Édito Lausanne FM – Lundi 19.05.08 – 07.50h
On aime ou non Ségolène Royal, mais il faut bien avouer que l’ancienne candidate à la présidentielle française ne manque pas d’une certaine suite dans les idées. N’avait-on pas maintes fois, comme pour Pascal Sevran, annoncé sa mort : la voilà, toujours, qui resurgit. Et qui vient d’afficher ses ambitions : devenir première secrétaire du PS.
Sur le poste convoité, elle a raison : le seul moyen d’accéder au plus haut niveau, en France, c’est de diriger l’un des grands appareils politiques, à gauche comme à droite. François Mitterrand ravissant à la vieille SFIO, celle des Mollet et des Savary, au congrès d’Epinay, en 1971, le parti socialiste. Jacques Chirac prenant à la hussarde l’UDR aux barons décatis du gaullisme, en 1976, avant d’en faire sa chose, sous le nom de RPR. Nicolas Sarkozy prenant le contrôle de l’UMP, comme tremplin présidentiel.
L’objectif est juste, et Ségolène Royal a d’autant plus raison de le viser qu’elle est, à l’interne, détestée de tous. En politique, c’est un avantage précieux : être haï de ses pairs, avoir face à soi ces éléphanteaux qui ne demandent qu’à vous piétiner, voilà qui permet de les attaquer de front sans états d’âme. En politique, l’ennemi est toujours dans le camp, dans la famille, c’est un peu l’univers de Mauriac, avec ces haines intestines, rentrées, dans la bourgeoisie bordelaise d’avant-guerre.
Nœud de vipères, d’autant que l’un des éléphanteaux n’est autre que son ancien compagnon, père de ses quatre enfants. Visage d’apothicaire, le Monsieur Homais du paysage politique français, mais esprit très vif lorsqu’il s’agit de trouver les armes pour conserver sa boutique. Diable, de Mauriac nous serions passés à Flaubert, mais toujours la puissance de cette Province, ici girondine, là normande, ou encore poitevine pour Ségolène, et là aussi c’est un avantage : cette candidate de 2007, moins bonne que Sarkozy sur le fond, avait sur lui l’avantage de ressembler à la France. Cette fois-là, ça n’avait pas suffi. Mais demain, après-demain ?
Il ne faut pas sous-estimer Ségolène Royal. Contre le cuir et la masse des éléphanteaux qui se ressemblent et peut-être s’annulent, en voilà une qui s’affiche et qui existe. Oh, je ne prétends pas qu’elle ait l’envergure, ni le génie politique, de refaire le coup d’Epinay (en 1971, François Mitterrand était un solitaire, face à l’appareil), mais elle a raison de se lancer dans ce combat. Contre le maire de Paris, je ne suis pas sûr du tout qu’elle parte nécessairement perdante.
Liberté - Page 1602
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Ségolène et les éléphanteaux
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A Saxon, la roue a tourné
Édito Lausanne FM – Vendredi 16.05.08 – 07.50h
Il faut le dire haut et fort : la victoire de Christophe Darbellay contre Nicolas Voide, il y a un peu plus de 24 heures, la nuit de mercredi à jeudi, à Saxon, pour les primaires PDC du district de Martigny, est éclatante. 605 voix contre 325, bref deux tiers, là où tous les pronostiqueurs, œil en coin et lèvre malicieuse, annonçaient un résultat extraordinairement serré, « peut-être à l’unité près ». Cette Assemblée de Saxon, à coup sûr, restera dans l’Histoire politique du Valais, et peut-être bien au-delà.
On n’avait jamais vu ça : près d’un millier de personnes qui se déplacent pour siéger jusque tard dans la nuit. Les derniers ont quitté la salle à trois heures du matin, pour se lever à six et partir travailler. Pourquoi, tant d’affluence ? Parce qu’on leur donnait, à chacun, un fragment de pouvoir pour influer sur le destin de l’une des stars du canton, et du pays. Qu’ils le renvoient à la maison, et c’est un coup d’arrêt à sa carrière. Qu’ils le désignent de justesse, c’est un signal de menace pour l’étape suivante, capitale, contre Maurice Tornay, le 6 juin. Qu’ils le plébiscitent, comme ils viennent de le faire, et c’est toute une conception clanique et conservatrice de la politique valaisanne à qui l’on donne un avertissement.
