Sur le vif . 07.11.26 - 18.24h
Premiers jours de novembre 1989, il y a 37 ans. J'avais beau suivre, jour après jour, l'accélération des événements au sein de la société de la DDR, notamment le mouvement des églises luthériennes, à Leipzig et ailleurs, j'avoue avoir été totalement pris de cours par la journée du 9 novembre 1989. Disons-le franchement : autant j'avais passé les années 80, depuis la mort de Tito, à prévoir et annoncer autour de moi l'éclatement de la Yougoslavie, autant je n'ai pas vu arriver la chute du Mur, survenue dans un terreau que je connaissais pourtant de l'intérieur, infiniment mieux que les Balkans.
J'étais à la RSR. Je préparais un journal. Nous avions déjà des formes d'ordinateurs, mais totalement embryonnaires par rapport à ce qui a déferlé sur le monde depuis 37 ans. Ils ne nous servaient qu'à recevoir des dépêches, et à écrire nos textes ! Internet n'existait pas. Tout à coup, pluie d'urgences, sur toutes les agences. Et soudain, ces quelques mots : "L'Allemagne de l'Est ouvre ses frontières". Si un cardiologue avait été présent dans mon cagibi de travail, je crois qu'il aurait appelé l'ambulance.
C'était quelques minutes après les déclarations de Günter Schabowski, membre totalement inconnu du Politbüro du SED, "Das tritt...... nach meiner Kenntnis..... ist das sofort....... Unverzüglich". Quelques mots, confus, un apparatchik qui potasse ses classeurs, des silences entre les bribes, il cherche la bonne formule, et il nous sort la plus grande bombe de l'Histoire allemande de l'après-guerre. Non seulement on nous annonce l'ouverture de frontières verrouillées depuis quatre décennies, mais en prime, on nous balance que ça entre en vigueur hic et nunc, là maintenant, Meine Damen und Herren, pendant que nous parlons.
"L'Allemagne de l'Est ouvre ses frontières". J'étais totalement soufflé. J'ai passé une partie de la nuit à traduire, pour les journaux du matin, les discours de Kohl, Genscher, et surtout Willy Brandt. Je disposais d'une machine à pédales. Casque sur la tête, micro face à moi, je recevais les paroles des discours. Je traduisais en surimprimant ma voix sur celle des orateurs, créant ainsi une seconde bande enregistrée, avec les voix des hommes d'Etat en fond, et la mienne en traduction. J'ai fait ça pendant deux jours. Je n'en revenais pas que tout se soit passé si vite. Après 44 ans de torpeur, feinte ou réelle, l'Histoire allemande se réveillait.
Je connaissais les Allemagnes de l'intérieur. Le pays, l'Histoire, la langue, la littérature, la musique. Jusqu'à ce moment, donc jusqu'à mes 31 ans, j'étais persuadé que le système, à l'Est, allait évoluer vers plus de démocratie, sous la pression de sa société civile, je vouais un culte à Willy Brandt (Chancelier de 69 à 74), et à son Ostpolitik, je me passionnais pour "l'Autre Allemagne", tout cela oui. Mais pas une seule seconde, je n'aurais imaginé une aussi fulgurante accélération de l'Histoire. Je pensais que, pour des générations, on aurait deux Allemagnes, J'avais étudié de nombreux textes littéraires de la DDR, les avais intensément admirés, je pensais que le pays se rapprocherait de l'Ouest. Mais de là à imaginer une fusion !
"Fusion" ? Vous voulez rire ! Ce qu'on appelle "réunification" n'a été, dans les faits, qu'une absorption, pure et simple, un phagocytage glouton de la DDR par le système atlantiste de l'Ouest. Par l'Ogre rhénan Kohl, à la solde du capitalisme occidental, et des Américains. L'économie de la DDR ? Kohl l'a purement et simplement écrasée, et avec elle son système social, son système de retraites, de santé, d'éducation. Tabula rasa ! Et il les a remplacés par quoi ? Par des conglomérats capitalistes, capitaux appartenant à l'Ouest, système social à la poubelle, plus rien de ce génie prussien et saxon dans le rapport à l'industrie, à la technique, non, juste des petits larbins du système atlantiste. La "réunification" fut en réalité une annexion. Pure et simple.
L'unité allemande s'était faite, en 1866, sous l'impulsion de la Prusse, qui avait déjà absorbé la Saxe, neutralisé l'Autriche, puis allait faire de même, en 70, avec la France. Là, 123 ans plus tard, le Rhénan Kohl jouit de produire le mouvement contraire : une mise sous tutelle de la Prusse, la Saxe et la Thuringe, berceaux de la civilisation allemande, par un Ouest aligné sur Washington. Tous les équilibres internes aux Allemagnes, nés au soir de la victoire des coalisés allemands sur Napoléon à Leipzig (octobre 1813), désormais inversés ! Désormais, c'était l'Ouest qui allait mener le bal.
Nous sommes en novembre 2026. 37 ans après, le nain politique est devenu première puissance en Europe. Il se réarme à hauteur de cent milliards par an sur dix ans, donc mille milliards. Le jour venu, dans l'intérêt de qui utilisera-t-il la puissance stratégique retrouvée ? Dans l'intérêt de "l'Europe" ? Bien sûr que non ! "L'Europe" n'existe ni politiquement, ni stratégiquement. Seules existent les nations. Non, son épée flambant neuve, comme surgie de l'atelier de tel opéra wagnérien, il s'en servira pour défendre... les intérêts stratégiques de l'Allemagne. Et de l'Allemagne SEULE.
Et c'est sur les Marches de l'Est que les choses se joueront.
Pascal Décaillet