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Zemmour : et une tête qui tombe, une !

 

Sur le vif - Dimanche 27.05.12 - 18.02h

 

L'information est encore à prendre au conditionnel, mais il semble bien que mon confrère Eric Zemmour soit viré de la matinale de RTL. Si c'est faux, oubliez mon billet et pardonnez-moi de vous avoir fait perdre deux minutes. Si c'est vrai, c'est un signal catastrophique pour la liberté d'expression, trois semaines seulement après l'élection d'un socialiste à l'Elysée. Je suis assez âgé pour avoir connu les purges, dans la presse française, au moment de l'élection de François Mitterrand, en 1981. Allons-nous revivre cela ?

 

Je dirais d'abord ici que Zemmour, depuis des années, m'exaspère. Je crois bien avoir été le premier, à la RSR, à lui donner la parole en Suisse romande, il y a une dizaine d'années, lorsque du Figaro, il nous régalait des coulisses de la vie politique française. L'écouter, à l'époque, nous susurrer des secrets d'arcanes, était délicieux. Mais le Zemmour chroniqueur, sur tous les plateaux, systématiquement contre le politiquement correct, est devenu à son tour, hélas, prévisible. Et sa puissance de feu, par absence de surprise et finalement formatage, a baissé.

 

Mais enfin, Zemmour, qui est-ce ? Un chroniqueur. Une plume. Une voix. Un homme libre, indépendant, qui donne son avis. Vous me direz que, journaliste, je défends un confrère. Je vous répondrai oui, mais en ajoutant que c'est la liberté d'expression qui est en cause. Pas celle des journalistes en particulier : celle de toutes les citoyennes, tous les citoyens que nous sommes. La liberté de la presse n'est qu'un cas particulier de la liberté tout court, celle de penser, attaquer le pouvoir, le tourner en dérision, en dénoncer les inévitables excès. Ce bien inestimable, que nous devons aux Lumières, à la Révolution française, à tout le dix-neuvième siècle, dont 1848, est notre trésor à tous, pas seulement celui des journalistes et des chroniqueurs.

 

Dans une chronique assassine, vipérine, Eric Zemmour a attaqué Mme Taubira. C'est qui, Mme Taubira ? C'est juste le Garde des Sceaux, le ministre français de la Justice, un poste considérable dans le gouvernement. "En quelques jours, Taubira a choisi ses victimes, ses bourreaux. Les femmes, les jeunes des banlieues, sont dans le bon camp à protéger, les hommes blancs dans le mauvais". A coup sûr, je n'eusse choisi ce genre de mots, pour ma part. Mais enfin, ce sont les siens, ils sont des lames de feu, flirtent avec la limite, la moitié de mes lecteurs diront qu'ils la dépassent, l'autre non.

 

Tutoyer la frontière, la lame du rasoir, n'est-ce pas l'essence même de la chronique politique ? Qui est-il, Eric Zemmour ? Un chroniqueur ! Qui attaque-t-il ? Le pouvoir. Et pas n'importe qui : la titulaire de l'un des ministères les plus régaliens, avec l'Intérieur. Alors, je dis ici à tous ceux qui, déjà, se frottent les mains de la chute de Zemmour, qu'ils se réjouissent de quoi ? De la victoire d'un pouvoir sur l'émetteur d'une opinion, d'une critique. On peut aimer ou non ce pouvoir, on peut détester le chroniqueur, vomir ses idées, on aurait tort, immensément, de considérer comme une victoire la réduction d'une parole au silence.

 

Pascal Décaillet

 

 

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