Sur le vif - Vendredi 03.04.26
La lucidité historique est affaire d’imprégnation, non de raisonnement. D’humus, non d’éther.
On ne comprend pas un phénomène historique en alignant les syllogismes, comme s’il y avait à tout prix quelque chose à démontrer. Les Français, incarcérés dans le mythe cartésien, sont passés maîtres dans l’art de vouloir briller par la démonstration rationnelle. Leur mot préféré est « donc ». Les coquelets de combat, sur les chaînes parisiennes, n’en peuvent plus d’aligner les déductions. Surexcités de satisfaction, ils s’écoutent raisonner. Leur jouissance suprême est un oral de maths.
Non. La démarche historique est toute de temps et de patience. Elle est d’observation et d’écoute. De fragments. D’échantillons. Il faut, toute une vie sur un sujet, ouvrir ses yeux et ses oreilles. Très important, l’ouïe. La galaxie des sons. La musique, forme suprême de la vie.
Je m’exprime, mercredi prochain, sur l’absolue nécessité de laisser venir à soi la polyphonie des voix adverses, les vaincus, les vainqueurs, les victimes, les bourreaux. Les colons, les opprimés. Toutes les voix, toutes les perspectives. Je prends l’exemple des 132 ans de présence française en Algérie (1830-1962), dans laquelle je m’immerge depuis un demi-siècle.
Comment, dès le début, dès la résistance de l’Émir Abdelkader (1808-1883), est née, puis s’est développée, par mille courants souterrains et souvent adverses, l’idée de nation algérienne indépendante. C’est long, complexe, passionnant. Ça prend du temps, ce chemin-là.
On n’accède pas à la compréhension historique par une pirouette démonstrative, comme on étalerait un théorème géométrique, Thalès, Pythagore, au tableau noir, en écrasant sa craie de jouissance précipitée.
Non. On se renseigne. On multiplie les témoignages. On écoute, et on écoute encore. On laisse en soi s’entrechoquer les voix.
Surtout, on laisse au vestiaire les concepts beaucoup trop globaux, « Occident », « civilisation », « monde libre », « lois de l’Histoire ». On ne contemple pas l’Histoire humaine du haut d’un satellite. Non. On l’écoute. On lui prête l’oreille. On laisse venir à soi la voix de chaque humain. À commencer, impérieux paradoxe, par ceux qui, dans les cercles du pouvoir, n’ont jamais droit à la parole.
Pascal Décaillet