'il le fût), un homme que l'on connaissait principalement pour... le son de sa voix.

     

    Sur tous ces gens, combien ont-ils vraiment lu ses livres ?

     

    Certains, bien sûr. Ou même beaucoup, je veux bien. Mais évidemment pas tous.

     

    Voilà donc un diable d'homme qui écrivait des livres. Et auquel tous donnaient quittance d'être "un grand écrivain". Non pour avoir lu ses ouvrages... Mais pour avoir été envoûtés par le son de sa voix.

     

    Il y a, dans ce destin, comme un hommage lointain à la lyre d'Orphée.

     

    Pascal Décaillet

     

  • Le Roi du Bar

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     Commentaire publié dans GHI - Mercredi 29.11.17

     

    Vous passez chez votre tailleur, vous lui commandez deux ou trois costumes. Sur mesure. Idem, chez votre bottier. Un saut chez le parfumeur. Une fois que tout est prêt, vous vous pointez au premier cocktail venu, si possible dans le monde de la finance. Et, au moment où s’entrechoquent les coupes de champagne, le regard tourné vers l’Ouest, vous prononcez, de l’extrême Finistère de vos lèvres, le mot « innovation ».

     

    L’effet, vous verrez, sera garanti. Les plus belles invitées se presseront vers vous, les journalistes économiques et financiers vous prêteront une oreille attentive, les chroniqueurs mondains noteront chacune de vos paroles, les paparazzi vous mitrailleront. Vous serez le roi du bar, le King du cocktail. Elvis, à Memphis.

     

    Le lendemain, la presse financière proposera votre portrait, sous le titre délicieux : « Innovation : Arthur Dupont se lance ! ». Votre téléphone se mettra à sonner, en continu. Vous n’arriverez plus à répondre à votre courrier électronique. Sur les réseaux sociaux, on saura tout des choix d’Arthur, la vie privée d’Arthur, les petits plats d’Arthur. Le Temps vous appellera, pour un portrait « décalé ». La presse dominicale orangée vous consacrera une triple page, « L’homme qui pense autrement ».

     

    Vous n’aurez rien eu à faire. Vous n’aurez créé aucun emploi, encore. Vous aurez juste, au bon moment, murmuré, dans le couchant, le mot suprême. Celui qui blanchit le désir et sanctifie les âmes.

     

    Pascal Décaillet

     

  • Le feu

     

    Sur le vif - Vendredi 01.12.17 - 06.42h

     

    Dans quelques années, des spécialistes de l'Histoire des médias examineront la manière dont la presse aura traité les questions dites de "harcèlement", aujourd'hui.

     

    Ils y verront un phénomène de brasier. Une étincelle. Un bidon d'essence. Le feu, qui emporte tout sur son passage, pendant quelques jours. Les médias qui perdent toute distance, se nourrissent les uns les autres, se transmettent le feu, prêchent, moralisent, appellent à la démission. Remplacent le sens critique par l'esprit de meute.

     

    Au final, un conformisme. Face à la mode de pensée d'un moment. Avec ses chasses aux sorcières, ses ayatollahs, ses procureurs, exigeant des têtes.

     

    L'information, dans notre pays, mérite mieux que ce feu propagé, pulsionnel, mimétique, grégaire. Elle exige distance, recul, exercice de la critique, lucidité face à la facilité des modes. Solitude, loin des chapelles rédactionnelles, où règnent les obligations d'adhérer. Nous en sommes très loin.

     

    Je le disais hier, déjà : la presse romande secrète elle-même le poison qui finira par l'emporter.

     

    Pascal Décaillet