Oh, certes, le jeu des clans va dans tous les sens. Christophe Darbellay lui-même, hier soir, nous déclarait publiquement avoir fait le forcing jusqu’à la dernière minute : 150 coups de téléphone dans les dernières heures avant la séance ! De l’autre côté, « on » nous a avoué s’y être « pris trop tard » pour convaincre, en les quadrillant à l’unité près, certains caciques de la région de Martigny, disons en terre vinicole.
Ainsi se fait la politique en Valais. Ainsi se fait-elle partout. Dans le Vieux Pays, on est au moins franc : personne ne se cache de ce genre de pratiques qui doivent plus au corps à corps qu’au romantisme idéalisé des idées. L’assemblée de Saxon, la manière dont elle a été préparée, pendant des semaines, par les deux camps, le rôle capital de la dernière journée, celui du Nouvelliste, celui du deus ex machina Simon Epiney, les pressions que les uns et les autres auront exercées sur certains clans-clefs, les promesses à tous vents distribuées, tout cela, ma foi, ferait bien l’objet d’un mémoire ou d’une thèse de science politique.
Ou d’un polar. Ou de quelques épigrammes à la mode de Voltaire. Ou d’un roman de gare. Ou d’une grande épopée tragi-comique, avec beaucoup d’ivresse, un mélange de bassesse de caniveau et d’altière solitude. Quelque part, là-haut, à deux pas des nuages, dans le bleu irisé des glaciers.
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L'autre mois de mai
Ou : le printemps de Dom Juan et de Monsieur Dimanche
Édito Lausanne FM – Mercredi 14.05.08 – 07.50h
Un pouvoir politique en perdition, une République qui se meurt, des paras en treillis qui lancent des ultimatums aux élus légitimes, un homme, à Colombey, qui se mure dans le silence en attendant son heure. C’était il y a juste cinquante ans. C’était Alger, c’était Paris, c’était la France. Quelques jours d’une rare intensité dramatique. C’était mai 1958. Tout un enchaînement d’actions et d’événements qui allait aboutir au retour aux affaires, après douze ans et quatre mois de traversée du désert, du général de Gaulle.
La Quatrième République, pourtant, n’avait pas manqué d’hommes de valeur, à commencer par le premier de tous, Pierre Mendès France, dont les quelques mois au pouvoir, en 1954-1955, avaient été lumineux. Non, ça n’était pas une question d’hommes, mais de structures : un pouvoir parlementaire beaucoup trop fort par rapport à l’exécutif, à la merci des combinazione et des petits arrangements de partis. À la tête de l’Etat, le désert. L’impuissance impersonnelle, alors que des enjeux aussi vitaux que les guerres coloniales étaient à régler.
Sachant tout cela, l’ayant génialement diagnostiqué dans son discours de Bayeux, le 16 juin 1946, alors qu’il venait de quitter le pouvoir, de Gaulle avait toujours dit qu’il ne reviendrait que pour donner à la France de nouvelles institutions. Avec, comme clef de voûte, le chef de l’Etat. Il aura fallu ces incroyables événements d’Alger, la grande peur de la guerre civile, pour qu’il parvienne à ses fins.
A-t-il volontairement laisser pourrir la situation ? Réponse : oui, tous les historiens en tombent d’accord. Etait-il au courant de l’opération « Résurrection » qui prévoyait son retour aux affaires par des moyens plus prétoriens que démocratiques ? Réponse : oui. Mais l’homme a eu le génie de ne donner aucun gage, ni écrit ni définitif, jamais, aux quelques ultras qui s’imaginaient qu’il allait conserver, pour quelques siècles, l’Algérie française. Il faut lire Lacouture, sur ces moments incroyables, notamment lorsqu’il compare la prestation (la seule de sa vie) de De Gaulle devant l’Assemblée nationale, au dialogue de Dom Juan avec Monsieur Dimanche.
Oui, en termes de légalité, ce fut limite. Mais pour quel résultat ! Douze ans d’une stabilité et d’une prospérité exceptionnelles, un homme d’exception visible du monde entier, de nouvelles institutions qui, aujourd’hui, sont encore là, le règlement dans l’honneur de la question algérienne, la réconciliation franco-allemande. Je ne prétends certes pas que cette décennie-là ait été parfaite, rien dans l’Histoire ne l’est. Mais je serais très heureux qu’on vienne m’en citer une seule, dans l’Histoire de France, de Philippe le Bel à l’actuel orléaniste de l’Elysée, qui puisse prétendre avoir été meilleure.